‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 19 sur 586 · LES ÉNONCIATIONS. IDÉES ET PROPOSITIONS · texte numérisé non relu

LES ÉNONCIATIONS. IDÉES ET PROPOSITIONS

Observations, I. — Il faut d'abord renoncer à la convention suivant laquelle toute proposition devrait renfermer un sujet exprimé : Avancez^ allons-y, n'ont jamais eu de sujets. Quand on dit : Vous, venez près de moi, vous n'est pas sujet de venez. C'est là un interpellalif, par lequel on appelle l'intéressé, homme, animal, être ou objet quelconque, à qui on s'adresse. La tendance analogique qui poussait à introduire ici un sujet n'a pas abouti ; le sous-entendre est absurde.Dès lors il n'y a point lieu de disputer pour savoir si les groupes où figure un inflnitil ou un participe sont ou non des propositionSy suivant la présence ou l'absence d'un sujet ; c'est simple convention.

II. — Il n'est pas exact qu'il faille, pour qu'il y ail proposition, que le verbe soit à un mode personnel. La répulsion s'exprime souvent par une forme parfaitement adéquate, et non elliptique, qui consiste à donner un sujet à un infinitif : mes enfants mendier ! J'aimerais mieux les tuer et me tuer ensuite, (zol., Germ., 291).

L'infinitif dit de narration, aujourd'hui considéré non seulement comme correct, mais comme élégant, en olïre un autre exemple : Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes (la font., Fab. ii, 14).

III. — Si largement qu'on puisse entendre le mot attribut, on ne pourra arriver à considérer comme des attributs les compléments de toute espèce, qui, joints au verbe être, forment bel et bien proposition : // est là ; la famille est à table ; les taxes sont à la veille d'être votées ; soyez sur vos gardes ; les deux armées sont aux prises ; le vin est en plus ; la statue est de Rodin.

Les éléments de la proposition. — Chacun des termes d'une proposition jjeut être composé de plusieurs mots ; avec le nom va l'article, le démonstratif, etc. ; le verbe a ses auxiliaires, non seulement ceux qu'on lui reconnaît dans les formes composées, mais bien d'autres : Votre frère vient d'arriver. 11 existe en outre des locutions nominales ou verbales : /'ai froid ; — j'ai fait venir des pommes de terre de Bretagne ; — /'ai à cœur de réparer ; nous en avons parlé plus haut. A chaque instant se présentent des cas où il faudrait se garder de décomposer ; souvent, considérer à part le nom sujet, ou le nom objet, ou le nom attribut est une grave erreur. Ce n'est pas ce nom qui est le sujet, c'est le groupe qu'il forme avec d'autres termes qui se rapportent à lui. Ex. : une honnête femme n'a pas de ces sortes de pensées ; — tout le monde le considérait comme un bon citoyen ; — c'est un homme d'esprit.

La remarque ne s'applique pas seulement à ces sortes d'expressions où on pourrait reconnaître quelque chose de voisin des mots composés. Considérons : je ne confierais pas cette mission à un envoyé quelconque ; l'idée n'est pas qu'on ne la confierait pas à un envoyé, elle porte sur envoyé quelconque. (Cf. : je n'épouserai qu'une femme Instruite ; une pareille attitude ne convient pas à un liomme qui se respecte).

Termes multiples. — Une proposition peut renfermer plusieurs sujets.

GÉNÉRALITÉS

plusieurs attributs, plusieurs coropîémentis d'objet, etc. Ces termes multiples expriment, soit des idées difîéreiïtes : tù rHison et'ld justice demandent la liberté ; soit dès idées voisines : on es/i/ne la franchise, la loyauté ; soit dés idées en gradîltion : /c me trouvé indisposé, malade. Les différentes parties d'un terme Inultlplè soht séparées par des pauses ou réunies par lès conjonctions et, où, ni, etc. Le plus souvent, ces parties sont des mots de mêrhe nature : noms, infinitifs,' adjectifs, etc. : Le Roi se tourne gravement vers Monsieùf / « Ah f ce sontlèÉ carmélites ; je savois bien (Qu'elles étaient dés friponnes, des intrigueuses, des ravaudeuses, des brodeuses, des bouquetières; mais je ne croyais pas qu'elles fussent des empoisonneuses » (sév., LeL, 663) ; — Là, tragique, écoutant ta clianson, ton délire. Bruits confus, J'opposais à ton luxe, à ton rêve, à ton rire. Un refus, (v. h.. Chat., Au mom. de rent. en Fr.).

Il arrive qu'on reprenne par un mot qui les représente ces termes multiples : les femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait pour elles ; et vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau, le diamant qu'elle a reçu de votre part, et le cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour que toutes les paroles (mol., B. G., m, 6).

Voici un exemple-type de phrases de ce genre : une fleur, une herbe, une plante, la première chose venue, des arts, des métiers, des étoffes, tout lui fournissait de quoi dire et instruire, mais si naturellement, si aisément, si coulamment et avec une simplicité si éloquente et des termes si justes, si exacts, si propres, qu'on était également enlevé des grâces de ses conversations, et en même temps épouvanté de l'étendue de ses connaissances qui lui faisaient expliquer toutes ces choses comme auraient pu faire les botanistes, les droguistes, les artisans et les marchands les plus consommés dans tous ces métiers (st. SIM., Mém., VIII, 85).

Le terme multiple est souvent le verbe : Son image me suivit le jour. m'obséda la nuit, /n'agita partout. J'en perdis la gaieté, la santé, le repos : — Durandal flamboyant semble un sinistre esprit ; Elle va, vient, remonte et tombe, se relève, s'abat e/fait la fête effrayante du glaive (v. h., Lég., Le petit roi de Gai.).

On a fait une grande affaire de savoir s'il y a ici autant de propositions que de verbes. Il ne s'agit pas de compter les termes ni les propositions, mais de savoir ce qu'il faut réunir et ce qu'il faut séparer pour le sens. Ainsi : on a posé à la porte un va et vient ; — prendre un aller et retour ; — Tes père et mère honoreras ; — j'ai pris un chaud et froid, offrent des exemples où il faut très nettement réunir en un groupe unique deux mots. Il faut expliquer qu'il arrive bien ailleurs que les parties d'un terme fassent un tout indivisible : Pro/csser ùnê doctrine et en pratiquer une autre est une indignité. L'indignité résulte de là contradiction des deux actes. Lés deux forment un tout. Il n'y a qu'un sujet.

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