‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 2 sur 586 · INTRODUCTION IX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION IX

Les fervents de Tantiquité comptent sur le latin. La version latine obligatoire doit tenir lieu de tout. Dirai-je qu'il y a là une toute petite part de vérité ? En traduisant — quand il comprend, bien entendu, après des années et des années — pour rendre son texte, l'élève se trouve dans la nécessité de comparer les expressions et les tours qui diffèrent d'une langue à l'autre. Il a là l'occasion de réfléchir quelques minutes, de temps en temps, sur la structure de son idiome. Notre français attrape ainsi des reliefs du latin, la part de la bonne. Ronsard trouvait déjà que c'était peu pour une demoiselle de bonne maison, qui dep lis a été recherchée de toute l'Europe.

Mais que faire ? On entend partout le même cri : Quel livre prendre, quelle méthode suivre ? En vérité, je le dirai sans amertume, mais je suis obligé de le dire en toute sincérité. Il en coûte, en conscience, quand un enfant sait l'orthographe, de l'engager plus avant dans l'étude des manuels en usage (i).

Partout ou presque partout, c'est d'abord la confusion de l'orthographe et des formes, comme s'il suffisait d'écrire des flexions pour leur donner une réalité, et ainsi, dès les premières pages, on voit surgir la kyrielle des pluriels sans existence véritable et des féminins imaginaires, quiempêchent de voir les vrais ; c'est une suite de règles si extravagantes que si l'instinct et la pratique ne les redressaient, en parlant suivant ces théories, on se ferait moquer de soi, comme ces enfants formés pour la dictée qui prononcent toutes les lettres — j'en ai entendu — dans : les poujes couvent !

Un temps précieux est gaspillé à aligner des verbes actifs et passifs, et à établir entre je chante un air et Vair est chanté des correspondances qui bravent l'usage. Mais que deviendrait la vieille façade sans ces fausses fenêtres ?

La syntaxe est pire encore. Si épineuse que l'aient faite les raflSneurs, son défaut principal est moins dans les subtilités exagérées que dans les erreurs positives. Erreur de principe d'abord. Malgré les découvertes de la linguistique moderne, le concept fondamental n'a pas changé. L'idée que la langue est fixée reste debout, dans sa fausseté séculaire. Et par là s'explique cette étroitesse de doctrine qui fait condamner pêle-mêle les déformations corruptrices et les nouveautés heureuses.

Partout des barricades de toile d'araignée ferment les avenues où l'usage s'avance, souverain et irrésistible. Au lieu d'une loi de vie, d'un code souple, adapté, à jour, on réimprime une ordonnance de police, toute

(1) "Si nos grammairiens avaient Tliabitude de lire, ils nous donneraient certainement parfois d'autres régies que celles quMIs trouvent chez leurs devanciers. Qui a lu une grammaire, dit avec raison Léger Noël, les a lues toutes, et aucune ne vaut rien. » (bastin, Glanures^ 25U

pleine de prohibitions, de restrictions, de chicanes, sur laquelle veillent quelques commissaires de bonne volonté, qui croient sauver la a tradition nationale ».

Des explications ridiculement attardées, fondées non sur le développement historique, mais sur les pires rêveries des logiciens du XVIII® siècle; ce qui est dans les phrases interprété par ce qui n'y est pas ; les prétendus illogismes de la construction réelle et vivante ramenés de force à des formes régulières, seules munies d'une patente ; une analyse qui accommode, transforme le réel pour ses besoins, déclare passifs les actifs et sujets les compléments, jamais à court puisqu'elle ne s'embarrasse point des faits, et les recrée pour les conformer à ses vues à priori.

Au milieu de ce fatras, un renversement total des valeurs, des faits anciens et primordiaux transformés en exceptions, des observations essentielles reléguées dans l'oubliette d'une remarque, les mots invariables — indispensables à l'expression des rapports dans un idiome comme le nôtre — sacrifiés à des inutilités d'écriture : pluriel des mots composés ou des noms propres, lesquels doivent régner et dominer, puisque le bonheur de leur naissance leur a permis de donner lieu à des difficultés d'orthographe.

Un défilé effrayant de méprises manifestes : des temps pris pour des modes, comme le futur dans le passé déguisé en conditionnel, ou des modes pour des temps, comme l'imparfait du subjonctif dans beaucoup de ses rôles, des théories bâties sur ces contresens grossiers, des règles qui doivent jouer quand même, même quand elles portent à faux, telles ces règles de correspondance des temps dont on a substitué la pauvre mécanique, tout extérieure et formelle, aux rapports véritables de la chronologie (i).

(1) Voici une note d'inspecteur insérée dans la Heviie pédagogique de Septembre 1921. On jugera d'après cela si le mal que Je signale est imaginaire.

Le professeur explique que l'article est un adjectif : les élèves n'en comprendront pas mieux la notion d'adjectif, étant donné surtout qu'il définira l'adjectif « un mot que Ton ajoute au nom pour en rendre le sens plus précis ou plus complet ■». Le sens du mot ne dépend évidemment pas de l'adjectif, et mieux vaudrait dire simplement que le nom peut s'employer sans l'adjecUf, mais que l'adjectif, qui ajoute au nom une idée particulière, ne peut s'employer sans le nom. Mieux vaudrait surtout le montrer nettement aux élèves de telle sorte qu'ils ne confondent jamais ces deux « parties du discours . Si tous les distinguent nettement, ù quoi bon philosopher. A faux, sur des notions rébarbatives ?

Le professeur arrive ensuite à distinguer l'article défini, l'article indéfini, l'article partitif. Il déclare donc que l'article défini s'emploie devant un objet nettement défini, nettement déterminé, l'article indéfini devant un objet quelconque, et que l'article partitif marque que Ton prend une partie d'un tout. Et cependant on dit sans aucune détermination : Uhomme est mortel et avec détermination : Un homme s*est présenté chez vous. On dit : J'ai mangA de la soupe ce nia/m, même si on a mangé toute la soupe de la soupière. Mais il reste entendu que du, de la, sont des articles partitifs lorsqu'ils amènent un complément d'objet et des un article défini, même si le bon sens et la réflexion y trouvent à redire. A quoi bon enseigner de telles notions sans application pratique possible et contraires à la saine formation du jugement ? Ce même professeur, dans l'analyse logique de cette phrase : Venfant qui travaille est récompensé

INTRODUCTIOX XI

Bref, une matière d'observation extraordinairement riche, variée et mouvante, incomparable école de réflexion psychologique et logique, à volonté simple ou complexe, dont les exercices gradués pourraient conduire aux plus extrêmes délicatesses de la pensée, gâchée par le souci exclusif de l'écriture, par l'esprit de routine, et, il faut bien le dire, par l'ignorance, voilà ce que la plupart des livres offrent aux descendants de ceux qui ont été a j XVIII® siècle v les grammairiens de l'Europe ». « Secs petits bouquins >>, dit Anatole France, qui devine ; «livres honteux », dit A. Meillet, qui sait.

Des réformateurs, comme MM. Sudre, Yvon, et quelques autres, ont ouvert la voie. Il est temps qu'on les suive résolument. L'ère des grammaires fabriquées en vue des succès de librairie doit se clore. Qu'on nous donne d'abord hardiment ce Manuel des fausses règles j que j'aurais voulu avoir le temps d'écrire, qui deviendra bientôt un bréviaire pédagogique, et un livre d'affranchissement national.

Je ne recommanderai plus, comme je l'ai fait ailleurs, de renoncer à la méthode déductive. Je crois que le sacrifice en est fait, et que bientôt, sauf quelques attardés, personne ne s'entêtera plus à définir un verbe ou même un adverbe, comme on définit une abstraction, telle qu'un triangle. En effet, une fois un radical bien défini, celui de prendre ou de mourir devenait si difficile à saisir qu'il en était introuvable ; on s'en est aperçu ; il a bien fallu se rendre compte aussi que pratiquement on n'éclairait pas beaucoup les sens de même, en déclarant qu'« un adjectif déterminatif est celui qui indique la manière d'être particulière sous laquelle on envisage le nom ».

Ces aberrations ne se soutiennent plus ; cela est heureux pour l'enseignement grammatical, et j'ajouterai pour l'éducation tout entière, car cette dogmatique, placée à la base des études, tendait à fausser l'esprit de la race, déjà trop porté à la logique abstraite et intempérante. Elle abolissait, au profit d'un dogmeprésenté comme absolu et souverain jusque

veut, comme l'auleur de son manuel, que la proposition qui travaille soil complétive du nom enfant « parce qu'elle le complète ». Il est difllcile de prendre au sérieux celle définition du complémenl qui complète, puisque lout complète tout. Mais dans la phrase examinée, la proposition qvti travaille^ équivaut en fait à « lorsqu'il travaille <> ou à u parce qu'il travaille ", et se trouve donc être, en réalité, un complément circonstanciel de la proposition principale. Alors pourquoi se complaire dans une nomenclature vide au lieu de regarder de prés les réalités ? La nomenclature de 1911 est déjà trop compliquée : ne la surchargeons pas et disons seulement que la proposition qui travaille est subordonnée et reliée au sujet de la proposition principale par le pronom qui, nous ferons ainsi Téconomle d'une erreur et d'un terme oi^scur. Simplifions pour de bon, regardons de près les réalités du langage et évitons le pédant isme. Monsieur X. est un excellent maître dévoyé par un manuel d'ailleurs estimable et des plus répandus.

XJl LA PENSÉE ET LA LANGUE

dans ses caprices, le sens de la vie, tel qu'il se reflète dans le langage.

Mais je crois devoir ajouter que la méthode inductive n'est pas meilleure, si elle doit conduire à des classifications comme but dernier. Non seulement cet étiquetage détourne de Tobjet véritable, qui est de reconnaître et de comprendre les idées sous les signes, mais pareil désir d'ordre apparent mène doucement et inévitablement à l'erreur.

Les éléments linguistiques n'ont pas une valeur constante. Ils ne sont pas partout semblables à eux-mêmes. Au centre de leur aire, ils apparaissent bien caractérisés ; sur les bords, ils se confondent avec d'autres. Les « parties du discours » sont aussi mélangées que les classes sociales. Aucun censeur n'est en mesure de donner à l'une un brevet de conjonction, à l'autre une petite fonction d'adverbe. Souvent les éléments à cataloguer se présentent en chauves-souris. Je suis préposition, voyez mon complément; je suis adverbe, puisque vous me rencontrez seul. Aussi voit-on s'écrouler à chaque instant les séparations les mieux établies. Malgré l'apparence, les propositions elles-mêmes, en voisinant, se sont confondues : coordonnées, si l'on veut ; subordonnées, si on préfère.

J'ai dit ailleurs : L'objet pratique des études grammaticales est de mettre à même de tout comprendre et de tout exprimer. L'objet scientifique, celui que se propose un enseignement un peu élevé, est de donner une idée de ce qu'est réellement le langage, avec ses nuances, ses inconséquences, mêlée perpétuelle d'éléments que des forces naturelles poussent vers la confusion, pendant que d'autres organisent et distinguent, enchevêtré, indécis, complexe comme la nature, et non réduit, simplifié, ordonné, aligné comme la fausse science.

Il y a quelque trente ans, on a tout espéré de la grammaire historique, pour réveiller la curiosité. On l'a même rendue obligatoire dans les classes, avant qu'elle fût faite. Personne n'attend que je dise du mal de l'histoire de la langue. N'eût-elle point rendu d'autre service, elle a au moins enseigné à comprendre et à interpréter les textes, et ce fut un immense bienfait. Elle a en outre commencé à faire pénétrer dans quelques cerveaux une conception nouvelle de la règle grammaticale ; elle y a introduit ridée du mouvement, elle en a ainsi ruiné l'absolutisme, car, en faisant connaître l'âge et les origines des dogmes, elle a permis d'en mesurer la valeur véritable. Elle a, de la sorte, commencé à substituer à la foi naïve de jadis une confiance raisonnée et limitée, plus digne d'hommes qui pensent.

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