CHAPITRE IV L'INQUIÉTUDE, LA CRAINTE i
On craint, on appréhende, on redoute, on a peur, on tremble. Derrière ces verbes, ou les noms exprimant la peur,le subjonctif s'est aujourd'hui généralisé : Il est à craindre, j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard: — je tremble qu'elle n'ait une rechute ; — la peur qu'un lui enlevât son enfant l'empêchait de rien dire.
Il est fort ancien, héréditaire même : malt criem que ne t'en perde (A/., XII. 60) ; — Grant peor ai mal ne vos facent (chrest., Er., 2848) ; — pour ce que je me doute que lwus et lui ne me veuilliez diminuer cette douleur (malh.. Lctt. à Peirsc.. lxxv) ; — j'ai eu peur que vous... ne m'en voulussiez mal (kac, Let. à M. Yitart, xxxvi).
Toutefois, après les verbes de crainte, on employait aussi, en a. f.. à côté du subjonctif, l'indicatif. Le souhait qu'une chose ne soit pas disparaissait alors devant la pure idée qu'elle serait ou ne serait pas. Cet indicatif ancien se retrouve encore chez les premiers auteurs du XVII^ s.,MalIierbe, Balzac. ^'oiture, et même plus tard chez Fénclon (h. l.. m. 570) : j'ay grand peur que la bonté du dedans ne respondra pas à la beauté du dehors (balz., Lett. à Conrart, 5 août 1652) ; — Vous le traitez fort mal. et j'ai de justes craintes Que Lisipe au retour vous en fera des plaintes (quinaii t. L'am. ind., m, 8 ; voir L.. Craindre Rem. 2). On le retrouve dans les constructions telles que : Je tremble à l'idée qu'il m'a. entendu.
Ni:. — En ce qui concerne la présence de ne. il y aj^u du llottement. Les grammairiens de la fin du X\'I1"î s., Thomas Corneille. Andry, l'Académie l'ont exigé. On pourrait citer une foule d'exemples où ne manque : Mais je crains qu'elle échappe... (coi'«n.. Nie 187) ; — Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute (Id.. Ib., 156) ; — je craindrais que celui-là fût trop foible (sÉv.. Lett.. cmliv). Aujourd'hui, il se rencontre presque régulièrement : // cherche à se venger ci coups d'épingle, et je crains bien que ce ne soit vous qui pagiez les frais de la guerre (Arc... C. de .1/. Pair., ni. 5).
ÎMême syntaxe après de peur que. Corneille hésitait encore (2). mais les
(1) Les exclamations sont très nombreuses. Ce sont des appels: Ciel! Dieu ! ma mère .'des cris : Oh ! Gare !
(2) De peur qu'il en reçût quelque impoWiiniVé (corn., Gai. du Pdl., .'?;».">). - Avant 1660, Corneille avait écrit: De peur qu'il n'en reçût. Cf. : Mais on tremble toujours de criinte qu'on les rende (Id., S. du Ment.. 7681. Avant 166;{ : Mais on tremble toujours de peur qu'on ne les renii. Corneille a donc corrigé son texte ])our y effacer ne. Cf. : De peur que vous manquassiez (i le suinre (Hoss., l'rof. Epiphanie 1660. 2« p. ». Thomas Corneille lui-même se dispeiiï-ail encore du ne : Va fermer après lui de peur qu'on nous écoute (Am. à !i m xle. m. 4i.
L INQUIÉTUDE, LA CRAIXTE 547
grammairiens ont fini par imposer ne : La Maheiide... coupa tout droit... de peur que la Levaque ne l'appelât (zola, Germ., 109) ; — les délégués commencèrent à paraître, et il dut le recevoir, car il désirait veiller caix entrées, de peur que la Compagnie n'envoyât ses mouchards habituels (Id.. Ib., 274).
On sait que, quand la proposition principale est négative, ne doit être supprimé : Je ne crains pas qu'il pleuve.
Quand elle est interrogative, on peut mettre ne ou s'en passer: Craignez-vous qu'il ne pleuve ? Craignez-vous que je vous abandonne ?
Les phrases décomposées ne donnent lieu à aucune remarque particulière : Il en souffrira beaucoup, je le crains, j'en ai peur.