LE NOM COMME SIGNE
netteté. La vie de l'esprit s'accommoderait mal à la longue de celte trépidation.
Le maître ne doit pas ignorer cette tendance, et le moyen qu'il a de la combattre, c'est de montrer aux élèves combien i! est préférable d'arriver à des appellations précises et à une expression rigoureuse de la penséc. S'ils s'amusent à appeler un cheval zèbre ou canasson, au lieu de les haranguer, le meilleur sera sans doute de leur montrer quel avantage il y a à remplacer cheval par des mots caractéristiques, suivant le besoin.
On leur expliquera que le cheval peut être considéré dans sa race : normand, percheron ; dans sa nature physique : cheval, jument, hongre, étalon ; dans sa couleur: alezan, bai; dans son emploi : limonier, sous-verge, cheval d'armes, de selle ; dans sa valeur : rosse, haridelle. De la haquenée et du palefroi au pur sang du Grand Pri.v, quelle revue à faire ! Et les mots s'attacheront tout naturellement aux choses (1).
Divers noms d'une même chose. Les synonymes. — Létude des synonymes est très utile, à condition qu'elle enseigne à distinguer les mots, et non, comme le faisaient les vers latins, à les confondre. 11 faudrait procéder avec un peu de méthode.
MÉTHODES DE CLASSEMENT. — D'abord il y a des mot^s généraux et des mots particuliers. Jardin est un terme général ; on distingue parc, parterre, verger, potager, jardin d'agrément, de plaisance ; chacun de ces jardins particuliers a son aspect et sa nature propre. Il suffit pour trouver des exemples analogues de chercher des mots d'espèce (2).
D'autres noms ne s'emploient pas dans les mêmes milieux sociaux : ainsi salaire, appointements, émoluments, traitement, honoraires, paye, solde, prêt, indemnité. C'est le même objet dans des mondes différents. Cette différence est très importante. Le coryza se soigne, non le rhume de cervecm (3). Quand les noms sortent de leur milieu, il leur arrive de perdre leur sens, ainsi panne ou équipée.
D'autres s'appliquent à des objets voisins, mais non identiques : stère et mètre cube. Stère de bois, mètre cube de gaz (4).
Ici les différences varient à l'infini. C'est une étude qui ne doit jamais cesser, pour laquelle les textes offrent des exemples sans fin.
Il faut bien tenir compte aussi, à l'occasion, des différences locales. Gloriette se dit dans l'Est, estaminet dans le Nord, bastide dans le Midi. Mais ces différences sont peu de chose par rapport aux différences d'époque. De la langue classique à la nôtre, une foule de noms ont changé de sens.
(1) Il esL vrai que les livres manquent. Mais M. Bally les a promis.
(2) Comparez parmi les verbes : coudre d'une part, et de l'autre : piquer, sur/iIer. faufiler, bâlir, surjeter, ourler.
(3) Cf. cocctle et fièvre aphteuse.
(4) Cf. argot et jargon, patois et dialecte.
Enfin — nous y reviendrons en parlant des caractéristiques -- lesjionis diffèrent par l'impression qu'ils nous donnent et les sentiments qu'ils nous inspirent ; la précision, qui semble là particulièrement difficile à atteindre, oblige à les distinguer avec la plus grande finesse. Une idée comme celle de mélange se présente sous tant d'aspects ! Pendant que la chimie sépare mélange et combinaison, les langues techniques alliage et ama/</a/ne, la pharmacie connaît la mixtion, l'économie politique la fusion; les luttes électorales le panachage. Dans la langue courante on dira une mixture, et, si peu que l'idée de désordre intervienne, un fouillis, un pêle-mêle. Les images ne manquent pas : une bouillabaisse, une salade, une macédoine, un salndgondis, un arlequin, un pandémonium.