‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 302 sur 586 · LA PART A FAIRE AU SENTIMENT (I · texte numérisé non relu

LA PART A FAIRE AU SENTIMENT (I

C'est une division nécessaire, mais très artificielle, que celle qui sépare les sentiments des jugements et des volontés. Le sentiment entre dans une foule de jugements, et inversement le sentiment n'exclut nullement le jugement. Ainsi nous trouvons une chose naturelle. Proprement cela signifie que nous la jugeons conforme à la nature. Il peut n'y avoir là qu'un jugement scientifique et objectif, d'où toute passion est absente, par exemple, quand des médecins, après autopsie, concluent à la mort naturelle.

Dans d'autres cas, au contraire, l'assentiment intellectuel que nous dorrnons à un acte peut être accompagné d'une sympathie plus ou moins vive pour cet acte. Nous le jugeons encore, mais nous le sentons aussi, témoin cette phrase : H est naturel que nos populations du Nord aient été exaspérées par les dévastations inutiles des Allemands. Quand Chateaubriand dit : Il est naturel que le schisme mône à V incrédulité et que l'athéisme siAwe T hérésie (Gén,y I, ch. i), il n'est guère possible, étant donné l'auteur, de voir là une simple constatation de la raison. D'où le même mode qu'après les verbes de sentiment (2).

Qu'on écoute Phèdre : 0 /oz, qui vois la honte où je suis descendue. Implacable Vénus, suis- je assez confondue ? Tu ne saurois plus loin pousser ta cruauté ! Ton triomphe est parfait, tous tes traits ont porté ! Évidemment, elle rapporte des faits, mais «avec une tristesse accablée.

La moindre phrase met en jeu notre sensibilité. Questions, réponses, ordres, demandes, énonciations de toutes sortes prennent tout à coup un caractère sentimental, depuis les vers lyriques ou les tirades de tragédie jusqu'à une modeste réflexion comme : c'était un brave homme !

Or le langage reflète cet état de choses. De sorte qu'il faudrait se garder de croire qu'une démarcation rigoureuse puisse s'établir entre les choses senties et les choses pensées. Les chiffres font réfléchir, dit-on. Ils font aussi battre les cœurs.

Le résultat, comme on peut le penser, ce sont des mélanges et des croisements de syntaxe. Attendre, par exemple, est sur une frontière. Un adjec-

(1) V. (H. BALLT, Précis de stylistique, 127. On peut dire que Tétude du style affecUf français date de ce livre.

(2) Cf. C'était II ilmpto Qu'elle me parltt de la sorte (bourg.. Corn,, 43) ; — L'important c*est que cette erreur R'alt pat duré (a. cap., Ange, i. 6).

tif , un adverbe, un complément vont donner leur physionomie aux attentes. Elles deviennent impatientes et anxieuses, ou bien tranquilles et sûres, elles espèrent et désirent ou bien redoutent. Mais où classer Voitente pure et simple ? Calcul ou souhait ?

Le langage n'est pas plus le résultat d'analyses psychologiques que d'analyses logiques. D'où bien des surprises. Ainsi le verbe sentir ne se classe pas parmi les verbes de sentiment, mais parmi les verbes de pensée. On dit : Je sens qu'il le faut, que cet enfant est perdu. Les verbes sont à l'indicatif. Comprendre, s'expliquer, au contraire, entraînent le subjonctif des verbes de sentiment : Je comprends qu'il tienne à ce souvenir ; — je m'explique qu'il soit le premier de sa classe. Le mérite, au moins en certaines matières, se pèse, s'examine, se juge. Or le verbe mériter a la syntaxe d'un verbe de sentiment : // mérite qu'on ptenne sa défense : — cela vaut qu'on s'y rende.

L'analogie a fait son œuvre de confusion. Ainsi les expressions impersonnelles ont presque toutes la syntaxe des verbes de sentiment, alors même que la pensée n'exprime qu'un jugement, tout cje raison : il est avantageux, bon, convenable, difficile, juste, etc.. se font suivre du subjonctif : // est difficile que des artistes fassent une œuvre en commun ; — // est juste que le produit du travail appartienne pour la plus grande partie au travailleur.

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