CHAPITRE V
ADAPTATION AUX RAPPORTS D'OPPOSITION DES LOCUTIONS SERVANT A D'AUTRES RAPPORTS
A) Les comparaisons et l'opposition. — Lopposition résulte souvent d'une comparaison. On est vraisemblablement parti de phrases telles que: il a peu de chance, il n'en a pas moins de mérite ; puis le tour s'est étendu à des cas où il ne s'agit pas d'opposer des quantités : l'événement était prévu, il n'en est pas moins étrange ; Qu'elle fat détachée de lui par le eanir, elle n'en tenait pas moins à lui par un lien soeicd (de Régnier, Flamb.. 90).
NÉANMOINS, formé de néant et de moins, est tout analogue. Quoiqu'il sente un peu la procédure, il est d'une excellente langue, et mérite d'être conser\é : Les Macchabées étaient vaillants, et néanmoins /'/ est écrit qu'ils combattaient par leurs prières f)lus ijue par leurs armes (boss. , i\/ar.- Thér.) (1).
Du MOINS est à rappeler ici. Il est aujourd'hui bien distinct de au moins.
Tout de même signifie proprement de la même façon. Si la deuxième idée est opposée à la première, tout de n\éme devient adversatif. Urne le commande, j'irai, il ne me le commande j)as. j'irai touidemème ; — Donne-lui tout de même éi boire, dit mon père (v. h., Lég., Après la Bataille).
B) Le lieu et les oppositions. — L'opposition peut naître de ce qu'en un endroit donné on trouve une chose en place d'une autre. D'où en moyen f. l'emploi de là où. En marquant la substitution d'une idée à une autre, il avait fini par prendre le sens d'opposition, si bien qu'il est tout à fait courant au XYI^ s., au sens de au lieu que (— au lieu où). On se servait aussi du simple où : Celui qui vit a plus besoin de la vie, là OÙ celui qui n'est pas né se passe et de la vie et de tout cuitre chose (malh., ii, 85) ; — Maintenant tout me nuit, où tout m'estoit propice (mairet. Sylvie. 1113). Yaugelas condamna Ici où (h. l., m, 609).
En lieu que. — • II a la même origine, et a été longtemps en concurrence avec au lieu que. D'après Malherbe, le premier présupposait quelque contrariété, tandis que le second ne renfermait qu'une idée d'échange. En lieu que a péri au xvii« s.
Au lieu de, au lieu qui:. — ■ Ils sont en pleine vie : /'//a/, au lieu de lui écrire ; — au lieu que le plan d'Ériphijle m'avait beaucoup coûté, celai de Zaire fut fait en un seul jour (volt., Let., 1732) ; — elle n'exécutait plus
(1) Ce néanmoins a été rejeté par Vaugelas, en même temps que ce nonobstant. Racine l'affecle dans Les Plaideurs.
aujourd'hui que des morceaux indiqués par Termondc... au lieu que mon père... en était resté ou culte des musiciens italiens (bourg.. Corn., 137); — l'incohérence provenait d'un état révolutionnaire, au lieu qu'e//e provient maintenant d'un état social établi (ab. herm.. Conf. enf., lett. 1).
Loin de, loin que. — Avec loin que, l'idée est primitivement une idée de distance, qui se retrouve ailleurs (loin des yeux, loin du cœur). Elle a cédé peu à peu à une idée abstraite d'opposition : L'homme dont vous parh :. loin qu'zV puisse me plaire, Est un homme fâcheux dont j'ai su me défaire (mol., Fâch., 239). On sent bien encore que cet homme est à une grande distance de ce qu'il faudrait pour plaire, mais l'idée essentielle est qu'il n'a pas plu, qu'au contraire, il s'est fait rabrouer et renvoyer. Cf. Loin d'en être abattu, son cœur en est plus haut (corn., PoL, 999) ; — Loin de me précéder, vous pourrez bien me suivre. Monseigneur (v. h., Hern., m, 1 ) ; — Loin qu'zV cherchât à adoucir les murmures que soulevait son dédain... il semblait prendre plaisir à les exciter (ren., Jés., xi) ; — Bien loin que /'as.s/.stance théologique soit à jamais indispensable aux préceptes moraux, l'expérience démontre... qu'elle leur est devenue... de plus en plus nuisible (a. comte, Espr. pos., 102-3).
Le temps et l'opposition. — Les formes temporelles du verbe. — L'opposition est marquée par les formes temporelles du verbe: Le 13 juillet, Paris ne songeait ^f^'à se défendre. Le 14, il attaqua (miciiel., Rév., i, 229) ; — Le soir était plein'de trouble... Le matin fut lumineux (id., Jb., 229) ; — 7'(/.s un n'y songeait en 89. Tous durent y répondre en 93 (id., Ib., \i, 290).
L'imparfait est dans l'un des termes, le passé simple dans l'autre. On se rappelle ce que nous avons dit de la valeur de l'imparfait. Il présente les faits comme contemporains. En s'appliquant à des faits en réalité antérieurs, comme il les rapproche des autres, illes rend présents par ra])port à eux. les met en face l'un de l'autre dans un même tableau, et par suite les oppose.
Quand, au lieu d'un imparfait, on emploie un gérondif, dont la valeur temporelle est plus vague, on le relève à l'aide de tout : tout en cherchant quelque monnaie dans sa poche, elle considérait le paysmi d'un œil hagard (flaub., Bov., XIII, 226). Cf. l'un d'eux... prenait,tout en marchant, quelques notes sur un album (iD., Ib., viii, 151). Alors que les deux faits ne s'accordent point, la phrase marque opposition : tout en n'ayant guère d'esprit, elle avait beaucoup de cœur (muss., Les deux Maîtr., ch. iv). On comparera le rôle que joue là tout avec celui qu'il a dans : tout jeune qu'il est.
Encore que, alors que, etc. — En outre, tout un groupe de locutions adversatives ne sont autres que des locutions temporelles : encore que, alors que, tandis que, pendant que, lorsque, quand même. Rapprochements dans le temps, contrastes dans la nature.
Encore, jà, or, courants en a. f. ])our marquer la eontemporanéité, ont
ADAI'TATIOX A L'OPPOSITION D'AUTRES LOCUTIONS 863
donné lieu aux conjoncUons encore que, orque, ja soit que. Toutes ces formes ont vieilli, sauf la première (1).
Encore que avait apparu vers le xv^ s. Il était très usité dans la langue classique : Va-t-en, ne montre plus à ma douleur extrême. Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime (corn., Cid, 973) ; — les femmes croient souvent aimer, encore quV/Zc.s n'aiment pas (la rochef., i, 146); — ne dittes-vous pas... que le ciel et les oyseaux prouvent Dieu ?... Car encore que cela est vraij en un sens... néantmoins cela est faux à l'égard de la pluspart {pasc. Pens.. éd. Mol., I, 314). De nos jours la locution a un air archaïque.
Et encore a quelquefois la valeur adversative : on ne pouvait lui reprocher que de boire de loin en loin, et encore avait-il l'ivresse bonne enfcmt (zola, Jacques Damour. 108).
La locution la plus usuelle aujourd'hui est cependant, qui marque une durée où se place l'action opposée. Nous l'avons vu dans son sens temporel. La phrase suivante fera comprendre comment a pu se faire le passage. Deux faits sont concomitants; s'ils s'opposent, la locution qui indique la contemporanéité va prendre son sens spécial : Un moment après, la portière de tapisserie se souleva... Bérangère battit des mains. Cependant la danseuse restait immobile (v. h., A". D.. liv. vu, ch. i).
D'où l'emploi analogue des conjonctions : // {Lycuryue) est repris... d'avoir peu pourvu à la modestie des femmes, pendant que, pour faire des soldats, il obligeait les hommes à une vie si laborieuse et si tempérante (boss., Hist., I, 6, L.).
Comparez tandis et tandis que : En abolissant la peine de mort... vous faisiez une œuvre sociale. Tandis que vous n'avez même pas fait une œuvre politique (v. H., Der., j. cond., préf . ) ; — Dans son royaume de Dieu, il (Jésus) fait asseoir au festin... des hommes venus des quatre vents du ciel, tandis que les héritiers... du royaume sont repoussés (ren., Jés., xiv).
En a. f.,on usait fréquemment de quant : plainement :iprist la sainte escriture quant // ne savait lettres ciel lot alsi com ge dis (Dial. Greg., Paris, 1876, 212. 9). On y ajoutait neïs, qui a été remplacé par même, d'où quand même : Quand même grandirait l'abjection publique A ce point d'adorer l'exécrable trompeur; Quand même l' Angleterre et même l'Amérique Diraient à l'exilé: — Va-t-en, nous avons peur... Je ne fléchirai pas (v. h., Chat., Ult. Verba).
L'expression qucmd même a fini par se construire à elle seule, sans verbe : bien qu'il restât au fond le jouisseur sceptique, l'adorateur du succès quand même (zola, Œuv., 230). C'est le mot de l'opposition irréductible. Il a maintes fois servi de mot d'ordre. Le sculpteur Mercier l'a symbolisé.
(1) Aiols est vos drois Sire... Encore l'ail cis trailres si malemenl mené (Aiol, 9246) ; — Ja n'i fieres tu home ni antres ti, s'ils te voient entr'a.v, si desfenderont il mil lor avoir (Auc., 8, 17). (Même si tu ne frappes personne, s'ils te voient parmi eux, ils se défendent mieux); — ores que le sage ne doibve donner aux passions humaines de se fourvoyer de la droicte carrière, il peut bien sans intérêt (sans dommage) de son devoir leur quitter aussi cela, (i, 339, L.) ; — Et ja soit re k'il soit dolens De ce, ne il ne reste pas lens (Ch. a. d. Esp., 10327). Jaçoit que est déjà condamné par Oudin, comme un des archaïsmes qui déparent un écrit (h. l., iii, 390). Il n'a survécu un temps que dans le style de la chancellerie.
864 LES OPPOSiriUXS
De quand même, on a tiré qiiaml bien même : — Quand bien même il eût été possible que Smith fût dans la confidence de quelque mystère que j'ignorais, de quelle nature pouvait être ce mystère ? (muss., Conf., v^ part., ch. m).
Lorsque, lors même que se rencontrent dans des sens analogues : la vraie vertu se fait quelquefois respecter, lors même qu'elle déplaît. INIais le développement modal n'est pas allé plus loin.
De même pour alors que : On n'a que des mots, alors qu'z7 faudrait des actes; encore le sens temporel demeure-t-il sensible.
Systèmes à forme hypothétique. — Après ce que nous avons dit des concessions et de leurs rapports avec les oppositions, on comprendra facilement pourquoi et comment des systèmes suppositifs deviennent des systèmes oppositifs : Si je suis povre (en admettant que), Diex me donra plenté {Alesch., 6389) ; — si son habit était fané, sa figure était fraîche (gaut., Frac, i, 39).
Cette opposition peut d'ailleurs être soulignée dans la seconde partie par des expressions, qui relèvent le contraste, du moins, tout de même : si on put le tromper sur les vertus nécessaires à l'homme, on ne put du moins changer la nature de ses instincts (g. sand, Lélia, i, 27). — Cf. Si son compagnon n'en mangeait qu'une ou deux, il lui en fallait bien, quant à lui, trois ou quatre charretées (zola, Cont. à Nin., 48).
On trouve là des si suivis d'un futur: M. X., dit un journal, n'est plus de notre temps ; il retarde — et combien ! Faut-il lui rappeler que si les petits et les moyens contribuables, auxquels on annonce avec raison un dégrèvement, seront allégés d'une partie de leurs lourdes charges d'impôts, c'est parce que le fisc demandera davantage — pour établir la compcm ation indispensable — aux gros capitcdistes, qui acquittent encore de dérisoires contributions ?
Dans ces phrases, l'opposition est relevée par divers moyens : si vous n'avez pas de conviction, moi. j'en ai ; - si elle n'esf pas usée, en tous cas elle est bien fatiguée.
Oppositions à terme variable devenues des oppositions à terme fixe. Nous verrons, dans un autre chnpilre, des oppositions à terme variable, c'est-à-dire où on oppose à un fait des faits, des états, quels qu'ils puissent être ou devenir : quoi qu'il puisse me dire maintenant, je ne le croirai plus. Certaines de ces formes se sont crislallisées. De quoi... que vous fassie:. on est passé à: quoiqu'// ait vingt ans. où quoique précède un verbe marcpiant un fait fixe, et non plus variable. C'est aujourd'hui une conjonction com|)oséc en un mot unique : Et quoique le dehors soit sans émotion. Le dedans n'est que trouble et que sédition (cohx.. PoL. 503) ; — - Quoique certaines critiques de Lélia aient revêtu un ton de déclamation... je les ai toutes acceptées... (g. sand, Lélia, Préf.).
Son développement est devenu tel, qu'il est d'usage de le construire sans verbe ni proposition : // était, quoique riche, à la justice enclin (v. h., Lég.,