CHAPITRE III CA RACTÉRIS TIQ UES INTRINSÈQ UES
10 Le ton. — Le caractère d'un objet, d'un être peut être impliqué dans le ton même de la phrase : parle, mon ami ! Ces simples mots peuvent être dits sur un ton d'ironie et de dédain, ou de confiance, d'espoir, qui en font un qualificatif bien différent, suivant les circonstances.
20 Les mots. — A) Caractéristiques fournies par les éléments
QUI ENTRENT DANS LA FORMATION DES MOTS. La langue pOSSédc, nOUS
l'avons vu. des catégories spéciales de mots qui, grâce aux suffixes qui entrent dans leur formation, emportent caractéristique : diminutifs, augmentatifs, péjoratifs. (Voir p. 74 et 219).
R) Caractéristiques fournies par les mots ordinaires. — Mais la caractéristique est avant tout dans le choix des noms et des verbes ordinaires par lesquels on désigne les êtres, les choses, les actes dont on parle. C'est une règle de l'art français qu'entre les expressions il n'j^ en a qu'une qui est la bonne, il faut entendre par là : qui convienne au sens en se conformant au sujet traité et aux circonstances. Ce choix entre les mots n'est pas une nécessité seulement pour l'écrivain, il s'impose au langage quotidien, si l'on ne veut ni fausser la pensée ni manquer aux convenances. Essayez de confondre un restaurant avec une guinguette, un café avec un caboulot ou un zinc. Ce sont tous des débits, mais qui ne débitent pas exactement les mêmes choses, ou surtout ne les débitent pas aux mêmes gens, ni dans le même cadre, ni pour les mêmes prix. Un acteur n'est pas flatté d'être appelé un m'as-tu vu, ou même un cabotin. La maison qui vend des vêtements ne se confond pas avec celle qui étale des nippes ou des hardes.
Certains mots, sans que rien dans leur forme même les marque pour ce rôle, éveillent des idées de luxe, de beauté, d'élégance, tandis que leurs « synonymes » expriment la misère et la laideur. Une maison (qui originairement est une demeure) peut être un château, un palais, un hôtel, une villa, un cottage, ou bien une chaumière, une hutte, une baraque, une bicoque, une masure, un taudis (1). Sans compter que le palais lui-même, s'il est riche et laid, au lieu d'être un édifice ou un monument, peut n'apparaître que comme une bâtisse. Se vêtir n'est pas s'habiller. Peu de femmes, disent les
(1) Manoir et masure ont la même étymologie que maison. A quelle distance sont-ils l'un l'autre !
582 CARACrÉRlSATIONS ET CARACTERISTIQUES
maîtresses de cet art, savent s'habiller (Cf. s'affubler, s'endimancher. s'aeroii- Irer) .
L'exemple le plus varié esl peut-être celui des noms donnés à la femme par les poètes qui l'ont chantée, d'une part, et par les hommes qui ont eu à se plaindre d'elle d'autre part. Toutes les passions, l'amour, la jalousie, l'adoration et la haine, l'expérience aussi, avec ses constatations et ses jugements, s'unissent pour donner au nom officiel d'épouse, d'innombrables variantes, depuis l'ange jusqu'à la misérable. L'art, la mythologie, le ciel des chrétiens, le genre animal, les végétaux du jardin, et les lianes de la libre nature, fournissent à la pensée abstraite et raisonnable, et surtout au sentiment les moyens de ne pas abuser de trésor ou de monstre, et d'admirer ou d'injurier sans danger de se répéter (1).
Usure et renouvellement. — Dans le langage commun, loul comme dans la littérature, les reliefs des mots s'alïaiblissent à la longue. On les renouvelle, et c'est là une des causes principales des variations incessantes du lexique. Nous avons dit quel rôle joue l'image dans ce rajeunissement.
Il faut ajouter que des mots, originairement indifférents, prennent à la longue des caractères marqués, généralement simples. Tel suecès. Bossuet dit encore : la bonne cause d'abord suivie de bons succès (Henr. de Fr.). Succès tout seul ne disait rien de plus qu'issue. Ce n'est que plus tard qu'il a pris définitivement le sens d'issue favorable. (Cf. aujourd'hui résultai, quand on dit : une affaire qui donne des résultats). Errements, par une ressemblance accidentelle, suit une marche analogue. Au lieu de façon de faire, il tend à signifier maintenant erreurs.
Nuances caractéristiques de cert.\ins nomin.\ux. — Il est à noter que les nominaux, mots vides de caractères par nature, emportent cependant quelquefois leur caractéristique spéciale. Ainsi : On pour nous est du peuple et familier. Il n'est pas respectueux. On ne dit pas elle en parlant de sa mère. Celui-là esl omphati(iue ou dédaigneux, etc. (V. p. 177).
(î) L'argot excelle à présenter les objets sous des aspects nouveaux : se ciwaler, se Irotler, tirer, prendre la poudre d'escainpetle, enfiler la venelle, se débiner, etc., veulent dire fuir.