‹ La pensée et la langueChapitre 7 sur 587 · INTRODUCTION XIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIX

Les vingt façons de marquer la cause, compléments sans préposition, compléments prépositionnels, adjectifs, formes temporelles, propositions coordonnées, subordonnées, tout ce qui concourt à l'expression de ce rapport, est rapproché, non point bien entendu pour se confondre dans un chaos nouveau, mais pour se répartir par valeur et par signification, comme autant de signes, synonymes et approchants syntaxiques, proposés au choix de celui qui pense et qui parle. Les outils étudiés, vient l'examen des faits entre lesquels s'établit le rapport et de leurs modalités diverses, puis les causes certaines se séparent des probables, celles qu'on accepte de celles qu'on écarte, jusqu'au point où on voit clair dans cet énorme travail de l'esprit, qui de toute part enchaîne des faits ou des éventualités, et observe leurs relations.

Il me paraît inutile de citer ici d'autres exemples. On en trouvera un dans chacun des chapitres qui composent cet ouvrage.

La première objection qu'on ne manquera pas de me faire à savoir que c'est là retourner à l'idéologie, ne me fait pas peur. Une idéologie jnH^erne est gardée à jamais des spéculations a priori et des constructipns en l'air qui ont perdu celle du X^^II•^ siècle ; la science positive des langues est là pour la retenir désormais dans la voie de l'observation scientifique.

On s'est moqué de Condillac, et on a plaint le petit prince de Parme, qui « à huit ans connaissait déjà le système des opérations de son âme >:, et '( comprenait la génération de ses idées ». Le prince était en effet en avance, et il ne s'agit point de former de pçtits prodiges de ce genre. Mais on conviendra que l'étude de la langue maternelle serait peu de chose, si elle ne menait d'une part à l'intelligence des textes et des auteurs, si d'autre part elle ne contribuait à l'éducation générale de l'esprit.

Dès 1903, ma conviction était faite, et dans des Méthodes élémentaires que j'ai publiées à cette époque, en collaboration avec M. Bony, dont la dernière est de 1908, j'ai fait des applications, timides encore, du système, en réunissant tous les moyens d'expression qui servent à marquer les causes, les buts, les conséquences, les hypothèses, etc. Dans le Cours de méthodologie, que je professais alors à la Sorbonne (1908), je marquais fortement la nécessité d'abandonner les « parties du discours » (i).

(1) Voir L'Enseignement de la langue française, Paris. A. Colin, in-12, chap. XV, p. 155 et suiv. Nécessité d'un ordre nouveau. Les parties du discours. Nos adieux à Priscien. ■ Si on se donne pour programme de respecter l'ordre traditionnel des « parties du discours», il sera impossible d'obtenir cette coordination des faits si précieux pour les faire comprendre....

J'eus bientôt le plaisir de voir que mes idées fondamentales avaient de grandes analogies avec celles de mon éminent collègue de l'Université de Genève, M. Charles Bally, le créateur de la Stylistique française^ (i).

Malgré tout, on ne rompt pas facilement avec une tradition tant de fois séculaire et j'ai remanié c}uinze ans, de dix façons, le Cours de langue que je faisais à l'École de Sèvres, et qui n'est autre que ce livre. ■ Après chaque tentative, je suis revenu à la même conclusion. Aucune retouche à L!ancien plan ne peut suffire, aucun reclassement des faits du langage ne donnera satisfaction, tant qu'on s'en tiendra à la classification par parties du discours.

Il faut se résoudre à dresser des méthodes de langage, où les faits ne soient plus rangés d'après l'ordre des signes, mais d'après Tordre des idées. Ce sont elles qui doivent être classées non point sans doute en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comme elles le seraient par la psychologie pure, mais en vue de leurs signes et relativement à eux. La scolastique, ici encore, doit mourir.

11 ne s'agit pas du tout d'empiéter sur la psychologie, ni de faire de la grammaire une branche de la philosophie. Si je cherche à la reconstituer, c'est pour elle-même, pour ses fins propres comme par ses moyens propres. Et le résultat sera toujours de faire apparaître des dissemblances profondes entre la psychologie ou la logique pure d'une part, de l'autre la psycho-^ logie ou la logique reflétées dans le langage d'un peuple.

Je m'attends à une autre critique. Le langage a sa vie propre ; c'est vrai, et j'ai des raisons de ne pas l'ignorer. Il y a des catégories entières de faits, particulièrement les faits matériels de la phonétique — et on sait le rôle qu'ils ont eu dans la découverte des lois de l'évolution des langues — où l'esprit n'est pour rien. Ils ne sauraient donc entrer dans ma classification. Mais avaient-ils une relation quelconque avec l'autre ?

• Nous avons présenté, dans la Méthode-Brunot-Bony, un spécimen de ce que pourrait être un (Ordre nouveau.... Les faits y sont classés d'après les idées à rendre, non d'après la nature grammaticale des moyens d'expression. Et les idées sont rangées en catégories, de façon à former des groupes naturels, etc.

' (1) ' Partant du fait de pensée, on <levrait établir la relation avec le fait d'expression qui lui correspond, et alors ( lwrrli»y-pîiT qucljTrocédé li<ignisti^trr-4rTarr7h>-})cnsée cs,t-devenu tait d'expression. Cette méthode dTclentincalion que j'ai exposée el suivie syst'ématique-

'ment dans moîTr/ni/é (voir vol. I, 2'' partie, lyoO-lltlO) me semble être le remède le plus eflicace contre le formalisme qui paralyse encore les études linguisliques el surtout l'enseignement des langues. Cette méthode s'applique, bien entendu, non-seulement aux mots, mais à tous les faits d'expression (p. ex. aux faits de syntaxe, de prononciation expressive, etc.» (Sli/lisliqne ri /l'/if/iiixfigi/e (jcncrnlc, .\rch. fur das Studium der neueren Sprachcn, .^vril 1912).

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