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CHAPITRE II MOYENS D'EXPRESSION DU SENTIMENT

Les modalités sentimentales ne s'expriment, à vrai dire, par aucun moyen linguistique qui leur soit propre, j'entends qu'elles n'ont point de formes verbales. Il n'y a pas de mode de l'amour ou de la haine. Il convient pourtant d'observer ici qu'on use plus particulièrement, pour les traduire, de procédés qui conviennent peu, et dont quelques-uns ne conviennent pas du tout à l'expression de la pensée objective et impassible.

10 Le ton. — L'émotion transforme l'intonation des moindres énonciations. Qu'on songe à ce que, dans certaines circonstances, devient un c'est lui ! c'est un garçon ! Il chante ! — Merci peut être un cri de reconnaissance ou un refus dédaigneux. Une impression ressort même d'indications relatives aux circonstances, lorsqu'on y met de son cœur : C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne. La nature, humanisée — et cela est commun dans noire littérature moderne, — devient sensible et s'attendrit.

Le ton anime, donne sa valeur à l'expression ou la contrarie, en la rendant ironique. Donner à propos ce ton juste avec ses intensités, ses assourdissements, l'allongement, l'élévation des sjdlabes et des mots, mettre ce qu'on appelle l'accent, accent de rhétorique et de déclamation, s'arrêter, ralentir, accélérer, faire ressortir, ou dissimuler, savoir ici trompeter et imposer, ou au contraire insinuer et insuffler, bref, jouer des moj^ens sans nombre dont l'emploi raisonné constitue l'art de la diction expressive, — art dont l'idéal n'est après tout que d'imiter la nature en toute sincérité — c'est encore faire de la syntaxe.

20 Le choix des mots. — Le sentiment détermine très souvent le choix des mots, qui, à eux seuls, dégagent une impression d'admiration, ou au contraire de dédain, de désapprobation, etc.. De là un tablecm ou une croûte ; — une observation, un avertissement et une scène, une algarade : — ;//î nectar et de la bibine. Nous en parlons ailleurs (2).

30 Les exclamations. — Le sentiment substitue constamment des cris aux phrases. Certains, indifférents comme : tiens (3) .' oh! Diable! allons! Ciel ! Mon Dieu ! sont colorés par le ton.

(1) V. CH. BALLY, o. c, 159 et s.

(2) Voir au 1. xiil, ch. 3.

(3) Tenez, regardez-le, son mari (a. c\p., Ange, i, 4), trahit une pitié dédaigneuse. Dans : Tu demandais s'il avait Vair préoccupé ?... — Il a sujet de F être, je t'assure.... Tiens, ne perdons pas de temps (curel, .Voue. Id., i, 1), tiens marque la résolution.

Il y aurait de très curieux enregistrements à prendre de ah ! dit sur divers modes.

D'autres sont caractéristiques d'impressions données : affront ! horreur ! toutes les bouches Criaient (v. h., Chat., Exp.)- Nous en donnerons des spécimens dans chacun des chapitres qui suivent.

Il est à noter que ces cris sont souvent des phrases stéréotypées : Voyezvous ça ! — Parlez-moi de ça ! — J'en ai vu bien d'autres !

40 Phrases exclamatives. — Les phrases tout entières deviennent des exclamations, soit sans changer de forme : // aimait son fils, ce vainqueur ! soit en prenant les constructions spéciales des exclamatives : Comme vous êtes chcmgé ! — Que ta France était belle. Au grand soleil de Messidor ! (barb.. Icunbcs). Cf. Pauvre Philippe ! une fille belle comme le jour !... Que de journées j'ai passées, moi, assis sous les arbres ! Ah ! quelle tranquillité ! quel horizon à Ca/aggiuulo .'... Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon ! (miss.. Lorenz.. ix. 9). — 0 soldats de l'an deux ! 0 guerres î Épopées î (v. 11.. Chat.. A l'ob. pass.).

50 Exclamations à forme interrogative. -— Les exclamations peuvent

affecter la t'ornie interrogative: // en a de la chance, ce gars-là ! devient : En a-t-il de la chance, ce gars-là ! — En ai- je tué, des lièvres, à cet endroit-là ! Est-il beau mon Jacques !

l^ariui ces questions, certaines sont stéréotypées, elles sont devenues des formules : A quoi bon? Que voulez-vous? Est-ce bête gne je ne retrouve pas son nom !

i" Modifications à l'ordre des mots. — L'ordre des mots change : Malheureusement je ne l'ai pas aperçu ! Cf. // a parlé naturellement, et naturellement il a parlé ! Ceci est rare du reste.

Un adverbe, ainsi mis en tête, peut devenir la l)ase île la phrase : Heureusement qu'// m'e.'f venu en aide ! — Heureusement que mon salon est fait ! (lab., p. aux yeux, i, 4).

Nous avons vu au Sujet, à L'Objet, etc., conunent on met en lumière tel ou tel élément de phrase. Or c'est là un besoin du langage affectif plus encore que du langage logique. Dans le vers de la romance: C'est là que je voudrais vivre,\'idée du lieu domine la pensée, parce qu'elle entraîne le désir. Cf. Mais lui ! voilà trois jours qu'il n'est })as revenu (v. )i.. Ruy-Blas. u. 2).

70 Changements dans la structure des phrases. — Le sentiment détruit l'ordonnance logique et régulière des phrases. Elles s'accourcissent, se tronquent, se réduisent en fragments où ne restent plus queles mots destinés à faire impression : Encore une revue ! — Pas de chcmce ? — Puisque je vous le dis ! Cf. Moi, un banni ! moi, dans un lit d'auberge à mon heure dernière ! (muss., Loren.. m, 3) ; — Quand je pense que j'ai failli parler ! (Id., Ib.. IV. 5) ; — Si elle a une fille î Une merveille, mon cher (maupass., Yvette. 1) ; — Si tu savais ! cent fois. Cent fois, depuis six mois que ton

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