CHAPITRE IX MODIFICATIONS AUX DÉNOMINATJ
TJQNS
Les à peu près. — Au nom exact se substitue un nom par à peu près, soit que la mémoire fasse défaut, ou que le nom exact soit inconnu. Comme types on peut citer : chose, machin, machine, truc, fourbi, bricole. L'usage n'en est pas nouveau : Ecoutez, Chose, allez-vous en un peu chez Chose, pous voir si... si... mon Chose est prest (champmeslé, La Rue S^ Denys, se. 3) ; — Chose, le Romain qui retourna chez les Carthaginois, pour tenir sa parole (sÉv., Lett., ccxxxviii).
Ou bien, faute d'un nom exact, on donne un nom en marquant qu'il ne convient pas tout à fait : une espèce de vaurien, une sorte de géant; l'homme, une espèce de Maure, Saisit un pistolet qu'il étreignait encore (v. ii., Lég., Apr. la bat.) ; — Il commença par établir sur la berge une manière de chaussée qui permettait de descendre jusqu'au chenal (flaub., Lég. de S^ J. l'Hosp., 62) ; — Je vous ai esquissé Ici une manière de système de ma vie (ab. herm., Conf. d'un enf., let. i) ; — tandis qu'ils flânaient, apparut le capitaine, sorte de colosse à figure éteinte (loti, Mat., 23).
On dit aussi : quelque chose comme... ou simplement comme : c'est comme des élancements qui me donnent dans toute la mâchoire ; — la Seine étroite... quelque chose comme une miniature du Rhin, (a. daud., Jack, 525) ; — ils jetaient comme une lueur (balz.. Les Pays., 240).
La chose est incomplète ; on PvEtranche sur le nom. En langue moderne on retranche volontiers à un nom quelque chose de son sens, en le composant avec presque. On est parti des noms qui signifient une quantité, la presque totcdité des électeurs, on est arrivé à en employer d'autres : Malgré la presque absence de femmes (a. daud., Vlmm., 41); — une presque surdité (l ).
Les noras qu'on évite. Euphémismes. — Les euphémismes et la LANGUE LITTÉRAIRE. Bign dcs choscs portent ou ont porté par décence et par politesse des noms déguisés. Pendant toute la dernière guerre, à maîtresse s'est substitué dans la langue administrative l'euphémisme de compagne. Les noms du lavement se sont succédé depuis deux siècles ; clystère, remède, lavage intestinal, etc..
(1) Cf. une demi-vérité ; on dit aussi un qnnsi-délil, une quasi-évidence.
URUNOT
La « politesse » française a, à diverses époques, poussé très loin ces délicatesses. Il y a eu des noms considérés comme bas, parce qu'ils se disaient dans le petit peuple ; mais il y en a eu d'autres, et en très grand nombre, considérés comme bas, parce •, qu'ils exprimaient certaines choses. Le cas de poitrine, par exemple, est très curieux. Pis écarté parce qu'il se disait de la vache, poitrine le fut parce qu'on disait poitrine de veau ; estomac ne plaisait guère, si bien qu'on ne savait comment dire (1). L'époque de Malherbe et des Précieuses est allée en ces matières à une extrême sévérité, poussée jusqu'au ridicule. Les classiques ont suivi la tradition, et les postclassiques y ont ajouté. Pendant que dans les genres déclassés, comédie, satire, vaudeville, on s'en donnait à cœur joie, dans les genres nobles tout était suspect, jusqu'aux syllabes.
A lui seul, le corps humain fournit les exemples nécessaires. Sans parler des organes ou des fonctions dont il n'est pas convenable de s'entretenir en société, des pudeurs inexplicables déclassaient les noms : nez, barbe, joue, menton, etc. Sein n'était noble qu'au figuré, où il remplaçait ventre ; au propre il cédait la place à gorge ou à poitrine.
On pourvoyait aux nécessités par la substitution d'un autre mot : génisse remplaçait vache. Ou bien on usait, soit d'un mol général, soit d'une périphrase : vase devait tenir lieu de verre, bouteille, plat, assiette, cruche, chaudière, chaudron, etc. L'astre du four était mis à la place de soleil ; la lune était la reine des nuits ; le porc passait au rang d'un philosophe : le gras épicurien qu'on engraisse de glands. On sait de quelle ingéniosité les prétendus poètes de l'Empire ont fait preuve pour nommer le sucre ou le cajc. Ces élégances de la langue post-classique furent, sous l'influence du romantisme, décréditées, et la langue se tourna vers la précision : J'ai dit à la narine : « Eh mais, tu n'es qu'un nez ! s'écrie Hugo (Cont., Aur., vu). Et encore : Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas? (II).). Cela est vrai. Toutefois ce n'est qu'avec l'école naturaliste que la langue s'est résignée à tout dire, sans souci de la pudeur et du bon goût.
Les noms qu'on souligre. — ]\Ii*:Anî. Un dk ses rôles. PojLLr.-iiM^ter sur im-iix)m, et marquer qu'il désigne exactement l'homme, la chose dont on veut parler ;^on se sert de même ; c'est l'évidence même (a. f. : meisme, mesme). Il se plaçait indifféremment autrefois a.raiit-ou a4ii:ès- le. nom. Corneille dit encore : Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu (Cid, 399) : — Elle passe à vos yeux pour la même infawAe (Id., Rodog., 619). — L'a. f. avait gardé l'adjectif simple es (i.at. ipsum), qu'on a surtout employé dans certaines expressions : en es le pas (sur-le-champ) : Endormi s'est en es le pas.
Ce sont les nominaux personnels surtout qu'on accompagne de même. En a. f. on ajoutait aussi la périphrase mes cors, ses cors (son corps) : Je
(1) Cf. cadaïue, focr, elc, ii. i... m, lôS cl 1()2.