‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 249 sur 586 · CHAPITRE VI MOYENS D'EXPRESSION DES ASPECTS · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI MOYENS D'EXPRESSION DES ASPECTS

Entrée dans l'action. — Nous n'avons point de forme spéciale du verbe qui indique que l'action commence, qu'on entre dans l'état (1). Nous nous servons de périphrases telles que : se mettre d, commencer d. Le XVI !« s. disait prendre le train de, qui signifiait à peu près tourner d, se disposer d, menacer de : Ses malheurs prennent le train de ne finir jamais (sÉv., LetL,

DCCCC).

Durée de l'action. — Une observation préalable est nécessaire. L'action qui se prolonge peut être continue ou discontinue. Autrement dit elle dure ou elle se répète.

Moyens intrinsèques de marquer cet aspect. — L'idée de continuation est quelquefois introduite dans le verbe lui-même, au moyen du préfixe pour : poursuivre, pourchasser.

Mais en général les verbes et les formes verbales servent indifféremment aux actions ordinaires et aux actions qu'on présente sous l'aspect duratif ou itératif : il a crié s'emploie pour un seul cri comme pour : 11 a crié deux heures durant.

De même pour la répétition. On peut dire, en racontant un enterrement : on deseend le cercueil, le prêtre dit les prières, etc.. Les mêmes formes s'emploient, quand il s'agit de ce qui se passe à la mort de chaque homme. Le poète a écrit : Puis, rien. La terre s'ouvre, un peu de chair y tombe ; Et r herbe de l'oubli, cachant bientôt la tombe, Sur tant de vanité croît éternellement (lec. de lisle, Po, barb.. Le Vent fr.).

PÉRIPHRASES DURATivEs. — Mais il cxistc dcs formes qui ont une valeur durative. En a. f., on se servait de être avec un participe présent. Si Vorrat Caries, ki est as porz passanz {RoL, 1703). Cette forme n'a pas atteint le développement qu'elle a pris en anglais. Elle y a tendu. Perdant son sens primitif (2), elle en arrivait à se substituer à de simples présents. Desportes écrivait: Sans qui rien ici-bas ne peut être naissant. Sévèrement blâmée par Malherbe et ensuite par Balzac, elle disparut au seuil de l'âge classique.

(1) C'est par abus étymologique qu'on parle d'une conjugaison inchoative. Elle Tétait en latin, elle ne l'a Jamais été en français : pourrir n'est pas plus inchoatif q|»e obéir.

(2) Déjà dans Roi, 1473 : Pur Deu uus prl que ne seiei fuyant (Cf. b. l., m, 336, et brunot» Doctr., 116).

Nous usons en place de diverses périphrases de durée, être en érain de, être à, être après : Je Sttis en trahi de corriger les épreuves ; — Madame est à s*habUler ; — Que pouvez-vous donc donner pour règle à et grand nombre d' ignorons ? la multitude ? Qu'ils uoyent eroistre tous tes jours j et en train de se grossir beaucoup davantage,? (boss.. Avert. aux P rot ^ vi9, 3« part., §47) ; — Je suis après à m'équiper (mol., Fourb,, ii, 5) (1).

Moyens extrinsèques. — ■ Pour marquer longueur ou brièveté, on se sert :

10 DES ADVERBES ET LOCUTIONS ADVERBIALES : longtemps et longuement, qui ont été enfin distingués ; brièvement, rapidement (2).

20 DES COMPLÉMENTS : en quelques fours, minutes, mois ; — en un clin d*œil, en rien de temps : Damon, le raisonneur, qui m'a, ne vous déplaise. Une heure, au grand soleil, tenu hors de ma chaise (mol.. Mis,, bll) ; — Les chagrins qu'il me cause M'occuperont assez tout le temps qu*i7 repose (rag.» Brii., 7).

Aspect de progression. — L'action peut être considérée dans sa progression. La langue possède pour l'expression de cet aspect une forme spéciale : elle emploie le verbe aller avec le participe présent ou le gérondif: les vivres vont augmentant de prix chaque jour ; — le mur va s'éeroulailt.

Cette forme verbale a failli mourir en même temps que la périphrase faite du verbe être. Elle avait à peu prè^le même sens en a. f. : Car prenez famey n'alez plus atandant (Aymer, de N., 1336; h. l., m, 337). Malgré Vaugelas, elle reprit vie, et fut sauvée dès la deuxième moitié du XVII® s. Elle a joui de nos jours d'une véritable faveur. // faut convenir que les mœurs. vont se dépravant de four en four (v. h., Dern, f. d'un Cond., 310) ; — J'ai depuis hier un rhumatisme qui ne va qu'en empirant d'heure en heure (flaub., Corr^y 2« sér., 88).

On insiste sur la progression à l'aide de compléments : de four en four, de plus en plus : elle va s' affaiblissant d'heure en heure.

Répétition. — Nous n'avons pas de formes d'itératif. Nous composons bien des verbes avec re : recharger ; — // tedina. Mais nous prenons aussi constamment des verbes ordinaires pour exprimer des actions qui se répètent : Je le crois bien ! vous les contrariez dès leur naissance (rousseau, Emile, I, 1790, p. 15).

10 En certains cas, on se sert de la périphrase ne faire que : Il ne fait que tousser ; — il ne fait que gémir.

(1) En passe de, avec certains verbes, signifie être en train de Anir l'action : avec d'autres être sur le point de la faire : être en pMSe de devenir académicien.

(2) Compendieusement a eu une aventure curieuse. La longueur du mot l'a fait prendre A contre sens. Au lieu de brièvement il a signifié longuement.

2t On compte avec précision ou non, le nombre de fois que l'action a eu lieti ; Je l'ai vu deux fols, dix fois.

RÉPÉTITION PÉRIODIQUE. On sc scft dcs distributifs : Chaque matin, ettaquefoiSy i(»us tes soirs, tous les ans : J'observe, comme vous, cent choses tous les Jours, Qui pourraient mieux aller , prenant un autre cours (mol.. Mis., 159). La langue courante dit : chaque trois semaines, chaque cinq minutes, Cî. Le samedi, vers midi, dans la belle saison, vous n'obtiendrez pas pour un sou de marchandise chez ces braves industriels (balz., Grandet, 4).

Habitude. — On se sert de ordinairement, d'habitude, d'ordinaire, communément : il sort ordinairement à neuf heures.

Rareté, FRÉQUENCE. Pour marquer la rareté ou la fréquence, la langue possède divers adverbes ou locutions adverbiales, telles que souvent^ fréquemment ; pour ridée contraire on emploie : rarement, de temps à autre, de loin en loin, parfois, des fois.

Le nombre des mots servant à former des locutions de ce genre, si grand «n a. f., s'est singulièrement réduit. On se sert surtout de fois: Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ; — je vous l'ai dit cent fois ; — Cent frts, éepuis six mois que ton regard m'évite (v. h., Ruy Blas, m, 3).

A noter les expressions composées : parfois, quelquefois, bien des fois, maintefois, souvenies fois. La dernière est vieillie comme quantes fois : elî^ était encore usuelle du temps de Malherbe. Le des fois de la langue poputeire tend à pénétrer dans la langue écrite (1). Cf. à diverses reprises, à de rares intervalles.

De plus en plus, ici aussi, la multiplication des machines amène remploi dfes expressions mathématiques, telles que tourner à 1200 tours, etc.... Elles sont si fréquentes qu'on ne se donne plus la peine d'ajouter en combien de temps se font ces tours : heure, minute, etc. ?

Accoxnplissemexit. — Pendant longtemps, rendre suivi d'un participe présent ou d'un participe passé, comme il est aujourd'hui suivi d'un adjectif, signifiait mettre dans l'état marqué parle participe : Rendre le cuidet o mort 0 recréant (RoL, 2733). Le tour fut blâmé et supprimé au cours du XVII® s. (h. l., III, 339). Il faisait encore bonne figure dans Malherbe : Et rendira, les desseins qu'ils feront pour lui nuire Aussitôt confondus comme délibérés {Poés,, xviii, 53).

Soit à l'actif, soit au passif, on construisait le participe passé avec la périphrase s*en aller, pour exprimer que l'action était sur le point d'être accomplie : mes faibles yeux, Dont les elartez s'en vont esteintes (racan.

iV) D«f Mè je m'en vais le soir, des fols fe ne rentre pas (v. h.. Mis., Mariue, 1. 8. chap. IT).

Pseaumes, xviii) ; — le poulet s*en alloit cttit. Le tour disparut au cours du XV1I« s. On dit aujourd'hui : va. allait être cuit. La même époque vit mourir aussi le tour fait du verbe devenir et du participe passé, qui avait un sens analogue: A quel point ma vertu devient-elle réduite? Il s'agissait ici proprement d'une progression de l'action allant vers l'aboutissement.

Quant aux formes verbales qui marquent l'aspect accompli, nou? en parlerons à propos de chacun des temps.

Mise en relief de la date ou de l'aspect. — On se sert des moyens ordinaires :

A) On commence la phrase par l'indication du temps : A deux heures revue,

B) On se sert de c*est : C'est le 11 Novembre 1918 que la grande guerre a pris fin ; — c'est il y a huit Jours qu*il fallait venir ; — c'est en quelques heures que la maladie a pris ce caractère de gravité (1).

De voilà: Voilà huit ou dix Jours pourtant que cette mauvaise émotion me revient en rêve (o. sand, Elle et /., ch. ii, 26).

C) On fait de l'indication de temps la phrase principale ; U y a dix ans qu'il est parti (2).

Il y a trente ans que j'habite Paris ; — Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remords (baudel.. Fleurs, L'homme et la mer) ; — Voilà îix semaines que j'explore cette forêt dans tous les sens (maur. bouchor. Th, pour les j. filles^ La Belle au Bois Dormant, 155). V. p. 457).

Durée illimitée, — On se sert de : sans fin, sans cesse, sans trêve» toujours : 0 pâles elkovans, troupe agile et sonore, Qui descendez sans trêve et montez le courant ! (éd. grenier. Prélude de VElkovun, i, 77) ; — Vos mânes irrités volent à l'aventure Ety sans se consoler, volent, volent sans fin (Id., Ib., 78).

La langue populaire dit : sans fin ni bout, sans fin ni cesse.

On exprime l'idée contraire par divers compléments : temporairement, momentanément, pour un temps, un moment, un instant, une minute.

(U C'était U première fois de sa vie qu'il se faisait le seruiUur de quelqu'un (u. sand, ElU et /.. ch. rv, 43).

(2) J'ai mis trois semaines à me remettre est, à tout prendre, une phrase du même ordre, où la durée de la convalescence forme la phrase principale. — Cf. Stephen fut deox Jonn sans pouvoir sortir de sa chambre.,. Il se pasia quelque tempe sans que ni V un ni Vautre voulAtcon^ mencer (a. karr. Tilleuls, 19); — Ces arbres-là sont très longtemps aitant de produire (Donn., La Pair., ii. 5).

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