‹ La pensée et la langueChapitre 297 sur 587 · LES MODES · texte numérisé non relu

LES MODES

en méconnaissant les raisons de la présence de l'imparfait ou du plus-queparfait. Sa fonction est évidente, c|uand le verbe principal est au présent : /> crains aussi qu'en considération de M. de Noirmousiier le fermier soit médiocrement chargé de tailles, et que cela ne vînt à augmenter, si la ferme étoit à un autre, (rac. Lett.. lxxxi) ; — Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent ; Qu'il méprisât, Madame, un roi victorieux? {M., Andr.. 986) ; — Penses-tu seulement que parmi ses malheurs... L'ingrate me permît de lui donner des larmes ? (Id., Bér.. 802).

De même dans : il faudrait qu'il vint ; on souhaiterait que ces grands apôtres de la morale eussent une autre conduite, c'est du futur et du présent C[ir"il s'agit. Le conditionnel de la principale se rapporte à un présent ou à un futur, comment entraînerait-il un passé dans la subordonnée? La correspondance est modale et non pas temporelle. Le subjonctif imparfait a dans ces phrases une valeur d'éventuel, c'est le subjonctif du conditionnel. Il est de tradition dans la langue et remonte à ses origines. Jusqu'à l'âge classique il fut employé avec cette valeur : Voudriez-vons, Madame... que j'allasse, en vous retenimt, me mettre le Ciel sur les bras? (mol.. Z).J., i, 3)(1).

Toutefois Oudin. dés le commencement du XV 11^ s., note en passant que les Champenois et les Lorrains usent d'ordinaire du présent du subjonctif après un conditionnel: je commanderais qu'on face, je voudrais qu'on prenne garde, « ce qui n'est, observe-t-il, aucunement bon ». En réalité, il n'y a pas d'exemples de cette syntaxe au XVII* s., dans les textes (2). Mais depuis elle s'est répandue. L'usage de mettre le présent, peu à peu. atteignit Paris. Il est devenu général. Sous l'influence de la tradition et des règles, on écrit toujour-s l'imparfait, mais on s'en sert de moins en moins dans la langue parlée : Supposons qu'en restcuirant la Minerve de Phidias selon les textes, on produisît un ensemble sec, heurté, artificiel, que faudrait-il en conclure ? {i{jzyi., J es., Intr.) ; — comment supposer que l'homme imparfait et mortel se pût offrir lui-même pour regagner une fin parfaite et immortelle (chat., Gcn., i. 28) ; — puisque votre ami... est si plein de bonne volonté, il fcmdrait qu'il composât à Londres un comité (flaub., Corr., 4« sér., 258) ; — j'aurais voulu que ma chère filleule épousât un brave garçon de notre bord ; mais puisque tu ne m'as pas écouté (aug., G. de M. Poir.. 1,4).

Les auteurs ont commencé par ne mettre ce présent que dans des phrases prêtées à des gens du peuple. Robert (o. c, 318) cite : je serais bien aise que tu entres un peu dcms ici maison (g. sand, Mctre au Diable) ; — on ne trouverait pas mauvais que je te fasse danser (Id.. Pet. Fad., eh. xx^^I).

(1) Je Vétranf/lerois de mes propres mains, s'il fallait qu'elle forllgnâl de l'honnéieté de sa mère (Id., G. Dand., i, 4) ; — vous noudriez que je vous disse que Monsienr le vicomte vient de donner de l'argent à Claudine (Id., Ib., ii, 5) ; — Ces bons philosophes-là le savent combien il seraiï difficile que Mars, qui est si loin du soleil, se passât ri moins de deux lunes (volt., P. chois., 74>.

(2) On cite : je serois très-content que vous puissiez m'envoyer voslre colique el qu'elle 5e vint joindre à la fièvre (Balz., i, 7; leest, o. c, 36). Mais ne faut-il pas lire pussiez, puisqu'il y a vînt ?

— Cf. si elle pouvait servir à ravoir la dot de cette pauvre enfant, je comprendrais que VOUS vouliez mourir (a. daud., Jack. 434); — Voudrais-tu que je pleure, parce que.... me voilà pris dcms ma maison comme une souris dans la souricière ? (fab., Fust., 168).

Puis le présent s'est introduit un peu partout : ce pauvre prince ne pouvait pas traîner ce licou toute sa vie, d'autant qu'un jour ou l'autre le vieux duc va mourir, il faudrait qu'il épouse (a. daud., Imm., 9) ; — Il faudrait que ce jeune homme aille passer l'hiver dans le Midi (de Régnier, Flamb., 32) ; — il serait bon que nos décorateurs, réaffisscmt contre le règne de la médiocrité qui semble tout envahir... apprennent leur méfier avant que de produire {Art et Décoration, déc. 1909, 190) (1).

C'est une perte incontestable. Il ne faudrait pourtant pas s"cn exagérer la gravité. Si on compare: // faudrait çn^ je prenne cette potion à : // faudrait que je prisse cette potion, on s'aperçoit que la modalité n'est plus exprimée dans l'objet. Mais l'est-elle dans : il faudrait prendre cette potion ?

Là où la perte est plus sérieuse, c'est dans les propositions qui doivent avoir leur modalité propre, et où un subjonctif du conditionnel était nécessaire pour la traduire. Si la syntaxe interdit le conditionnel, que devient la modalité ? Le vers de Racine : Abner. quoiqu'on se pût assurer sur sa foi est intraduisil)le en f. m., sauf en langue de Montmartre: Abner, quoiqu'on se pourrait..

V. Si;BSTiruTiON du conditionnel au subjonctif. — Il est intéressant de remarquer ce tour. Le peuple, fidèle au sens des modalités, rétablit l'idée modale dans la subordonnée : Tiens, tu mériterais que je serais ta mère (e. sue, Mijst., ,251) (2). Dans certaines provinces, cet usage s'est introduit même dans la meilleure société. On dit : /7 faudrait qu'on leur écrirait ; — je voudrais que tu les verrais. Il n'est pas rare du tout de trouver des conditionnels dans les écrits d'hommes instruits : Lorsque cette solidarité spontanée de la science avec l'art aura pu ainsi être convenablement organisée, on ne peut douter que, bien loin de tendre aucunement à restreindre les saines spéculations philosophiques, elle leur assignerait.... un office final trop supérieur à leur portée effective, si d'avance (a. comte. Esp. pos., 45) ; — // semblerait... que personne dans la famille... ne devrait se montrer plus impitoyable que vous (feuill., Morte. 70) ; — j'aimerais mieux que tu m'aies trompée avec

(1) Cî. Vous voudriez que je /<> laisse... se déballre tout seul, que ie m'abstienne prurfenimen/ de m'nssocier aux difTicuIlés de ses débuis (iiniiv.. Cours, fl.. i. 17) ; — Ah ! si. par impossible, il débarquait, pour rien au monde je ne voudrais qu'W me revoie (Id.. //>.. ii, 7» : - Ce sérail sage d'attendre qu'il soit entré dans la voie de la i)rospérité ( Ici., Ib.. i, 17).

Flaubert, qui croit avoir affaire à un temps, n'en a pas moins l'instinct qu'on le trompe, que la règle est fausse sous la forme qu'on lui donne. « Oui, vieux pédagogue, dit-il à Maxime du Camp, l'accord du temps est une ineptie, j'ai le droit de dire : Je voudrais que la grammaire soil à tous les diables, et non pas fût, entends-tu ? (Max. du Camp, Souv. litt., dans Weil, Rev. Universil., 1902, p. 162. Cf. Corr. do Flaubert, iv. 193). Flaubert se soumet pourtant. Il ne l'avait pas fait toujours. Il y a des présents incorrects dans divers passages de ses premières œuvres, ainsi dans l'Ed. Sent., 313.

(2j Cf. Je voudrais que VOUS VOUS verriez dans une ghue (lavf.ii., Souv. Jeu, 205).

Page 1