INTRODUCTION XXI
Il semble du reste, au fur et à mesure que la science se perfectionne, qu'il se découvre des rapports essentiels entre la pensée et les intonations de la phrase, qui expliquent dans le développement des sons des faits importants ; j'en ai indiqué plusieurs, et toutes formeront un jour la matière d'études systématiques. En outre, maintenant qu'aux premières recherches en succèdent de nouvelles, nécessairement plus approfondies, on s'aperçoit que toutes sortes de causes ont contrarié ou dérangé l'évolution phonétique. Sous le mot jadis bien vague d'« analogie-), se précise l'action tour à tour destructrice et constructrice de l'esprit, ramenant à la simplicité de séries suivies la diversité excessive des formes, corrigeant ainsi d'instinct les résultats des développements proprement matériels. D'autres influences troublantes ont été révélées par les pénétrantes études que M. Gilliéron a consacrées aux parlers vivants, presque toutes d'origine psychologique, comme ce besoin de distinction qui domine le choix des mots, revanche des forces de l'esprit sur la matière sonore, dont les accidents menacent de troubler la netteté des signes.
Il faut toujours en revenir là, si on considère l'ensemble, le langage est un signe. Ce qui le commande et le domine, c'est l'idée à signifier. Les signes ne sont que pour elle et par elle.
Non pas bien entendu que les deux mouvements soient concomitants et marchent ni à même allure, ni toujours dans le même sens. Loin de là. Il y a eu une conception de V humanité en France, longtemps avant que cemot existât pour désigner l'ensemble des humains. Et l'oubli où sont tombées les chandelles dans la jeunesse bourgeoise n'a pas empêché le tennis d'abord, l'aviation ensuite, de prendre là, dans ces dernières années, l'image : faire une chandelle.
Aussi bien il ne s'agit pas d'introduire dans la science une conception grossière de finalité, dont se révélerait tout de suite la fausseté. Toute la question est de savoir si, dans l'étude scientifique comme dans l'étude pratique des langues, il n'y a pas intérêt, grand intérêt, à grouper les faits d'après les idées.
Sur l'ensemble, personne ne peut contester. L'assimilation du langage aux espèces vivantes, et de la linguistique à l'histoire naturelle, est abandonnée. Tout le monde est d'accord, je crois, pour considérer le langage comme un fait sociologique, qui se produit, se développe, s'altère, se perfectionne en fonction de la société à laquelle il appartient, qui en reflète la pensée collective, avec les nuances que peuvent y apporter, consciemment ou inconsciemment, les groupes et les individus. Ne paraîtrat-il donc pas avantageux dans le détail, d'examiner les divers chapitres de la psychologie des générations, telle qu'on l'aperçoit à travers leur langage,
de suivre par exemple le développement de l'idée de finalité, telle que le montre la distinction progressive des propositions, des compléments, des modes de fkialité, si peu distincts en ancien français ?
Assurément on peut réunir, et on .l'a fait, tous les exenîples qu'offre la langue d'adjectifs ou de participes restant invariables, quand ils précèdent le nom. Rapprocher ci-incliis de : sauf exception, de : vu la requête, de : témoin vos deux lettres. La question est de savoir si on doit s'en tenir là. Un vrai savant ne le soutiendra pas. Or, sitôt qu'on examine le fait généralisé, qu'on en cherche la loi, il est impossible de ne pas apercevoir qu'il y a là autre chose qu'un hasard de syntaxe, et que Ximmobilité da- — :jterme variable placé à cet endroit s'explique par ce fait que le nom avec lequel doit se faire l'accord n'a pas encore été exprimé. Dans ces conditions, le rapport n'est pas perçu.^. ou du moins ne l'est pas de la même manière. N'est-ce pas là déjà une caractéristique de l'esprit frgiiçâis ? Un déplacement de mot embarrassait-il de la même manière un Latin ? Nullement. Impossible de comprendre et d'interpréter le phénomène, qui est ici la difficulté de perception d'un rapport, sans entrer en pleine psychologie ethnique.
Encore n'est-ce pas là tout ce qu'on peut tirer des faits de cet ordre, si on veut bien considérer quelques-uns d'entre eux d'après la méthode que je préconise. Vu, attendu, vu que, toutes les expressions de cette nature ont un rôle commun. Elles seront donc classées ensemble, sans considérer si les unes sont des prépositions, les autres des conjonctions. Or, sitôt qu'on examine leur sens, on découvre sans peine pourquoi elles sont nées à peu près ensemble et à leur date. Pour les exposés de motifs, à une époque où le français débutait dans son rôle de langue administrative et judiciaire, il fallait des outils ; on les a faits, et je ne crains pas de me servir ici de ces mots, dans une matière où certainement, étant donnée leur culture, les créateurs étaient sinon tout à fait, du moins à demi conscients.
On pourrait apporter d'autres exemples et en nombre. L'imparfait de cause ne doit-il pas être étudié en même temps que le développement sémantique àe'fiu moment que ,'\e plus-que-parfait de cause en même temps c^nt puisque ? Dans les deux cas, n'est-ce pas le même passage du sens temporel au sens causal ? Et qu'importe que deux faces du même fait, deux phénomènes concordants appartiennent à des parties du disffours différentes ?
Il y a place pour des études globales, sur de ou que, elles ont été faites. Mais il y a place aussi pour des études sur l'origine, la causalité, la conséquence, etc., où l'on suivrait parallèlement la marche de l'esprit et celle du langage, dans leur accord et leur divergence. Le regretté Sturel avait
ISTRODUCTIOX XXIII
pensé à un livre sur les Oppositions. Il y en a cent à faire de ce genre. San«^4oute j« ne prétends pas que la dispersion actuelle ait pour \^^ linguistique les suites désastreuses qu'elle a ailleurs. Dans les recherches d'ordre scientifique, des renvois rétablissent les Héns que lé plan adopté semble couper. Les savants verront bientôt si ma méthode leur apporte le nïoyen d'enfoncer plus avant dans l'étude de certaines fonctioiis des mots et des-f ormes, de les démêler mieux, de rapprocher des phénomènes et d'en trouver les lois.
Peut-être les philosophes et les sociologues trouveront-ils à glaner, eux aussi, dans certains de mes chapitres. Il y a là, attestés par le langage, et quelquefois datés, des faits de vie intellectuelle, logique et psychologique, qui peuvent jeter quelque lumière sur les procédés de l'esprit français ;
Mais je m'adresse surtout à ceux qui enseignent les langues et qui cherchent avec tant de zèle opiniâtre et d'ingéniosité la technique de leur art, une méthode libérée de la routine suivie dans l'étude des langues mortes, qui veulent élever cette méthode au-dessus d'un empirisme vulgaire, lequel, sous couleur de pratique, n'imite qu'extérieurement la nature, et ignore ou dédaigne les lois profondes qui enchaînent les faits linguistiques, permettent de les acquérir et en assurent la complète possession. Puissent-ils trouver ici le cadre général où, avec l'unité fondamentale commandée par l'unité de l'esprit, se concilie la,jliY£rsité-des moyens -dlÊxpressiûH que fournissent des langues souvent si différentes !
Quant aux maîtres de français, à tous degrés, pour lesquels j'ai travaillé avant tout, je les convie à faire l'expérience que j'ai faite, non seulement en Sorbonne, mais dans cette École de Sèvres, où les esprits sont si aiguisés, les curiosités si fraîches, les traditions même si jeunes et si souples encore.
Le difficile n'est pas de s'assimiler la nouvelle méthode, c'est de désapprendre l'ancienne, entrée en nous si profondément qu'elle est devenue un instinct auquel inconsciemment on obéit, si on n'y prend garde. Mais les jeunes enfants n'éprouvent rien de cette gêne, dont les préserve leur ignorance. Plusieurs de mes collègues — un entre autres, qu'une aimable collaboration a tenu depuis des années au courant de mes recherches, M. Frey, professeur au Lycée Michelet — ont fait l'essai dans leur classe, avec un succès tel qu'un inspecteur général m'en disait son ébahissement.
Ramené dans sa vraie voie, remis en possession de sa matière véritable, l'enseignement de la langue fécondé retrouve la vie. L'enfant est d'abord conduit à voir clair dans sa pensée, à analyser ce qu'il veut dire
XXIV LA PEXSÉE ET LA LAXGUE
OU écrire, et cela est d'un grand projfit pour la formation de son esprit. Il prend plaisir à examiner, à comparer, à choisir les formes d'expression qu'il préfère et ainsi il se fait un style. En effet, dès qu'il est délivré de l'obligation d'apprendre de suite les cent emplois du subjonctif, et qu'on lui enseigne cas à cas, occasion par occasion, à s'en servir judicieusement, qu'on lui met en main les outils et le travail à faire, qui est ici de s'exprimer le plus justement possible, il y prend un goût extrême, car l'amour des choses du langage, dévoyé chez quelques-uns, n'est pas mort en France. A la vieille rhétorique de procédés, d'effets, d'imitations, se substitue un apprentissage d'élocution vraie, précise, réglée, qui, combiné avec un apprentissage parallèle du vocabulaire, peut commencer de très bonne heure, et ne finir qu'avec les plus hautes études, apprentissage où chacun éprouve la joie de trouver, et garde la liberté d'agir, suprême joie de la vie intellectuelle comme de l'autre.
Les maîtres donneront l'exemple, car on pense bien que dans un ouvrage aussi nouveau, et dans un sujet aussi vaste, je ne me flatte pas d'avoir épuisé la matière. Plusieurs volumes n'y eussent pas suffi. J'ai cherché et trouvé un plan ; ce n'est pas une pure création de mon esprit ; il est né en moi de la considération de la nature des choses, et je le crois fondé sur elle. Ceux qui en essayeront auront l'occasion quotidienne d'y \ insérer des remarques personnelles, peut-être d'y ajouter des chapitres. \ Avoir donné branle à tout un mouvement, qui entraînerait les professeurs de langues à observer par eux-mêmes, leur avoir fourni l'occasion d'être plus et mieux que des glossateurs et des arrangeurs d'exercices, ce serait là pour moi la plus précieuse récompense.
Après avoir ébauché l'histoire de la langue française, après avoir institué en Sorbonne une École oîi se forment — enfin ! — des spécialistes destinés à en propager la connaissance dans le monde entier, je lui aurais donné une méthode libératrice, qu'on lui empruntera sans doute, mais qui aura été créée pour elle. J'aurais ainsi mérité la chance que j'ai eue de travailler sur la plus belle matière que le langage offre à la curiosité des hommes (i).
Ferdinand BRUNOT,
Doyen de la Faculté des Lettres
de l' Ujîiversité de Paris.
( 1 ) Je ne puis terminer cette Introduction sans adresser mes vifs remerciements à M. Frey, dont j'ai déjà parlé et à M. Bony, qui ont bien voulu lire ce livre en épreuves, et dont les observations m'ont été si précieuses.