CHAPITRE IV LE SENS DES VERBES
Un seul suffixe pour plusieurs sens. — Les moyens de former des verbes sont beaucoup moins nombreux que les moyens de former des noms, nous venons de le voir. En outre ils ne sont pas très différents les uns des autres. Ir et er jouent souvent le même rôle. Fleurir^ c'est pousser des fleurs, comme bourgeonner, c'est pousser des bourgeons. Les deux suffixes ont le même rôle. Il ne faut donc pas s'attendre à trouver dans les verbes créés les séries variées et distinctes qu'on trouve dans les noms.
Mais, faits à l'aide d'un même suffixe, ou d'un même préfixe, les verbes d'une même série présentent avec leur primitif (1) des rapports très différents. Enfanter, c'est mettre au monde un enfant ; singer, c'est faire le singe ; peler, c'est enlever la peau ; miser, mettre une mise ; orchestrer, transcrire pour orchestre : patoiser, mêler de patois, patronner, se faire le patron de ; parler patois ; boissonner, se livrer à la boisson ; buissonner, s'arrêter aux buissons; hancher, faire saillir les hanches; germaniser, rendre germain; brutaliser, se conduire brutalement ; étatiser, mettre entre les mains de VÉtat, Vingt autres exemples montreraient vingt autres rapports.
Malgré tout, l'esprit ne s'embarrasse aucunement de cette diversité. Le sens linguistique y pourvoit. Il aperçoit les analogies — il le faut pour comprendre — il ne les pousse pas au delà du réel. Ramper n'a rien du sens de rampe ; ni lamper de celui de lampe ; tabler ne se rapporte plus à table, ni gourmander à gourmand ; verbaliser s'est détaché de verbal. On ne les rapproche point hors de propos. Si un verbe est partagé entre deux sens, tel rapporter lo (faire un rapport sur) : rapporter une loi : 2^ (abroger) : rapporter un décret, nul ne s'y trompe.
Un nouveau verbe paraît-il ? Il est pris dans son sens ; ainsi gazer, produire du gaz : ça gaze, qui commence, gi'âce à l'automobile, à signifier : ça marche.
Catégories de verbes. — Ce n'est pas une raison pour se fier totalement à cette intuition linguistique. Ici comme partout, l'étude du langage peut systématiser et rendre conscient ce qui n'est qu'instinct. Il n'y a point de
(1) A dire vrai, le mot de • primitif ■ lui-même ne doit pas induire en erreur. Dans une foule de cas, l'analyse de» philologues seule distingue si le verbe est tiré du nom, ou au contraire le nom du verbe : souffle de souffler, ou souffler de souffle, (Cf. : attache et attacher ; remblai et remblager, arrêt et arrêter).
raison d'étudier les sens des noms et de négliger les sens des verbes, qui précisément se classent avec d'autant plus de difficulté que leurs formes linguistiques sont moins distinctes. Semblable étude apparaît même comme plus nécessaire pour cette raison. Non seulement, quand elle est un peu poussée, elle précise la connaissance du vocabulaire ; mais elle contribue singulièrement à éclaircir la notion du rapport entre un verbe et son objet, dont nous aurons à parler plus loin. Il y a, malgré tout,, soit dans les verbes composés, soit dans les simples, des séries d'analogues, qu'il est possible et utile de rapprocher. Seulement il y faut quelque précaution. Se souvenir d'abord que l'équivalent qu'on donne d'un verbe n'est qu'approximatif, et que rarement il est unique : courbaturer, c'est donner une courbature, on peut traduire aussi : rendre courbatu ; chloroformer, c'est donner le chloroforme, c'est aussi insensibiliser au moyen du chloroforme.
Se souvenir aussi que des classifications de ce genre ne peuvent prétendre à être rigoureuses ou immuables. Les verbes y entrent et en sortent. Les liens entre eux et leurs primitifs se relâchent. Tracer ne veut plus guère dire : marquer une (race ; fermer est bien loin de ferme, et partir de pari, etc.. D'autre part, il se fait des rapprochements inattendus. Habiller, influencé par habit, cesse de se rapporter à habile (Cf. : rhabiller une montre) (1).
Enfin il ne faudrait pas s'imaginer que les verbes ainsi formés sont la totalité des verbes. Il y en a d'autres, fort nombreux, sans aucun rapport ivec un primitif, qui vivent et prospèrent : rouler, noyer, tuer, guérir, épargner. De même des verbes plus récemment formés ou empruntés, tels qu'onduler, sans rapport réel avec onde.
Or, si on compare la série cuire, bouillir, rôtir, frire, à griller, qui signifie : cuire au moyen d*un gril, on serait tenté de croire que ce dernier, appuyé sur son primitif, présente une supériorité sur les autres (malgré cuisson, bouillie, rôtissoire, friture). En réalité il n'en est rien. Griller n'a ni plus de sens ni plus de force de résistance que cuire (2).
Ces réserves faites, voici quelques catégories principales.
1^ Verbes de production. — Ce sont des verbes qui signifient produire ce qu'indique le radical : choquer (donner un choc, le produire), chanter (exécuter un chant). Comparez : travailler, marquer, couper, cuisiner, intriguer, manœuvrer, embarrasser, révolutionner, ascensionner, festonner, impressionner, masser, mousser, nocer, pasticher, pétitionner, progresser, razzier, ronronner, concurrencer, réglementer. Tous pourraient se traduire à peu près par faire, suivi du nom correspondant : faire un travail, une marque, une coupe, la cuisine, etc. (3).
(1) Parfois c*<"8t le verbe qui attire le nom î léguer r attiré legs, qiii n*est qu'une fomie de laisser, lais, aujourd'hui mal orthographiée.
(2) La seule infériorité de vieux verbes comme bouillir, c'est la diinculté qu'on éprouve à les conjuguer. La complexité de leurs formes les menace de mort, comme il a été dit plus haut.
(3) .\ ces simples, il faut joindre des composés qui semblent n'avoir pas d'autre valeur que de marquer la producUon de ce qui est signifié par le primitif : afounr (pratiquer des Jours) ; apeurer (produire de la peur), caiéanlir (réduire au néant i. Beaucoup de gens confondent les préfixes e et a : époinler et appointer (tailler en pointe, qu'il faudrait écrire apotnter).