‹ La pensée et la langueChapitre 28 sur 587 · CHAPITRE V AUTRES FORMES DE LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

CHAPITRE V AUTRES FORMES DE LA PROPOSITION

La base de la proposition est un événement, non un être ou une chose. — La pensée se présente souvent comme ayant pour base, non plus l'idée d'un être, d'une chose, etc., marquée par un nom, mais l'idée d'existence, de nécessité, de convenance, de sufïisancc, etc., en tous cas une idée exprimée soit par un verbe : il pleut ; il convient d'ij aller, soit par un verbe accompagné d'un nom, d'un adjectif, etc. : il y a urgence ; — // jaut une décision ; il sera bon d'y regarder de prés.

Il ne faut tenir aucun compte des explications fantaisistes données traditionnellement de ces tours. Une analyse exacte y montre un procédé de la pensée qui ne peut pas être ramené au premier : Dieu existe se dit, mais Dieu est est une phrase de philosophe. La phrase dont use le langage courant, c'est: il y a un Dieu. Le pronom il, qui s'y trouve, lui donne l'allure extérieure dune proposition ordinaire. C'est une apparence. // n'est pas sujet; ce mot ne joue aucun rôle véritable. L'infinitif qui vient derrière dans : /7 ne me convient pas de le recevoir n'est pas un sujet; c'est un .complément, comme celui de : je ne veux pas le recevoir.

Dans : /7 s'agit de bien s'y prendre, ovi est le sujet ? où est la copule ? où est l'attribut ? C'est cependant une phrase française. On tomberait dans le ridicule en voulant ramener au type commun ce simple dialogue : qu'est-ce qu'il y a donc ? — Il y a que je suis furieux.

On peut appliquer la même réflexion aux phrases impersonnelles les plus ordinaires. Interpréter : il te pousse de la moustache par ta moustache pousse, c'est ne pas tenir compte du procédé réel de l'esprit ; on ne saurait retourner arbitrairemicnt des phrases naturelles. Si je dis^non : un bouton me pousse sur le nez, mais : il me pousse un bouton sur ie nez, c'est que mon esprit ne part pas de l'idée d'un bouton, mais de l'idée qu'il me pousse quelque chose qui sera déterminé ensuite. Cf. Peut-être aussi se mêlait-il à ce calcul, sans qu'elle s'en rendît compte, quelque vanité de femme (b. const.. Ad., viii).

Sans doute il ne faut pas grossir l'observation ; il n'en reste pas moins vrai qu'à la phrase-type l'usage courant substitue à chaque instant des variantes ; une page d'un journal ou une conversation de cinq minutes suffisent à le prouver : il convient de remarquer que le geste de M. Millerand a obtenu le résultat cherché. S'il a fallu un mois de chicane pour obtenir l'évacuation de la zone neutre, il est permis d'affirmer que rien n'aurait pu vaincre sa force

d'inertie, si l' Allemagne n'avait pas subi ce moyen de pression. {Le Journal, Sam. 15 mai 1920, 6^ col.). Cet usage n'est pas nouveau, comme on pourrait croire : il y a quarante ans que je n'étais point, et qu'il n'était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n'être plus (i,a bruy.. Car., Esp. Forts) (1).

C'est. Les phrases construites sur cette formvile. — Il faut faire ici mention des plirases où entre la formule c'est. Il ne s'agit pas d'en expliquer l'origine et le développement, qu'on trouvera plus loin, mais d'en considérer la physionomie actuelle. Il est bien certain que des phrases telles que : c'est aujourd'hui mercredi ne peuvent être analysées en attribuant à mercredi un rôle de sujet, ni à ce un rôle d'attribut, ou inversement. Cf. : C'est aujourd'hui marché et : il y a marché aujourd'hui ; — c'est un homme maintenant ; — cdors ce jurent des cris.

Considérons seulemcnl la variété des formes où entre cette locution c'est. Elle est accompagnée d'un nom ou d'un nominal (2) : c'est ma sœur ; — c'est une peste, un ange : — - c'est vous.

Au nom s'ajoute un participe : c'est un compte réglé, une affaire jaile ; une relative : c'est la pluie qui tombe.

Au lieu d'un nom ou d'un nominal, on peut avoir une ])roi)osition avec le nominal ce qui, ce que : c'était ce qu^il y avait de plus simple ; — c'est tout ce qu'il y a de mieux.

On peut aussi avoir un adjectif ou un mot servant à caractériser : c'est sage, surprenant, à ravir.

Aux éléments précédents s'ajoute un autre terme, nom ou infinitif : c'est un sccmdale que cette proposition ; — c'est drôle cette histoire ; — c'est un plaisir de l'écouter, que de l'écouter ; — depuis tant d'cmnées, c'était ma joie et ma paix, de les entendre toutes deux (i.oti. Pitié, 267).

Le rôle du nom, de l'infinitif peut cire tenu par une conjonclionnelle commençant par comme, si, quand, etc. : c'est bizarre comme il vieillit ; — Ah ! c'est vous méprendre sur mon compte, si vous supposez que je me résignerais vilainement à devenir insolvable, (herv.. Cours, fl., ii, 4).

C'est peut être aussi accompagné d'un adverbe ou d'un complément adverbial de circonstance : c'était là une nouveauté ; — C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne (isiuss.. Nuit d'oct.).

Tous les éléments quelconques de la phrase peu\ent être ainsi cons-

(1) Voici une page des I.ellrrs Persanes (lel. xcv) : de j^eiiph- ù peii]<lc i! est rarement besoin de tiers pour juger, parce que les snfels de disputes sont presque totiionrs clairs et /dciles ù terminer. J.es intérêts de deu.r nations sont ordinairement si séparés qu'il ne faut qu'uimer Iti justice pour In trouver : on ne peut guère se prévenir dans sa propre cause.

Il n'en est pas de même des différends qui lu-rivent entre par'icuUirs. C.omntc ils vinent en société, leurs inléréls sont si mêlés et si confondus, il y en a de tant de sortes différentes qu'il est nécessaire qu'un tiers débrouille ce que la cupidité des parties cherche à obscurcir. Il n'y a que deux sortes de querres justes : les unes qui se font pour repousser un ennemi qui (Utaquc, les autres pour secourir un allié q i est attaqué. Il n'y aurait point de justice de faire la guerre jmur des querelles parlieiilirres du prince.

(2) Pour l'explication de ce mol, \oir i>his loin.

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