LA .\OTIOX DE NOMBRE
espèces, que le philosophe analyse, qu'exprime le poète ou le romancier. De même pour l'intelligence, la bonté, la modestie, la perversité. C'est ainsi qu'on dira de quelqu'un qu'il a toutes les ambitions (Cf. le Dieu des humbles fcis descend du ciel sur nous (lam., Joc, 5 mai 98). En second lieu, la mise en œuvre de cette qualité, l'acte qu'elle inspire, où elle se réalise, porte souvent son nom. On a des bontés pour quelqu'un ; on fait à une personne une Linmbiliié ; on lui dit des fadeurs (cf. placer ses disponibilités, les actualités théâtrales, etc.).
Le pluriel augmentatif. — 11 semble aussi parfois qu'on au^gmeate Jil valeujLdjijnoLabsJxai.t^n le mettant au pluriel. Déjà au Moyen-Age on en trouve des exemples. Dans le Roman de la Rose : la lei de maestez. Ces pJnriels ajjgmenlatifs ont été très en faveur au XVI1«" s., dans la langue de la galanterie. Les prétendants assuraient les dames de leurs soumissions. (Cf. Mes respects à Madame). Dans les romans, le théâtre, on en rencontre à chaque page : VOS volontez n'estant plus suiettes que de VOS affections, le mesme désir que j'avois en ce temps Ici s'est reveillé à la veu'è de vos perfections que je coniure du plus violcmt de mes intentions de gratifier mes desirs (des escuteaux, Adv. fort. d'Ypsil., 269; h. l., m, 461). Corneille écrit dans le Cid : Et que tout se dispose ci leurs contentements (m, 107, var.). II est allé jusqu'à hasarder des éternités : ah ! combien ces moments de quoi vous me flattez, Alors pour mon supplice auroient d'éternités (Hér., 901-902). Mais vers 1650 on commença à discuter cette mode. Balzac trouvait à redire aux patiences du sonnet de Job ; l'Académie blâmait contentements dans le vers de Corneille cité plus haut. Les abstraits au pluriel ne disparurent pas pour cela. Racine écrit : Tliéséc à tes fureurs connaîtra tes bontés {Phcd., 1076). La mode devait reprendre au XIX'^' s., plus forte que jamais. On trouve des iT!3ts abstraits au pluriel, déjà chez les romantiques ; des ingénuités dont les nvAndres faisaient trois ou quatre quintaux (gaut., Alb., 14). Mais c'est surtout l'impressionnisme qui allait leur être favorable, puisque ce que prétendait noter l'école, c'étaient les impressions faites sur nous parles objets. Aussi au lieu d'entasser les adjectifs comme les romantiques, les Concourt ou Daudet se servent-ils de substantifs, dont ils emploient un grand nombre au pluriel: des blancheurs qui défaillent (gong.. Sœur Phil., 41) ; — il s'échappait, battait les buissons avec d'adroites cruautés de furet (a. daud., Saph., 48); — le perron officiel que franchissaient chaque jour tant d'ambitions frémissantes d'inquiétudes aux pieds trébuchants (là.. Xab., 4).
Certains d^s-éeiwa4«s eenteiirporains continuent à user du même procédé : Venise est douce à toutes 4&S.Jmi?éviosités abattues (barrés, Un h. iib., 227) ; — des voies larges achevées à l'extrémité f/'étroitesses de places (lomb., Byz., 2).
D'après ce qui vieiiLjd.'£J-ce.dit, on-^"t»it que toutes les idées à peu près sont sii^Aptihlps diâtm-ccmrLLms-a-u^-phiriel. Celles qui y échappent n'y échappent que provisoirement. On a pu lire au XIX^ siècle : jusqu'aux tréfonds de
moi-même (loti, Pitié, 240) ; — enseigner ou secourir leurs prochains (de PRÉMABTiN, Libert. maç., Ouvrier, 1900, 661).
La notion de singulier. — Il y a des objets, des idées, qui ne semblent pas être conçus au singulier, ainsi I^. mœurs^^s^nanières (cf. aux aguets). Ces mots sont beaucoup moins nombreux qu'autrefois (h. l., m, 458). Les grammairiens en ont dressé de longues listes. En réalité, il en est beaucoup qui sont concevables et sont en effet coi^içiis aussi liieiuau. sixigiilLerj^ pluriel, tels pleur, broussaille ou décombre. On dit un pleur non seulement dans l'expression verser un pleur, qui a quelque chose de plaisant, mais ailleurs : il dérobait quelque pleur involontaire (s'^" beuve. Portr. cont., i, 1 1 ). Hugo a employé excellemment broussaille : point obscur où tressaille La mêlée, effroyable et vivante broussaille (Chat., Exp.). Cf. Moi, baron dans ma tour, larve dans un décembre (Lég., Welf). — G. Sand a dit : le châtiment qui l'a frappé n'est qu'une représaille (Lélia, ii, 103). — On trouverait chez les auteurs contemporains vêpre (usuel en a. f.). Un appoinlement se dit fréquemment d'après un salaire ; l'intestin est aujourd'hui courant, etc.
L'unité composée. --Un objet peut être formé de plusieurs partie^ : c'est ainsi qu'un escalier se trouve composé d'un certain noml)re de mareh( .-. L'a. f. avait une forme intéressante pour exprimer ce concept double : i! mettait rarticle-tw^-au pluriel : uns degrés, uns c/s/aiis. Cette forme a vécu jusqu'à la fin du X.Y^ s. A partir de celte date, on a remplacé unsj^Rr des : des ciseaux ; des tenailles.
C'est par là que s'explique la forme plurielle de certains mots comme : funérailles, fiançailles, accordantes, qui désignent un ensemble de cérémonie;, pour la célébration d'un événement, ^oces a de même été longtemps employé exclusi^'ement au pluriel, c'est au XIX^ s. qu'il a définitivement pu être mis au singulier.
A côté de la forme uns, Itijyjeille langue employait aussi la locution une paire de : une paire de chausse.f.. L'expression servait naturellement à désigner des objets que l'on ne sépare point : une paire de joues. Puis elle s'est étendue aux objets uniques composés de deux ou plusieurs parties ; c'est ainsi qu'on a dit : une paire de culottes, une paire de ciseaux, non point pour désigner deux culottes, deux ciseaux, mais un^êtement avec deux Jambes, un ciseau à deux branches (par opposition au ciseau de menuisier, de sculpteur, de graveur) ; une paire d'habits désignait ce que nous appelons aujourd'hui un complet. Les lunettes sont les deux petites lunes de verre, dont la réunion forme un appareil d'optique (cf. la lunette). Ces pluriels, aujourd'hui mal compris, font analogie. On entend dire mes lorgnons.
Le singulier d'espèce. — Quand il s'agit de l'espèce entière, l'esprit français semble abandonner volontiers le pluriel en faveur du singulier.