INTRODUCTION XIII
Mais il ne m'en coûte pas de dire qu'elle s'est un peu égarée. En général, elle s'est plus attachée à l'explication des particularités disparues, qu.'à l'explication de la partie encore vivante de la grammaire; elle a trop archaïsé, en portant son effort vers les époques les moins connues, comme vers les faits les plus difficiles. Ces préférences, tout à l'honneur de ceux qui faisaient les recherches, puisqu'elles augmentaient leur labeur et leurs risques d'erreur, ont empêché le lien de s'établir, comme il l'eût fallu, entre la science et la pédagogie quotidienne.
J'ajoute, et ceci est plus grave, que, tout bien considéré, la grammaire historiq4e n'est pas celle qui peut fournir le cadre d'un exposé exact et réel de la langue d'aujourd'hui.
Elle explique comment notre usage est sorti de l'usage antérieur et nous préserve ainsi d'interprétations directes erronées, comme on les donnait autrefois. Mais il faut se garder de croire que hier se confond avec aujourd'hui. Un seul exemple le fera comprendre. Considérons cette simple phrase : Te voilà ! S'il s'agit de savoir comment elle s'est formée, il est indispensable de montrer que voi est l'ancien impératif qui s'est peu à peu soudé à l'adverbe là. Mais s'il s'agit d'expliquer le sens de ie voilày ce n'est assurément pas en le traduisant par regarde toi là qu'on en viendra à bout, qu'on donnera la valeur véritable, ni qu'on déterminera le rôle de cette exclamation dans l'expression des sentiments.
Il se peut que dans l'origine celui ait été un démonstratif, mais il ne l'est plus ; que dans : Vive la France, la France ait été le sujet de vive y mais il n'apparaît plus comme tel au sujet parlant. Or, c'est là ce que l'observateur doit considérer. C'est une étude de suivre les variations des langues ; — je lui ai fait ici une large part — c'en est une autre, et assez différente, de les examiner telles qu'elles sont. Après l'erreur logique d'autrefois, ne tombons pas dans l'erreur étymologique.
Quand on aura fait les révisions nécessaires, que la grammaire dogmatique, purgée de ses fautes, corrigée de ses excès, aura été ramenée à son caractère véritable et réduite à son rôle, qu'elle sera le témoin fidèle de l'usage, la conseillère modeste et judicieuse de ceux qui entendent parler et écrire exactement, toujours éprise de l'ordre et de la règle, mais accueillante aux créations justifiées et aux changements nécessaires, la réforme sera-t-elle faite } Je ne le crois pas.
L'étude des faits du langage repose, depuis l'antiquité, sur une classification générale de tous les éléments linguistiques qui peuvent composer
une phrase, et qui forment les « parties du discours ». On n'a jamais pu se mettre d'accord sur le nombre de ces parties, ce qui prouve déjà que le principe adopté n'est pas d'unegrande solidité, ni d'une clarté indiscutable.
Mais passons. Ces parties du discours, les unes variables, les autres invariables, rangées dans un ordre à peu près immuable, sont étudiées successivement dans leurs formes et dans leur rôle, c'est-à-dire qu'on passe en revue les accidents qui leur surviennent, variations en nombre, en genre, en cas, en personnes, etc., et ensuite qu'on examine leur fonction dans les combinaisons qui forment les phrases. Quelques auteurs ont réuni ces deux parties : morphologie et syntaxe. Le plus souvent elles sont traitées séparément. Tout le monde a présente à l'esprit la disposition intérieure des chapitres ordinaires : de l'Article, du Nom, etc. Inutile de la rappeler en détail.
Je ne veux pas discuter si ce plan, imaginé pour la langue grecque, lui convenait de tous points. Il serait facile de montrer que non. En tous cas, appliqué à une langue analytique comme la nôtre, il a perdu, ou à peu près, toute sa valeur, et ne constitue plus qu'un archaïsme, dont il est surprenant que la grammaire historique se soit accommodée jusqu'ici. Des orientalistes m'ont déclaré — après Spinoza — qu'appliqué aux langues d'autres familles, il est souvent une gène pour leurs études ; il paralyse les nôtres, comme je vais essayer de le montrer.
Dans une géométrie, quand on étudie les triangles, le chapitre forme un tout qui n'empiète sur aucun autre et sur lequel rien n'empiète. L'étude peut être plus ou moins complète, elle n'excède pas la matière, et la matière ne la dépasse point. Il y a concordance entre le sujet et l'exposé qui en traite, lequel reste cohérent et limité.
En grammaire usuelle, il n'en est pas, il ne peut pas en être ainsi. Jamais par exemple un mode français ne suffit à exprimer la modalité à laquelle il est censé correspondre. Jamais non plus il ne se borne à elle. Ainsi le conditionnel est en pleine vie. Mais il n'exprime pas les conditions : pourvu qu'elle serait là est barbare. Il exprime d'autre part tout autre chose que des conditions ou même que des éventualités conditionnées : PourrieZ'Vous me donner un peu de feu ? Au cas où vous seriez fatigué ^ retirez-vous. Si donc j'institue une étude du conditionnel, il me faut le suivre bien loin hors des conditions, d'autre part toute une série d'expressions des conditions reste en dehors du chapitre. Ce double vice est si grave qu'il rend absolument impossible, suivant moi, toute rénovation véritable de la grammaire sur l'ancien plan.
Donnons quelques exemples. Je prends les premiers au chapitre des Modes. Si la syntaxe de l'infinitif est traitée comme elle doit l'être, on y
INTBODUCTION XV
voit l'infinitif paraître comme nom verbal, en qualité de sujet, d'objet, puis servir de complément de temps, de but, puis devenir une forme d'hypothèse, puis prendre le sens de l'indicatif, celui de l'impératif, ainsi de suite. Bref, c'est une syntaxe à transformations qui défile, où une même forme, grimée de vingt façons, se montre dans les rôles les plus divers, sans que les paragraphes soient ni puissent être reliés par un lien quelconque, et dans laquelle tout se trouve, sauf le fait fondamental qui justifierait la présence de l'infinitif parmi les modes, à savoir une valeur modale qui lui soit propre.
Avec le subjonctif, la démonstration serait plus facile et plus concluante encore, car tantôt celui-là marque des relations logiques, tantôt il marque des modalités, tantôt il n'est qu'un simple outil de subordination. Et dans chacune des catégories, les espèces sont si éloignées les unes des autres, que pour les réunir dans une étude d'ensemble, il faut parcourir la série des propositions. Mais prenons un mode aux emplois plus restreints, dont le domaine, semble-t-il, est plus compact et mieux défini : l'impératif.
C'est, dit-on, le mode du commandement. Il faudrait d'abord y regarder de plus près. Quand Bébé dit « Maman, donne-moi un bonbon », il ne commande pas, il demande. La différenciation peut se faire. Soit ! Seulement l'impératif n'a-t-il point d'autre rôle ? Ainsi n'entre-t-il pas dans des hypothèses : Faites ce que vous voudrez, vous ne retrouverez pas la confiance du public. Est-ce qu'il y a là un ordre, une demande, un conseil ? Si on en trouvait un, implicite, ce serait justement ceKi de ne rien faire, exactement le contraire de ce que signifie proprement la forme employée.
Je ne voudrais plus donner qu'un exemple, mais qui fasse réfléchir. Arrêtons-nous un instant au mot que. Il est à la fois pronom, adverbe et conjonction. Admettons qu'on arrive à faire exactement le départ entre la première de ces fonctions et les de.x autres, et il ne semble pas que la chose soit si aisée > puisqu'un de mes collègues les plus expérimentés, professeur dans un grand lycée de Paris, s'y est mépris.
Restera à distinguer que adverbe et que conjonction. Si on y parvient, il n'y aura plus -qu'à examiner les cas où on emploie chacun. Voici l'exposé des rôles de la conjonction. Je l'emprunte au meilleur des Dictionnaires français, œuvre d'un homme justement fier de son esprit logique et épris de classifications, A. Darmesteter. L'article du «Dictionnaire Général ». se résume ainsi :
Que 1° Conjonction relative. Je désire quHl vienne. Par analogie, vu que, attendu que...
2^ Formant avec un antécédent une locution conjonctive : depuis que, bien que, de même que, de sorte que, avant que de.
30 Résumant Tantécédent sous-entendu : Que chacun se retire ; Qu'on (il faut que) Vadore^ ce Dieu ; Qu'est-ce que tout cela qu^un (si ce n'est un) avertissement ? Sors vite, que (de peur que)7> ne V assomme ; Venez ça tous que (pour que) je vous distribue mes ordres ; Que bien (tant bien) que mal elle arriva ; On n'entend que (rien autre que) des cris ; Il n'est que (il n'est telle chose que) déjouer d'adresse en ce monde ; La douce chose que (que c'est) d'aimer ; Que (s'il arrive que) le bon soit toujours camarade du beau ; Sans que (sans cette circonstance que) mon bon génie au devant m 'a poussé ; Que (j'ajoute que) si son rang la distinguait, •
En tête d'un chapitre, pour en indiquer la matière : Que (on y montre que) notre désir s'accroît par la malaysance.
Imaginons qu'on corrige dans cet article toutes les explications arbitraires et les inventions sans fondement, quel désordre dans cet ordre, quelle débandade d'observations s'en allant en tous sens, et de nature à donner à celui qui lit l'impression que la conjonction que s'emploie à tort et à travers, pour tout dire ou tout cacher !
Or il en est de même à chaque chapitre, à chaque paragraphe, qu'on regarde un temps comme l'imparfait, une préposition comme de, un conjonctif comme qui. Et il ne s'agit point là de dépassements accidentels, qu'une remarque ajoutée à propos suffirait à indiquer, mais de débordements, si je puis dire, régulieA, de discordances fondamentales entre les signes et les choses qu'on leur donne pour fonctjpn de signifier. Cela est naturel. Les formes du langage, si nombreuses qu'elles soient, sont toujours en quantité bien moindre que les formes de la pensée. Chacune des premières est donc employée à divers offices. Ceux qui ont étudié l'histoire des langues savent qu'il y a d'autres causes encore.
Quoi qu'il en soit, si on comprend que des linguistes puissent s'accommoder de ce plan, s'y plaire même parfois, parce qu'il leur révèle l'origine, et le caractère des mouvements divers dont l'ensemble constitue une évolution, quelle pédagogie fonder sur ces ribambelles d'observations sans suite, qui dispersent l'attention et la perdent ? Où chercher son centre d'intérêt, comme on dit au Jardin d'enfants ? Partir de la valeur première, choisir à l'ancienneté ? Ce sera se conformer à l'histoire, et la chose a son prix. Mais si la valeur première a disparu, comme dans mais, ou bien si le sens primitif est devenu rare et négligeable ?
Partir de la valeur principale, choisir d'après l'importance ? C'est se régler, semble- t-il, sur la pratique. Mais alors on retombe dans tous les embarras signalés plus haut. Quel est l'emploi fondamental de que ? Si on le trouvait, croit-on qu'il en résultât beaucoup d'ordre } L'incohérence hiérarchisée n'en est pas moins l'incohérence.
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Aucun artifice de classement ne peut donner à un des chapitres dont nous parlions plus haut : Symtaxe du subjonctif o\i Emploi de que y je ne dis pas Tapparence d'une chose composée, ceci serait de Tart, mais cette unité logique qui permet d'embrasser une matière, d'en rattacher les parties les unes aux autres, de la rendre féconde pour l'esprit et assimilable pour la mémoire.
Resterait d'ailleurs une autre difficulté, la principale. Nos grammaires gardent encore une apparence d'ordre, parce qu'il y manque les trois quarts de ce qui devrait y être. Prouvons-le avant d'aller plus loin.
Voici le chapitre des Degrés des adjectifs. Pourquoi des adjectifs ? Les adverbes n'ont-ils pas de degrés ? Plus souvent^ dirait Gavroche. Et les noms, et les caractérisations de toute nature : plus nature, plus comme il faut ? plus homme de bien ?
En outre pourquoi 'trois degrés ? Parce qu'il y avait trois formes en latin et en grec, comme encore en allemand ? Que nous importe } Ces trois formes ont du reste induit les grammairiens anciens à la plus fâcheuse des confusions. N'est-il pas contraire à toute méthode de mettre pêle-mêle degrés relatifs comme le comparatif ou le superlatif relatif, et degrés absolus ?
Ceux-ci ne sont-ils réellement que deux ? De presque tiède à brûlant, n'y a-t-il point d'intermédiaires ? Le thermomètre marque les degrés de température, le langage ne les exprime-t-il pas ? La vérité est qu'il y a toute une série de degrés, qui pourraient être groupés en trois classes : inférieursy moyens, supérieurs, qui iraient de Vhyposulfite au permanganate, drossez beau à parfaitement beau, ravissant. Les langues anciennes aussi avaient mieux que ce que des grammaires étriquées laisseraient deviner. Les nôtres sont d^une richesse !... conforme à nos besoins. On trouvera dans ce livre la série des moyens d'enchérir sur une appréciation. II n'y en a pas moins de treize. Est-ce enseigner la langue que les passer sous silence, à l'exception de deux ou trois ?
Retournons-nous maintenant vers les degrés relatifs. Sitôt qu'on a ôté les œillères que la tradition nous impose, que de découvertes ! Major, minor^ plus grand, plus petit sont des comparatifs de supériorité. N'y a-t-il donc pas de comparatifs d'infériorité : moins grand ? Et les comparatifs d'égalité ? Pourquoi sont-ils à peu près escamotés ? Sans doute parce qu'ils ne jouent qu'un rôle effacé. En effet ! Ils contiennent seulement toutes les équations des sciences. Quantité négligeable ! Seulement ils n'avaient pas de formes spéciales en latin.
Raison de plus peut-être pour chercher et pour exposer comment le
rapport d'égalité s'exprimait avant la diffusion des mathématiques et comment il s'est exprimé depuis. Quant, autant, tant, si, aussi, valent d'être expliqués. Leur syntaxe moderne exige même beaucoup d'attention, j'en appelle aux étrangers.
Dès lors une question se pose, impérieuse. Si on veut étudier la langue, où intercaler ce qui manque dans les livres de doctrine ?
Est-il possible de faire un chapitre des Degrés de Vadjectif, où il sera traité des degrés de l'adverbe et du nom, de l'emploi et du choix des adverbes de quantité, de même, comparatif par essence, et de vingt autres choses ? Peut-on dresser un chapitre de l'impératif où figureront les futurs et les infinitifs à sens d'ordres, plus tous les mots ou groupes de mots jetés en commandements : Silence ! Dehors ! Arme sur Vépaule ! Tenir debout ! où seront rangés parmi les demandes, les exclamations qui exigent, conseillent, supplient, accompagnées des formules qui les accentuent en revendications ou les atténuent en prières, avec pêle-mêle les conditionnels et les imparfaits des demandes honteuses, toutes les inventions de la platitude, toutes les subtilités de la politesse? Par quel artifice rattacher ce foisonnement d'expressions, ce formulaire social compliqué où une race raffinée a mis son empreinte, et des siècles de vie commune leurs marques diverses, à cette pauvre forme de l'Impératif, sans personnes, presque sans temps, mutilée, rapiécée, qu'on rencontre parfois, mais assez rarement dans ce labyrinthe ?
Un exposé de cette sorte serait un monstre contrefait, éclatant d'enflure et de gibbosités, un composé d'appendices. Je le dis pour l'avoir essayé,
car j'ai commencé par là.
Et cependant le nécessaire doit être introduit ; la langue doit entrer dans les grammaires. Par quel moyen ? A mon sens il n'y en a qu'un, mais il suffit. Entre les formes les plus diverses de l'expression, entre les signes les plus disparates, il y a un lien, c'est l'idée commune que ces signes contribuent à exprimer. Si on la prend pour centre, il ne s'agit plus de choisir entre des rattachements abusifs ou des omissions forcées, tout s'ordonne autour d'elle ; elle groupe des éléments linguistiques venus de toutes parts, et dont d'autres chapitres se trouvent allégés. Tout se complète, s'organise, se classe. De la sorte, quelques hommes cesse d'être aux indéfinis, pendant que des hommes est à l'article, une poignée d'hommes au nom, vingt hommes aux noms de nombre; les expressions de quantité précises ou imprécises se cataloguent dans le langage, comme le font ailleurs les nombres et les mesures.