CHAPITRE V LA DÉRIVATION
Les sviffixes. — ■ Il existe un nombre considérable de noms en isation : naturalisation, cristallisation. N'importe qui en détache au besoin la finale commime : isationy^t s'en sert pour louner uiijTiouxcau iîî«tj^sûxilej:Êiiilr^^ sa pensée et ..d'être cojnpris, ainsi départementalisation, standardisation, taylorisation sont nés d'hier. Ces nouveaux mots peuvent être barbares. Ils sont faits régulièrement, et ils sontJjnmé44»leiiLeiit-coxapj.£,hpn si hies J.a partie détachable, qui s'attache ainsi à un nouveau mot, s'appelle suffixe ; le procédé est la dérivation (1). —
La dérivation repose, comme toute formation de mots en série, sur l'instinct analogique, qui pousse à reproduire un t^^pe existant pour avoir un mot semblable. Dans cristallisation, on sent l'idée de cristal, et en outre l'idée de formation de, passage à t'état, transformation en. En l'appliquant à germain, on aura un dérivé germanisation, dont la signification sera : passage à l'état de germain, efforts pour produire cette transformation.
Le procédé n'a rien de savant, il est familier aux enfants, qui en usent sans se tromper. Le danger est qu'ils en usent trop, pour faire des mots qui n'existent pas. Il faut leur expliquer ce qu'ils font inconsciemment ; mais ce qu'il y a lieu de leur apprendre, c'est à ne pas abuser et créer des barbarismes, même bien faits, hors de propos. Sapinière n'autorise pas hêtrière ; teinturerie ne conduit pas à peinturerie.
Les préfixes. — Il y a des cas, très nombreux, où la dérivation se fait par des préfixes, qui se détachent comme les suffixes de mois existants ; un assez grand nombre de noms français commencent i)arl co. cpii y apporte l'idée d'un accompagnement, d'une simultanéité: cohéritier, qui hérite en même temps. D'instinct co s'ajoute à des noms pour leur donner une signification analogue : coéquipier, cofermier, coïnculpé, copropriétaire, colistier.
Il arrive aussi qu'il y a addition simultanée û'u\\ préfixe et d'un suffixe. De vergue on.tjre : envergure. De même affouillement.
La différence essentielle entre ces procédés et les procédés de composition, c'est que les éléments qui serventJci. m' sonf pim .(Ip.s mots : co ou isation n'ont point de vie particulière ; mais, dans l'état actuel des choses, il ne faut pas s'exagérer cette différence. Les éléments des mots savants
(\) 11 arrive qu'on dt'rive sur des conipos<''S : honqnrqonisme, centre gaucher, petit jaurnicr.
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tels que centi, logie, qui entrent dans centiseconde ou bactériologie, pourraient fort bien être retenus ici en qualité de préfixes et de suffixes.
La vie des suffixes. -- La condition pour qu'un élément linguistique se détache des mots auxquels il appartient et en produise d'autres, est avant tout qu'on le perçoive comme un élément propre, et ayant une valeur^^zV a été un suffixe, il ne l'est plus, et ne pourrait pas se détacher de .soleil, de même cul de tilleul, ou ison de trahison. Il arrive souvent qu'un suffixe a plusieurs sens, ain.âi-^>«~ qui veut dire outil servant à dans fermoir, et lieu où une action se fait, dans lavoir. Le sens peut être même très effacé, il suffit que le suffixe apparaisse comme donnant au mot qu'il forme la valeur et le caractère d'un nom, tel ette dans lorgnette.
Il n'est pas nécessaire que le nombre des mots types soit très considérable. NaturellemenJJa fécondité-d^s-suffixes dépend de toutes sortes de conditions, dout-la-pfemièF^-e^t-leuiLU-tilAté. A uiie jép,oque de machines, comme la nôtre, les suffixes qui servent à faire des noms de machines ont une activité particulière, ainsi euse : mitrailleuse, moissonneuse, batteuse, etc. ;^ai£ur : réfrigérateur, accumulateur (Cf. trice).
La réclame, dont dépend en grande partie la vie industrielle et commerciale, affectionne les noms d'apparence savante, qui donnent à un produit, souvent quelconque, l'air d'une jnvention scientifique. De là la multiplication desjruil^àjDhvsioJiûiwie grecque en Zne, ol,.os&, yi^zig.^ Voici ceux des annonces de la Presse Médicale du 19 novembre 1917 : théobromine, digitaline, pipérazine, choléine, iodine, tricalcine, valbornine, minéralovine, broméine ; lactéol, néol, iodogénol, théosol, gaiacol ; phospharsijl, galijl, dialijl, stannoxyl, tannurgijl ; théoscdvose, santhéose, iodalose. Ces suffixes en ine, ose, ol, ijl passent forcément de ce journal, lu surtout par les spécialistes, à la quatrième page des grands quotidiens ; ils s'étalent en tous lieux sur les affiches ; de telle sorte que ces éléments linguistiques arrivent à avoir sinon un sens, du moins une valeur, même pour l'homme du peuple le plus ignorant. Pour lui, ine, ose... etc., s'appliquent vaguement à des choses qui coûtent cher, cjui se vendent chez le pharmacien, mais qui guérissent.
D'autres raisons interviennent, la mode littéraire ou populaire. Dans notre langue contemporaine, poètes et prosateurs ont eu des toquades. Les noms en arteeetents ont foisonné : fulgurance, luisance, unisonance (chat., Mém., IX, 228, i, 263) ; — attirance (gaut.. Frac, xvii): — baudel., Fleurs, XLVii) (1) ; — friselis (stuakt merril, Po., 70) (2).
Certains suffixes ont été abandonnés : ail (fermait), ain (vilain), esse (humblesse), euil (chevreuil), ois (suédois), une (rancune), ion (champion), oie (banderole), etc.
D'autres ont changé de sens, ainsi ard, autrefois attaché à des noms
<1) Cf. étirunces, voyance, scintillance, assoiwissance, transhumance. (2) Cf. grouiîlis, enlacis, friselis.
propres : Bernard, Renard, aujourd'hui accolé à des noms communs, auxquels il donne une nuance défavorable : dreyfusard, revanchard. Les causes de ces changements ne se démêlent pas toujours avec sûreté. // était phonétiquement assez consistant (aissil). Ce suffixe avait un sens très perceptible, il a pourtant disparu. Les suffixes ont, comme les mots, des destinées, où agissent des causes accidentelles, des faits de vie.
Un des faits qui méritent d'être notés, c'est la concurrence due à la vulgarisation des mots d'origine savante, dont les suffixes s'imposent à l'esprit: aninmiion, conservation, vaccination. Ation élimine ainsi peu à peu aison, de livraison ou fenaison ; déclinaison reste, mais nous parlons de dérivation et non de dérivaison. C'est à ces tendances d'esprit qu"est dû le foisonnement des mots en isnie et en iste, qui triomphent partout en politique et en art : cubisme, naturisme, possibilisme, futurisme.
Ghang-ements matériels. — Les suffixes changent aussi dans leur forme. La Iransformalion la plus commune est un renforcement, un allongement, qui le plus souvent se fait par agglutination avec un suffixe qui précède. D'épicier on tirait épicerie (la signification était : endroit où est celui qui s'occupe d'épices) ; erie a semblé ne faire qu'un, et aujourd'hui il supplante ie, moins consistant. Depuis le XYIl"^ s., le peuple dit mairerie au lieu de mairie. De roué est venue rouerie, de rosse, rosserie, de veule. veulerie. Ce cas se i)réscnte fréquemment dans les diminutifs : elet (porcelet) est fait (le el (eau) -f et ; dette de et -f ette : gouttelette ; eron (chaperon) de er -\- on.
D'autres phénomènes se constatent. Autrefois l'addition d'un suffixe, toujours accentué, amenait des changements importants, changements de timbre en particulier dans la voyelle finale : bcrgier faisait bergerie. Ce changement nommé apophonie a toujours lieu, mais il n'est plus aussi régulier ni général ; de volontaire le peuple a tiré volontairicd.
Il faut aussi noter les introductions de consonnes. De chapecm on avait tiré chapelier, aujourd'hui, on tire chapeauter (1). De même de bijou, bijoutier ; de café, cafetière ; de tabac, tabatière (2). On s'explique mal ornemaniste de ornement. Ailleurs c'est un d qui s'est intercalé : brelan, Lrelandier.
Enfin les suffixes changent de mot d'attache. Ainsi âge s'ajoute en général à des verbes ; cependant on a tiré charronnage, factage directement de char ron, facteur, sans passer par les verbes charronner, facter.
(1) Cf. paimeuiiler. luijauler. noyaiiler.
(2) Cf. rcholirr, ferbhinlier, morutier.