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LA PART A FAIRE AU SENTIMENT

C'est une division nécessaire, mais très artificielle, que celle qui sépare les sentiments des jugements et des volontés. Le sentiment entre dans une foule de jugements, et inversement le sentiment n'exclut nullement le jugement. Ainsi nous trouvons une chose naturelle. Proprement cela signifie que nous la jugeons conforme à la nature. Il peut n'y avoir là qu'un jugement scientifique et objectif, d'où toute passion est absente, par exemple, quand des médecins, après autopsie, concluent à la mort naturelle.

Dans d'autres cas, au contraire, l'assentiment intellectuel que nous donnons à un acte peut être accompagné d'une sympathie plus ou moins vive pour cet acte. Nous le jugeons encore, mais nous le sentons aussi, témoin cette phrase : Il est naturel que nos populations du Nord aient été exaspérées par les dévastations inutiles des Allemands. Quand Chateaubriand dit : Il est naturel que le schisme mène à l'incrédulité et que l'athéisme suive l' hérésie {Gén., I. ch. i), il n'est guère possible, étant donné l'auteur, de voir là une simple constatation de la raison. D'où le même mode qu'après les verbes de sentiment (2).

Qu'on écoute Phèdre : 0 toi, qui vois la honte où je suis descendue. Implacable Vénus, suis-je assez confondue ? Tu ne scnirois plus loin pousser ta cruauté ! Ton triomphe est parfait, tous tes traits ont porté ! Évidemment, elle rapporte des faits, mais avec une tristesse accablée.

La moindre phrase met en jeu notre sensibilité. Questions, réponses, ordres, demandes, énonciations de toutes sortes prennent tout à coup un caractère sentimental, depuis les vers lyriques ou les tirades de tragédie jusqu'à une modeste réflexion comme : c'était un brave homme !

Or le langage reflète cet état de choses. De sorte qu'il faudrait se garder de croire qu'une démarcation rigoureuse puisse s'établir entre les choses senties et les choses pensées. Les chiffres font réfléchir, dit-on. Ils font aussi battre les cœurs.

Le résultat, comme on peut le penser, ce sont des mélanges et des croisements de syntaxe. Attendre, par exemple, est sur une frontière, l'n adjec-

(1) V. ( H. BALLY, Précis de stylistique, 127. On peut dire que l'étude du style affectif français date de ce livre.

(2) Cf. C'était si simple qu'elle me parlât de la sorte (bourg.. Corn., 43) : — L'important c'est que cette erreur n'ait pas duré (a. cap., Ange, i, 6).

tif. lin adverbe, un complément vont donner leur physionomie aux attentes. Elles deviennent impatientes et anxieuses, ou bien tranquilles et sûres. elles espèrent et désirent ou bien redoutent. Mais où classer l'attente pure et simple ? Calcul ou souhait ?

Le langage n'est pas plus le résultat d'analyses psychologiques cjue d'analyses logiques. D'où bien des surprises. Ainsi le verbe sentir ne se classe pas parmi les verbes de sentiment, mais parmi les vexbes de pensée. On dil : Je sens ça'il le faut, que cet enfant est T^erdix. Les verbes sont à l'indicalif. Comprendre, s'e.vpliquer. au contraire, entraînent le subjonctif des verbes de sentiment : Je comprends qu'il tienne à ce souvenir ; — je m'explique qu'il soit le premier de sa classe. Le mérite, au moins en certaines matières, se pèse, s'exannne, se juge. Or le verbe mériter a la syntaxe d'un verbe de sentiment : // mérite qu'on prenne sa défense ; — cela vaut qu'on s'ij rende.

L'analogie a fait son œuvre de confusion. Ainsi les expressions impersonnelles ont presque toutes la syntaxe des verbes de sentiment, alors même que In jK-nsée n'exprime cju'un jugement, tout déraison; il est avantageux, bon, convenable, difficile, juste, etc.. se font suivre du^subjonctif : // est difficile que des artistes fassent une œuvre en commun ; — // est juste que h produit du travail appartienne pour la plus grande partie au travailleur.

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