‹ La pensée et la langueChapitre 3 sur 587 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

Bref, une matière d'observation extraordinairement riche, variée et mouvante, incomparable école de réflexion psychologique et logique, à volonté simple ou complexe, dont les exercices gradués pourraient conduire aux plus extrêmes délicatesses de la pensée, gâchée par le souci exclusif de l'écriture, par l'esprit de routine, et, il faut bien le dire, par l'ignorance, voilà ce que la phipart des livres offrent aux descendants de ceux qui ont été au XYIII^ siècle « les grammairiens de l'Europe ». « Secs petits bouquins», dit Anatole France, qui devine ; «livres honteux », dit A. Meillet, qui sait.

Des réformateurs, comme MAI. Sudre, Yvon, et quelques autres, ont .ouy ert la voiiiJQ est temps qu'onJes suive résolument. L'ère des gram- -maires fabriquées en vue des succès de librairie doit se clore. Qu'on nous donne d'abord hardiment ce Manuel des fausses règles, que j'aurais voulu avoir le temps d'écrire, qui deviendra bientôt un bréviaire pédagogique, et un livre d'affranchissement national. .

Je ne recommanderai plus, comme je l'ai fait ailleurs, de renoncer à la méthode déductive. Je crois que le sacrifice en est fait, et que bientôt, sauf quelques attardés, personne ne s'entêtera plus à définir un verbe ou même un adverbe, comme on définit une abstraction, telle qu'un triangle. En effet, une fois un radical bien défini, celui de prendre ou de mourir devenait si difficile à saisir qu'il en était introuvable ; on s'en est aperçu ; il a bien fallu se rendre compte aussi que pratiquement on n'éclairait pas beaucoup les sens de même, en déclarant qu'" un adjectif déterminatif est celui qui indique la manière d'être particulière sous laquelle on envisage le nom ».

Ces aberrations ne se soutiennent plus ; cela est heureux pour l'enseignement grammatical, et j'ajouterai pour l'éducation tout entière, car cett£dogiiiatique, placée à la base des études, tendait à fausser l'esprit de la raee, ^léjà trop porté à la logique abstraite et intempérante. Elle abolissait, au profit d'un dogmeprésenté comme absolu et souverain jusque

veut, comme l'auteur de son manuel, que la proposition qui luwaille soit complétive du nom enfant « parce qu'elle le complète ». Il est difficile de prendre au sérieux cette définition du complément qui complète, puisque tout complète tout. Mais dans la phrase examinée, la proposition qui travaille, équivaut en fait à <■ lorsqu'il travaille » ou à ■ parce qu'il travaille ', et se trouve donc être, en réalité, un complément circonstanciel de la proposition principale. Alors pourquoi se complaire dans une nomenclature vide au lieu de regarder de prés les réalités ? La nomenclature de 1911 est déjà trop compliquée : ne la surchargeons pas et disons seulement que la proposition qui travaille est subordonnée et reliée au sujet de la proposition principale par le pronom qui, nous ferons ainsi l'économie d'une erreur et d'un terme obscur. Simplifions pour de bon, regardons de près les réalités du langage et évitons le pédantisme. Monsieur X. est un excellent maître dévoyé par un manuel d'ailleurs estimable et des plus répandus.

dans ses caprices, le sens de la vie, tel qu'il se reflète dans le langage.

Mais je crois devoir ajouter que la méthode inductive n'est pas meilleure, si elle doit conduire à des classifications comme but dernier. Non seulement cet étiquetage détourne de l'objet véritable, qui est de reconnaître et de comprendre les idées sous les signes, mais pareil désir d'ordre apparent mène doucement et inévitablement à l'erreur, /'^es éléments linguistiques n'ont pas une valeur constante. Ils ne sont pas partout semblables à eux-mêmes. Au centre de leur aire, ils apparaissent bien caractérisés ; sur les bords, ils se confondent avec d'autres. Les « parties du discours » sont aussi mélangées que les classes sociales. Aucun censeur n'est en mesure de donner à l'une un brevet de conjonction, à l'autre une petite fonction d'adverbe. Souvent les éléments à cataloguer se présentent en chauves-souris. Je suis préposition, voyez mon complément; je suis adverbe, puisque vous me rencontrez seul. Aussi voit-on s'écrouler à chaque instant les séparations les mieux établies. Malgré l'apparence, les propositions elles-mêmes, en voisinant, se sont confondues : coordonnées, si l'on veut ; subordonnées, si on préfère.

J'ai dit ailleurs : L'objet pratique des études grammaticales est de m^ettre à même de tout comprendre et de tout exprimer. L'objet scientifique, celui que se propose un enseignement un peu élevé, est de donner une idée de ce qu'est réellement le langage, avec ses nuances, ses inconséquences, mêlée perpétuelle d'éléments que des forces naturelles poussent vers la confusion, pendant que d'autres organisent et distinguent, enchevêtré, indécis, complexe comme la nature, et non réduit, simplifié, ordonné, aligné comme la fausse science.

Il y a quelque trente ans, on a tout espéré de la grammaire historique, pour réveiller la curiosité. On l'a même rendue obligatoire dans les classes, avant qu'elle fût faite. Personne n'attend que je dise du mal de lihistoire de la langue. N'eût-elle point rendu d'autre service, elle a au moins enseigné à comprendre et à interpréter les textes, et ce fut un immense bienfait. Elle a en outre commencé à faire pénétrer dans quelques cerveaux une conception nouvelle de la règle grammaticale ; elle y a introduit l'idée du mouvement, elle en a ainsi ruiné l'absolutisme, car, en faisant connaître l'âge et les origines des dogmes, elle a permis d'en mesurer la valeur véritable. Elle a, de la sorte, commencé à substituer à la foi naïve de jadis une confiance raisonnée et limitée, plus digne d'hommes qui pensent.

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