‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 274 sur 586 · LES MOYENS DE QUESTIONNER · texte numérisé non relu

LES MOYENS DE QUESTIONNER

que courS'je, dors-fe, pends-je, qui sont de pures boufïonneries. Les barbarismes tels que: sentè-je, perdè-fe, que certains grammairiens n'eussent pas répugné à substituer à sens- je, etc., n'ont pu s'introduire. Mais nous disons encore très bien : où Sllls-Je? — ai-Je donc besoin de vous? — Franchement suis-Je bien coupable d'étudier dcuis ce pauvre petit corps.,, le secret qui^va sauver des génératioris entières (curel, Nouv, Id., i, 4).

D'autre part, aucune difficulté ne se présente avec les autres personnes du singulier ou du pluriel: venez-vous? étais-tu là? Se souvient-il?— Powrquoi s*est-elle adressée à moi? Savait-elle donc que je raimais?.,. M'avaitelle vu à cette fenêtre ? S*était-elle jamais retournée le soir quand je l'observais dans le jardin ? (muss., ChandeL, m, 2).

Ce n'est pas la difficulté de la première personne du singulier de quelques verbes qui a causé le grand mouvement de transformation de la forme interrogative. La vraie cause probablement, c'est que la langue a tendu instinctivement et à marquer fortement l'interrogation dès le début de la phrase, et à garder l'ordre ordinaire des mots : Est-ee que Jean viendra bientôt ? Il y a là à la fois un phénomène analogique de syntaxe, qui tend à étendre à tous les cas la forme ordinaire de la phrase (1), et un phénomène d'ordre psychologique, qui poussé à insister sur le caractère interrogatif. C'est un de ces renforcements d'interrogations, dont nous parlerons bientôt.

Les interrogatils périphrastiques. — Quoi qu'il en soit, le succès de la forme est-ce a été tel qu'elle s'est introduite auprès des mots interrogatifs tels que : qui^ quoi, comment, où, pourquoi, etc.

Dès le Xlle s., on rencontre la formule périphrastique est-(ce) que ?: cument est dune que Adonias règne ? (IV Liv. iî., m, i ; h. l., i, 259).

Au XVe s., ces phrases deviennent très communes dans toutes sortes d'interrogations : qui esse qui m'a frappé ? {Mijst. V. Test,, 4763) ; — Quesse que vous avez ? (Ib., 4577) ; — De quoy esse que couvriron De nos corps les secretz piteux ? {Ib., 1736).

C'est que se rencontre également : pour qui c'est que vous me prenez ? (Pathelin, dans Farc, éd. Jacob, 109). C'est est particulièrement fréquent dans l'interrogation indirecte : je vous demande Pourquoy c'est que vous l'avez bastie (Myst. V. Test., 5656).

Au XV Je s., les interrogatifs périphrastiques deviennent de plus en plus usuels (h. l., II, 319) : Sire, qu'est-ce que i 'ay dit ? (nic. de troyes. Par., 151) ; — pourquoi est ce que je me desconforte ainsi ? (tourn., Cont., iv, 5, A. t. /r.,vii, 198). C'est est aussi commun que est-ce (2): dittes, si vous sauez Qui c'est qui a ce concile excité (pelet.. Orf., Œuv.,22o v^) ; — ie me suis tnquis d'où c'estoit que le bois réduit en pierre aurait esté apporté (paliss..49).

(1) C'est à la même raison qu'est due l'introduction de que qui permet aux gens du peuple de dire : pourquoi qa* Cy vos ? — Comment qa* tu dis ? — Où <|U* t*as pris ça ? " (2) A noter que c*est se développe aussi dans les phrases non interrogatlvcs : Ne plus ne moins, que font nos damoiselles, quand o'eit qu'elle! ont /ei<r ■ cache-iaid > que oous nommez iourel de nez (Rab., v, xxvi).

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Au XVI I« s., les grammairiens furent en général hostiles aux in terrogatif s périphrastiques. Vaugelas, Bouhours leur préféraient l'interrogation simple, Furetière veut qu'on dise : Que demandez-vous? et non: qu'est-ce que vous demandez ? Ceux des classiques qui n'ont pas craint de reproduire la langue courante en présentent souvent : Qu'est-ce que c*est que cette logique ? (mol., B, G., II, 4) ; — Qu'est-ce que c'est donc qu'// y o, mon-petit fils ? (Id., Mal. Im.^ I, 6) ; — Cf. Comment est-ce qu *on le nomme ? (la font., Ragot., 94).

L'opposition tenace faite à ce pléonasme dure encore. Elle n'a pu prévaloir contre l'usage : faudra voir qui est-oe qui sera mangé ; — nous verrons qui est-ce qui rira pour finir. On va jusqu'à dire: Combienest-ce que c%st? (h. monx., Se. pop., 163).

Il serait peut-être bon de jeter du lest, et de faire une démarcation entre est-ce et c>.s7. Qui est-ce qui frappe ? est aujourd'hui accepté de tous ; qui c*est qui frappe ? est vulgaire (1).

D'autres démarcations sont possibles. La formule est-ce s'est phonétiquement réduite à s dans d' ous' que? pourquoi s' que? qu'on entend dans la bouche du peuple: Ous qu*// est, le monstre ? mais, OUS qu*i7es/ .^(vidocq, Mém., II, 128). Il n'y a aucune possibilité d'accueillir ces réductions en langue écrite.

Il existe des périphrases interrogatives[faites avec d'autres verbes que être. Nous les trouverons ailleurs : Pourquoi donc faire que vous voulez voir ces passeports ? (h. monn., Se, pop., 181).

Interrogations multiples. — Il arrive souvent que deux interrogations se présentent à la suite l'une de l'autre. On construit alors souvent la seconde en proposition hypothétique, en se servant ou non delà périphrase c'est; Vois-]e des vérités OU si mon œil s'abuse ? — Est-il vrai que je veille, ou si c'est que je dorme ? (bours., Mort Viv., m, 5) ; — Tftcheront-ils de me nier la chose ?.., Ou s'ils entreprendront de l'excuser? (mol., Fourb., i, 4) ; — Et pourquoi donc ? Ëtes-VOUS souffrant, OU Si c'est un méchant caprice ? (muss., ChandeL, m, 3); — lequel est écrit dans les yeux\ Du stupide ou du lâche, on si c'est tous les deux? (Id., éd. hem., i, 84 ;— distingue-t-on une verrue au bout ?... Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? (rost., Cyr., I, 4) ; — Est-ce du sang, corbacque ! ou bien si c'est du son Qui court dans vos vaisseaux artériels ! (Id.; Roman., m, 2) (2).

(1) Cest donc Fournais, alors 7 — Oui, monsieur. — Sais-tu il e'eit qu*'/ a oendu son chien d^chasst ? — Faut croire que oui... fne le vois plus avec (h. monm.. Se. pop., 147f. A pl«s forte raison, doit-on laisser au peuple la forme où le que s*est introduit devant c'est : Ah çàl q«l qae e'est, diable, qui peut bien couper les cheveux à monsieur des Petits-Champs? {is\yi&D., Leur b. physique, 7).

(2) Voir ToBLER, Méi., 32.

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