RÉPONSES ET ÉXOSCIATIOXS NÉGATIVES
On trouve aussi non avec Jes verhes être ou faire nux formes personnelles : non est certainement (ii. est.. Apol., II. 95) ; non feras certes (Id.. Ib.).
N'e. — Mais à côté de non, la vieille langue avait les formes afTaiblies par le jeu des lois phonétiques : nen et ne, citées plus haut : Plus est isnels que nen est uns falcun (Roi., 1529) ; — Or ne vus esmaier (Ib.. 27 = ne vous effrayez pas). Elles sufTisaient à donner le sens négatif à la proposition (H. L.. I. 258).
Les complétifs de ne. — Toutefois à ne, on ajouta de bonne heure.
10 DES ADVERBES COMPLÉTIFS : ja, plus. mais (1 ) : ne l'dire ja.
20 DES NOMS EXPRIMANT UNE QUANTITÉ TRÈS PETITE : mic, gouttc, grain, maill>\
On comprend le rôle qu'ont joué ces mots. Il était originairement à peu près celui que nous donnons à diverses additions : cela ne vcnit pas un zeste, pas un fétu, pas un flferlin. C'étaient des renforçateurs de négation.
Mie étail extrêniemenl commun en a. f. : De sa parole ne /(// mie hastifs (Roi.. 140). Mie a duré jusqu'au XVI'' s. : Cestecy (cognée) n'est mie la mienne. Je n'en veul.v grain (kab., Paniag., X. Prol. du 1. iv). Au XVII'' s.. il ne se trouve j)lus (jue dans le burlesque, par moquerie : Et messieurs de r Académie Xe me le pardonneroient mie (scarr.. Gigant.. m, L.). C'est aujourd'hui un mol paysan.
Grain, goutte. — Ils étaient l)eaucoup moins répandus. On connaît la plaisanterie de H. Estienne : Comme celuy qui disait : En nostre cave on n'y voit goutte, en nostre grenier on n'y voit grain (Apol., n, 260). Dès le XVIP s., goutte n'était })lus employé que dans la locution : ne voir goutte : Pour moi, je ne vois goutte en ce raisonnement (corn.. Nicom., 985) (2).
Pas et point. — Parmi ces mots complétifs. pas et point prirent peu à peu une place prépondérante. De je n'irai pas, qui signifie proprement je ne ferai pas un pas. on arriva de très bonne heure à dire : ne t'devez pas blasmer (Roi., 681), où pas a une valeur tout abstraite, et non plus le sens de un pas. Telle fut la première phase: A> pouvait recevoir des compléments; ils n'étaient pas indispensables.
En moyen-français. — Dans la deuxième phase, on peut dire que la
(1) Xe... mais est resté dans n'en pounoir mais. Les Grammairiens du XVII« s. ont discuté à ce sujet. Certains le déclarèrent bon seulement pour les genres les plus bas, « Satyre, Comédie, Épigramme »,et le Burlesque (vaug., i. 240) ; d'autres, tout en observant que l'expression n'appartient pas au beau style, l'acceptaient en prose (Mén., Obs., 1672, 109-110) ; Battre celuy qui n'en peut mais Vrayment, c'est une belle affaire ! (saixt-am., Œiw., i, 459) ; — Enfin après cent tours, ayant de la manière Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère (moi.., Éc. des F. ,1164).
(2) Les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte (MOL., Mal. Im., m 3). On a dit aussi n'entendre goutte : fe vous dirai, monseigneur, que je n'entends goutte à l'être simple de Wolf (volt., Let. Pr., 29, L.).
49G LHS FAITS PAR RAPPORr A SOS OPERATIOXS l'SYCHOLUGlQVKS
négation i\e se complète déjà ordinairement par pas et point. Tandis que les autres mots complet ifs se font rares, ceux-ci deviennent tout communs : Quant je me dors, point ne m'esveille (ch. d'orl., ii, 5 ; cf. n. l.. i. 478-79 et II. 471). Ils ne sont toutefois pas encore obligatoires, même au XVI^ s. : Mais il ne se contenta de leur responce (rab., Garg., liv. ii, ch. 5) (1).
Ne pas, ne point en langue moderne. — A mesure que l'on approche de la fin du XVI^ s., les exemples de négation composée abondent: mais il n'y prenoit point déplaisir (des per.. Œuik, ii, 51). Fait caractéristique : en 1595, le nouveau texte de Montaigne ajoute dos pas là où ils manquaient dans l'édition de 1588.
Dès le début du XYII^ s.. Maupas (355-6) donne les régies fondamentales de la langue moderne. C'est ne pas. ne point, qui sont devenus les négations. On n'emploie plus la négation ne seule qu'exceptionnellement.-
10 Dans les propositions conditionnelles > nisi » .• Si je ne vous aymois, si je ne vous tenais de mes amis, (cf. oudin. Gr.. 28(5; h. i... m, (i22) .
20 Quand la négative suil les relatifs, (/ai. que. lequel, dont, ■< exprimant les mots latins quin ou qui non » : Il ne se passe presque ((udienee, où il ne se publie quelque divorce (malii.. ii. 66).
30 Dans les phrases interrogatives, au sens de pouniuni ne pas : Que ne faites vous vostre devoir ? Que n'estudiez nous ?
40 Quand la phrase renferme déjà un autre conipléuient. terme de négation (rien, jamais, nul, nullement, guères. aucun, quelconque) : je ne vous demcmde rien.
50 Quand la phrase exprime un empêchement : Sauvez-vous que l'on ne vous empoigne ; — Gardez que ne soyez découvert.
6° Avec certains verbes spéciaux : savoir, pouvoir, bouger. Je ne scaurois veiller : — i^/o/,s puisque je ne peux, que veux-tu que j'y fasse ? (coux., Gai. Pal., 1. var.) ; — Ne bougez, s'il vous plaist (souei.. Berg. extr., liv. i, t. i. 52) (2).
La différence de pas et point au XVII^ s. — Les grammairiens ont cherché à l'époque classique à établir une distinction entre pas et point. De leurs théories ii se dégage que point nie plus fortement que pas. En réalité, avec les adverbes de comparaison, devant les noms de nombre marquant une mesure, on emploie d'instinct pas plutôt que point : Pierre n'est pas si grand que Paul ; — Je n'en voudrais pas autant que vous m'en proposez : —
(1) Dans les propositions dépenclaiites, l'omission de la négation complétive reste fréquente encore : .Je m'a.iseiire que voii.t n'oublierez de represenler le festin superbe (R. marg.. Mém., 9 ;cf. Ead., .3. 12, 15, 24).
(2) Oudin ajoute quelques cas à ceux que Alaupas a présentes. Pas et point sont supprimés, qiiand le verbe est suivi d'un que restrictif qui a le sens de sinon : Il ne voit que d'un œil.
De même devant de introduisant un complément de temps, ne suflîl à indiquer la négation : Il ne viendra de trois jours (Gr., 287).
Quand la plirase est impérative, l'ellipse de pas est fréquente : Ne m'accusez d'ingratitude (RA(.AN. Épigr. el ch., i, 22.3).
Rlil'OXSES ET ÈXOXCIATJOXS XÉdATlVES 497
// ne va pas beaucoup mieux ; — // /l'a pas dix ans. Mais la dislinclion de sens que les Ihéoricieus [prétendent aperce\oir est à peu près ima.ainaire. L'emploi de pas est ]>caueoup plus étendu que celui de point. (1).
Cette troisième i)liase, sous certains rapj)orts. n'est pas close. Elle a été marquée par un événement essentiel. Devant un infinitif, ne et pas se .-ont rapprochés el soudés, ^'augelas (ii. 128) a posé en règle qu'il ne fallait ])as séparer ne et pas. et ])eu à peu cette règle s'est imposée : J'aeceple pour ne pas vous déplaire (2).
Emplois de ne seul. — Il ne manque jîas de cas où ne suffit encore à nier, sans l'addition de pas et de point. !« Dans des archaïsmes: A Dieu ne plaise ! — Que ne Vas-tii dit ? — Wétait que j'ai pris un engagement.
20 Avec certains verbes spéciaux tels que oser, pouvoir, savoir : .le voudrais vous dire ee que je pense, mais je n'ose ; — je ne puis vous e.vprimer la joie que je ressens.
3" Quand l'idée négative se trouve déjà marquée par ni : Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureu.v (3).
fo Quand la proposition renfermed'autresmots négatifs. p(/.set point sont inutiles : Je ne vois rien, personne, nulle, aucune traee de la denumde. L'usage a hésité — la servante de [Molière de pas mis avec rien faisait encore la récidive — (4). puis il s'est réglé.
De même avec que restrictif : /:'//(' ne /ail que copier les maîtres.
Nouveau développement. Pas sans Ne. — L'usage ne pouvait en rester là. Dans le groupe phonétique je ne sais pas (je n'sè pa). le rôle de ne réduit à n et placé avant sa/.s, est fort peu important. (Demêmedans/'n'(Tot//'pa). Au contraire pas, qui termine le groupe, porte l'accent rythmique ; il prend le rôle essentiel. C'est la quatrième phase.
Pour bien comprendre le changement, il faut se souvenir que pas et point ont, comme d'autres mots en contact avec la négation, pris le sens négatif. D'où il résulte qu'ils sont négatifs à eux tout seuls : Vous êtes donc facile à contenter ? — Pas tant Que vous pourriez penser (mol., Dép. Am.. 21L) ; — Vous lui parlez d'un ton tout à fait obligeant ? — Moi ? point. Allons, sortez (Id.. /-V/7?. Sav., 509).
(1) Rien moin.s. — Cette locution négative s'emploie quelquefois à tort pour rien moindre. Rien moins que sage veut dire: de tout ce qu'il est, ce qu'il est le moins, c'est sage; d'où le sens de : i7 n'est pas sage du tout. On évite cette locution, d'un emploi difTicile.
(2) En langue classique, les exemples contraires fourmillent encore : elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas dans un si grand changement de son état (boss., Henr. de Fr.) ; — il est assez naturel de n'aimer pas son maistre (p. d'abl., Apopht., 30) ; — on languit, on sèche de les voir danser et de ne danser point (la br. Espr. forts, 26).
(3) Sur ce point l'usage du XVII« s. était encore très différent du nôtre ; les grammairiens (VAUGELAs, II, 127) penchaient pour la règle moderne, mais les écrivains mettaient souvent pas et point. Bossuet présente les deux tours dans la même phrase : Non, non, ni un nouvel homme ne se forme en un instant, ni ces affections vicieuses, si intimement attachées ne s'arrachent pas par un .sewZ effort (Impénit. finale, 1662, 1^'' p.).
(4) Cf. je ne me suis point encore produit nulle part (rac, Lett.. xxiii) ; — On ne veut pas rien faire ici qui vous déplaise (Id., Plaid., 472) '; — Il ne daigne pas attendre personne (la br., Théoph.. Brut.) ; — vous ne me jugez pas digne d'aucune réponse (Id., Espr. forts, 22).
498 LES FAITS PAR RAl'J'ORT A XOS OPERA TlOXS PS YCHOLOGJQUES
Vaugelas acceptait dans l'interrogation ces pas. point négatifs (ii. 293). Ils sont communs dans les textes : Dieux ! sentois-je point lors des douleurs trop légères (corn.. Hor., 1219. var.) (1).
Cet archaïsme est fréquent cliez les modernes. Hugo en particulier l'a affecté : Et ta chute d'ailleurs, l'as-tu pas e.vpiée ? (Mar. de L., v. 7) ; — Dirait-on pas des yeux jaloux qui nous observent? (Hern.. ii. 1); — Je n'ai rien entendu de toute leur histoire Que ces trois mots : — Demain, venez à la nuit noire ! — Mais c'est l'essentiel. Est-ce pas excellent ! {Ib.. u. 1); — Viens-ÎU pas demander asile '? (Ib.. m. 2).
Pas MÊMF.. — Avec même, pas sullit ; Resteras-tu? Pas même un jour : autrefois on exprimait la négation par non pas : Rien ne ie peut, non pas même /'/ force (i>ascal. Pens.. vi. 'M) Cl).
Autres faits de contagion négative. — Les tails dont nous venons d'exposer les résultats ne sont nullement i)arliculiers à pas et point. La négation a exercé sa force contagieuse sur d'autres mots comme plus, jamais, (uuun. jxrsonne. rieit. (pii sont étudiés chacun à leur place dans cet ouvrage.
Ils doivent être rappelés ici, ])uisqu'à eux soûls, ils apportent une négation, jointe à diverses idées : Avec ce prof/ranune qui réussira? Personne. Qu'obtiendra-t-on ? Rien ; - Plus d'amour, partant plus de joie.
Dernière étape. Pas niant ne — Il est jjeu surprenant, dans cçs conditions, que la langue populaire soit allée jusqu'au bout, et qu'elle use exclusivement de pas comme négation : Fait vraiment un froid d'attaque : Quand j'pens' que j'suis pas couvert. Et qu'j'ai pas d' poils comme un braque ! C'est pas rigolo, l'hiver... (hichep.. Ch. des Gueux, 170).
Depuis ])lus de cinquante ans, le dernier pas a été fait dans la même voie : ne que dans je n'ai que du pain est nié ])ar pas : Il ne mange pas que du pain : — Je ne regarde pas qu'en moi-même (ab. herm., Conf. Enf.. I).
(1) ]'ciix-tii pas ni' introduire à litre de valet ? (qiin., Am., \u, 1) ; Esther, que craignez-vous ? Suis-je pas votre frère ? (R\(.., Esllt., (i37) ; Bossucl présente les deux tours dans une même plirase : Est-il pas juste que le pécheur souffre, et que le crime ne demeure pas impuni ? El la justice, n'est-ce pas un arand bien ?
Pas était aussi supprimé dans les propositions commençant par si : regardons s'i'/ y aura point plus d'apparence de dire (malu., ii. 80).
(2) Au lieu de non pas même, on se contentait d'ailleurs de non ou non pas : ie ne feraij bonne cherc de deux, non rfe quatre iours (R^.u., Panl., m, 25) ; — Januiis tu n'as vu journée De si douce destinée ; Non celle où lu rencontras (mvi.h., Po., vu, 15).