LES HAUTS DEGRÉS
erreur ; il faudrait : comme iinr barrique ; — amer comme chicotin est une déformation de amer comme socotrin (le socotrin est l'aloès de Socotora).
Le type de ces expressions, dépourvues de sens et néanmoins de grande valeur expressive, est comme tout, déjà blâmé au XVII^ s. : // est maigre comme tout ce paroissien-là (v. h., Mis., iv^ part.. L'idylle r. Plum., 1. vi. Le pet. Gavr., ch. ii) : — Et puis il était fier comme tout (gonc, Germ. Lac. 10) ; — je me suis senti faignant comme tout (a. daud.. Saph.. 27).
Ge procédé, très populaire, et le procédé comparatif de l'écrivain ne diffèrent point. L'homme de génie ne fait que rajeunir ou remplacer les comparaisons ordinaires. Quand V. Hugo dit : Comme fond une cire au souffle d'un brasier, ce qui l'inspire, ce n'est pas autre chose que la vision de la chandelle qui fond. On peut citer des exemples plus modestes : // ne voulait arriver qu'avec des bottes comme des miroirs (Mis., ni^ p., Marius, 1. V. Exe. du Malh.. v). L'n gendarme s'en servirait ; — tout le corps (du cheval) fumait comme un solfatare (coppée. Vrais rich.. 18).
Encore faudrait-il ajouter que de là on en vient à la métaphore, qui n'est qu'une comparaison abrégée.
120 On marque le degré par la conséquence. — Le point où en est parvenue la qualité est tel qu'elle comporte certaines conséquences : fou Cl lier, bête à pleurer. O sont ces conséquences qu'on emploie à marquer l'extrémité. Il est possible de se passer tout à fait d'adjectif et de construire le complément de conséquence sur le nom lui-même. Cela est même très fréquent : une scène à tout casser ; -- nous étions allés en excursion, lorsque fui été prise d'une migraine... à tomber. Je serais tombée de mon mulet, je n'y vouais plus clair (don.. La Pair., i, 1).
On peut aussi construire la conséquentielle en proposition véritable : Il est resté aveugle à tel point qu'il ne s'est jamais aperçu de rien. (Cf. au point que, à ce point que. Nous en reparlerons aux Conséquences, liv. xxii, ch. \ii).
13° Degrés et limites. — Quand on dit : cela est vrai jusqu'à une certaine limite, on vesirehiiln caractéristique yraf, en s'arrêtant à un point.
Mais il arrive souvent au contraire qu'on se sert du même procédé de langage pour marquer que le développement atteint et passe un degré où la caractéristicjue se change en une autre, qui est comme l'extrémité de la première : indulgent jusqu'à la faiblesse, pénétrcmt jusqu'à la divination ; — brcwe jusqu'à la témérité, intraitable jusqu'à la folie (renan, .Jés.. xx). Cf. il se prononça pour le rétablissement du divorce, qui devait être facile jusqu'à pouvoir se quitter et se reprendre indéfiniment (flaub.. Éduc. ii. 187).
Si la limite est la i)ossibilité. on dira : intelligent au possible, ou aussi intelligent que possible.
Ou bien l'adjectif possible s'accole à la caractéristique : Choisissez-moi deux melons les plus mûrs possible. La syntaxe est incertaine. On traite parfois possible en adverbe, et on ne fait pas l'accord. Cf. au contraire : Je lui donnais toutes les distractions possibles (a. dumas, Aff.Clém., xxxvi).
140 Ox revient a l'adjectif pur et simple. — - Il est piquant de remar-
^94. MODIFICATIONS AUX CARACTÉRISATIONS
quer qu'il arrive un moment où la langue, ayant épuisé tous les moyens d'exprimer la qualité à son plus haut degré, retourne à l'adjectif pur et simple, qui prend une valeur de superlatif, ou même au nom sans aucun ad>jie,Gtif : Voilà un mécanisme de haute précision ; — c'est une couturière. De même : ça c'est du vin. Le mot. étant pris dans son sens plein, se suffît. L'idéal desréclamiers. c'est qu'on ne puisse pas renchérir sur eux. L'aventure d'un grand magasin a été éducative : The Sp. habille bien. Le concurrent répondit : Oui... Mais R. habille mieux.
L'hyperbole. — Plusieurs estiment, non sans raison, qu'au milieu de ces paroxysmes nous avons perdu le sens de la mesure. Il est bien vrai que •ce n'est pas nous qui avons commencé les outrances. Mais il faut bien dire que nous avons été plus loin que les temps antérieurs. On dit à propos du moindre événement que les conséquences en seront immenses, qn'il a une portée incalculable. Entre deux prix, // y a une différence énorme (elle esl parfois de quelques centimes). Le moindre député a des projets gigantesques. On éprouve une joie infinie à revoir ses amis. etc. Notre littérature, nos journaux surtout ont ])oussé les mots à l'extrême. La « litote» n'est plus connue de personne, nous sommes sous le règne de r« hyperbole» .Tout y contribue, la réclame commerciale d'abord, mais aussi les surenchères de la politique et de la presse. Il est des domaines où une appréciation simplement favorable serait une critique. Géniale est le moins qu'on puisse écrire d'une actrice dont on ne veut pas se faire une ennemie mortelle. Un écrivain comme Maupassant a surpris, quand, pour atteindre l'intensité d'expression, il s'est contenté du mot simple, après les recherches de ses prédé- .cesseurs. Ce fut une révélation.