‹ La pensée et la langueChapitre 22 sur 587 · LES CRIS — LES MOTS ~ LES RAPPORTS ENTRE LES MOTS · texte numérisé non relu

LES CRIS — LES MOTS ~ LES RAPPORTS ENTRE LES MOTS

Les rapports entre les mots. — Pour marquer les rapporls, on emploie divers moyens :

10) Ordre des mots. Si je dis : le mur cache les arbustes, c'est le mur qui est présenté comme faisant l'action de cacher, et les arbustes qui sont cachés. Avec un ordre inverse le rapport serait entièrement changé : Les arbustes cachent le mur.

Le rôle de la construction n'est pourtant pas si alisolu qu'on ne puisse l'intervertir dans certains cas. Pour que la phrase reste compréhensible, il faut alors qu'une autre marque permette de se retrouver dans les rapporls, comme ici : Ont été arrêtés pour vol les nommés x, y. z.

I.a langue fournit beaucoup d'exemples de rapports marqués par l'ordre des mots. C'est le voisinage qui fait qu'on attribue à un nom l'épithète qui lui est accolée sans copule d'aucune sorte : une vaste maison. Il ne s'agit I)oint d'accord, vaste n'a pas de forme variable qui fasse distinguer le féminin. Au reste on rapporterait aussi bien à maison un nom : la maison type. De même pour l'apposition : Ils faisaient des guérisons, soit par l'imposition des mains, soit par l'onction de l'huile, l'un des procédés fondamentaux de la médecine orientale, (rex., Jés., ch. xviii).

20) Formes variables des mots. — Malgré les réductions apportées par le temps dans le système morphologique du français, il reste dans la forme même des mots quelques variantes qui permettent de les mettre en rapport avec d'autres. Dan s: /es en/fm^6'y/cnnp/7/, //.s son/ <)fais, les rapports sont marqués par l'accommodation des mots les, viennent, ils, sont, gais, au mot enfants.

Cette acconmiodation, appelée accord, est aujourd'hui fort restreinte dans la réalité, pour la raison que les formes manquent, ou n'existent plus que dans l'écriture : l'eau baisse ; les eau.v baissent. Les seul a une forme changeante ; X, nt ne sont que des signes graphiques.

30) Mots-outils. — Pour marquer les rapports enlre les mots, on emploie des signes exprès, des « mots-outils ». dont c'est la fonction. Dans feuille de papier, vin à emporter, défense d'entrer, de et à sont les mots-outils. Quand on établit une relation à l'aide d'un de ces mots, la construction s'appelle indirecte, par opposition à la construction directe, où n'entre pas de mot destiné à marquer le rapport. Comparez : il passe pour riche à : // est riche.

40) Rapports implicites. — Il arrive très souvent que Les rapports ne ^ont marquésjjar rien du tout. I.cs mots ne sont ni accordés ensemble, ni rapprochés, ni placés à un endroit caractéristique. L'esprit n'en saisit pas moins sûrement les relations qu'ils ont entre eux. Il faut considérer, pour expliquer cette faculté, qu'il est guidé par l'analogie des phrases où un signe marque le rapport. Un^adjectif paraîtra ainsi rapporté à unjipm, si éloigné qu'il en soit, parce que par nature il se rapporte toujours à un nom. Mais il faut reconnaître que le français moderne, contrairement à la langue logique du xviiie s., aime ces phrases sans rapport apparent : un mur de la Souléiade fût renversé, qu'on ne put remettre debout, fout un écroulement dont la brèche resta béante (zola, Z)'" Pasc, 27G).

G GÉNÉBALirÈS

Changements dans l'expression des rapports. — - Le choix entre les moj'Cns d'expression des rapports a varié au cours de fhistoire de la langue, comme ces moyens eux-mêmes. On a abandonné des mots-outils et on en a créé d'autres, on a oublié des formes et on leur a substitué des mots-outils. L'ordre des mots s'est lentement fixé ; l'accord s'est réglé tardi\ement ; l'usage des prépositions ne s'est précisé dans certains cas que tout récemment. Le choix même entre construction directe et indirecte est pour bien des verbes très moderne; tout change et changera toujours. Les forces d'usure et de reconstitution du langage n'ont jamais cessé d'agir. Si on veut expliquer Uétat actuel des choses, il est indispensable, ici comme partout, d'étudier le passé et de suivre les développements à travers les siècles. On ne s'explique le complément donné i^ar Molière au verbe subjectif brûler quand il a écrit : Et je brûle qu'un nœud d'aniitic nous unisse (Mis., 2.'38), qu'à la condition de suivre l'analogie qui a amené brûler clans le sens de désirer avec ardeur à la zîiême construction que désirer.

Or le développement historique a conduit de proche eu proche un élément qui servait à marquer un rapport à en marquer un autre, puis un autre, si bien qu'au bout du chemin rien ne reste de la première valeur ; c'est l'histoire de presque toutes les prépositions. Il n'y a eu aucun changement de sens quand on a dit ressembler à au lieu de ressembler. Ce n'est pas autre cliose qu'une modifieaiion de eonstruction. Elle a le caractère d'un pur accident de forme, cpii n'a aucune signification ralionncllc ni psychologique.

Conclusions relatives à la méthode. — C'est le rôle de la grammaire historique de suivre cl d'cxplicruer ces mouvements. AIa is rien ne serait J>Uis faux que d'appliquer les observations historiques à l'interprétation de la langue d'aujourd'hui. Ruisque a pu être temporel, c'est actuellement une conjonction cpii marciue le molif et jamais le teuips. Le langage doit être considéré tel qu'il est dans le cerveau du sujet parlant à l'époque où il parle, sous peine des pires erreurs d'analyse.

11 y a lieu toutefois de retenir des avcrlissemeuls fournis j)ar l'histoire deux règles essentielles. !« On ne doit pas chercher à expliquer logiquement des faits de langage qui sont analogiques (1).

2° Il ne faut pas prétendre à des classifications rigoureuses. Partout les catégories voisines se pénètrent. Un complément de but ou de lieu passe au rôle d'objet, une fin devient une cause, etc. C'est l'image même de la pensée, avec ses complexités et sa souplesse. Une méthode de langage, qui veut avoir une valeur psychologique quelconque, doit la suivre fidèlement dans ses démarches, et sacrifier résolument à la vérité de trompeuses apparetices de netteté. Ce qui importe, ce n'est pas d'étiqueter, c'est de comprendre et d'enseigner à comprendre non seulement les états, mais les mouvements.

(1 ) Prétendre ranger pour fcnuiie (l'a. f. disait à femme) dans une catégorie de compléments ou d'attributs où il voisinerait avec des pour marquant rechange, le prix, etc., conduit li l'absurdilé pure.

Page 1