FORMATION DE LA PHRASE FRANÇAISE
bien entendu des fragments de phrase par lesquels, dans un dialogue, un personnage continue ce que l'autre a commencé, mais de phrases non entrecoupées. Elles donnent de la vivacité au style et ne sont ni des négligences, ni des faiblesses : Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait : — Cela vous semble drôle, n'est-ce pas? (flaub., Bov., 146) ; — Cette maigreur livide, cette raide démarche contracturée, il crut à un de ces pauvres névropathes... dont les muettes apparitions... faisaient un tel contraste aux rires de santé {A. daud.. Immort., 70) ; — Mais ma mère, entr' ouvrant la chambre paternelle Et nous poussant du geste : A genoux, nous dit-elle (lam., Joc, 20 juil. 1800).
Il y aussi des coordonnées tronquées : Voltaire n'a pu faire accepter que Zaïre et Alzire, et encore ! (balzac, Corr., t. 24, 11).
Il y a des subordonnées qui ne se rattachent à rien : d'autant plus que le monsieur en question ne me plait pas !
Mais les phrases « sans construction » sont devenues exceptionnelles, et ce sont des phrases où rien n'empêche de voir la suite des idées. La régularité grammaticale seule manque : tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles, incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d'un bonheur scms nom, toujours hors de nous, voilà notre destinée commune, voilà ce qui fait que nous sommes frères... (g. sand, Lélia, l^e p., 3).
Coup d'œil sur l'histoire. Tâtonnements et progrès. — 11 fallut d'abord rendre régulière l'expression des rapports. En a. f. le conjonctif pouvait faire défaut : James n'iert home plus se vueillet vengier. La conjonction manquait aussi dans n'importe quelle espèce de propositions : jamais n'iert jurz, de tei n'aie dulur (Roi., 2901 ; jamais il n'y aura de jour que de toi je n'aie douleur).
Autre chose était de savoir combien de fois ces rapports devaient être exprimés, dans quel cas une préposition ou une conjonction suffisait, dans quel cas au contraire une répétition s'imposait, ou du moins une substitution. Longtemps on n'avait pas connu ces exigences ; c'est la génération de Vaugelas qui a établi les règles modernes, si précises et si minutieuses. Corneille pouvait encore écrire : que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas (Cid, 124). On lit jusque dans Balzac : mais pour peu qu'elle se veuille aider et apporter de correspondance au dessein qu'il a (éd. MGR., I, 117). — Après 1660, chaque membre de phrase dut avoir ses éléments propres au complet et on marqua les liens qui le rattachaient aux autres portions de la phrase. On ne toléra môme plus : les Gaulois... croient qu'Apollon chasse Les maladies. Minerve préside aux ouvrages, Jupiter est le souverain des Cieux.
Une forme adoptée dut être continuée ; par exemple, une phrase qui avait commencé par un conjonctif était conjonctive, elle dut le rester jusqu'au bout. On ne dit plus comme Montaigne : il s'en voit plusieurs que
la passion pousse hors des bornes de la raison, et leur fait prendre des conseils violents, injustes et téméraires (1).
Les exigences sur ce point ont été telles que longtemps on a estimé ne pas pouvoir permettre de donner à un verbe des compléments d'objet d'ordre différent, noms et propositions par exemple. Il en est resté du moins que jamais plus deux verbes qui comportent des compléments de construction différente, ne purent en avoir un seul pour eux deux : lorsque nous goûterons et nous nous trouverons saintement enivrés d'un plaisir céleste est une phrase que le f. m. ne tolère pas.
Les instruments de liaison ont été examinés, choisis, criblés autant que possible. On a cherché à se débarrasser de ceux qui manquaient de précision, comme le que populaire, bon à tout. Ce que est demeuré en possession de se substituer à d'autres instruments de rapport plus précis, mais à la condition que ceux-ci aient paru antérieurement et donné à la proposition son caractère : C'était le bon temps de la haine ! Alors, quand on haïssait quelqu'un, quand on l'avait enlevé, dans une surprise, ou pris de trahison dans une entrevue, mais qu'on l'avait enfin, qu'on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à toute minute (flaub.. Par les chanips, 77-78).
La règle supérieure est en effet que les rapports doivent être clairs. Tout ce qui dans l'ordre des mots est de nature à les troubler, s'évite. Les mots jouant le même rôle ont été rapprochés et groupés : sujets ensemble, objets aussi. Ils ont été ensuite placés suivant la règle la plus rigoureuse qu'on pouvait prescrire. Les enfants apprennent à ne pas écrire comme faisaient de braves jansénistes, peu soucieux de l'élégance : Jésus aperçut un peu plus loin deux autres pêcheurs qui raccommodaient des filets, avec leur père, qui s'appelait Zébédée, dans sa nacelle ; ou encore comme un jésuite humaniste : on a représenté une femme fort laide qui voulait être aimée, par un épouvantait.
Quand on veut représenter quoi que ce soit, il faut aujourd'hui s'arranger pour qu'un même représentant n'ait pas deux rôles. S' Simon écrit encore, sans aucun souci de la confusion qui résulte de ce qu'un // renvoie à un personnage, pendant que le suivant en représente un autre : Monsieur, hors des gonds, dit au Roi qu'en mariant son fils, il lui avait promis monts et merveilles, que cependant il n'en avait pu arracher encore un gouvernement, qu'il avait passionnément désiré de faire servir son fils pour l'éloigner de ces amourettes, et que son fils l'avait aussi fort souhaité, comme il le savait du reste, et lui en avait demandé la grâce avec instance; que puisqu'il ne le voulait pas, il ne s'entendait point à l'empêcher de s'amuser pour se consoler (s* simon, Méni., VIII, 318). On ne permettrait plus ces entrecroisements de // ou de lui.
On a enseigné à éviter l'enchevêtrement excessif des rapports : le frère
(1) Ce n'est pas un latinisme, mais il se peut que la syntaxe latine ait contribué l't répandre ce tour. Il était encore commun au XVIl«s. : des périls fjlorieux Dont je puis faire hommage ù V éclat de DOS i/eux. Et par eux m' acquérir, si le sort m' est propice, La gloire d' un revers... (y.OL., D. Garde, 2DGK Lequel restait même parfois tout ;\ fait en l'air : Pour contribuer à /rester un vaisseau hollandoiit lequel, moyennant mille écus. le capitaine nous devoit recevoir en son bord (Journal de Migault, 185).