CHAPITRE IX LE DÉPIT, L'ENNUI, LE CHAGRIN, LE REGRET
10 Pour traduire ces sentiments, qui vont de la contrariété au désespoir, suivant la cause qui les produit et suivant la sensibilité du sujet, la langue dispose d'un vocabulaire énorme : Je souffre, je m'afflige, me désole^ je suis ennuyé, chagriné, navré...
Nous avons perdu quelques impersonnels: il m'ennuie, il me fâche, il me pèse. Mais ils ne sont morts qu'en apparence. On les retrouve avec d'autres sujets: Cela m'ennuie ; ça me fâche... D'autre part, les constructions impersonnelles d'adjectifs et de noms fournissent une extrême variété : il m'est dur, douloureux, pénible, c'est un chagrin pour moi, que ce projet de mariage ait échoué.
Nous avons dit comment l'addition d'un objet secondaire permet de rapporter le sentiment à la personne qui l'éprouve : Ce m* est un chagrin.
Quand il y a regret, on regrette, on déplore, on pleure, on se mord les doigts ^ue ; on déclare qu'il est dommage, fâcheux. Le mode est le subjonctif: C'est dommage que son tableau n'ait pas été fini pour le Salon.
Jusqu'à l'époque classique, on considérait volontiers l'objet du regret comme un fait, d'où l'indicatif : l'ambassadeur d'Espagne... à tout propos regrettoit que tout cela ne se faisoit en la présence du prince d'Espagne (malh., Lett., CLXXXi) ; — C'est moi qui suis marri que pour cet hijménée Je ne puis révoquer la parole donnée (corn., Suiv., 1505, var.).
Après la première moitié du XVIII® s., l'indicatif devint plus rare : La Flamma se plaint au XI V^ s... que la frugale simplicité a fait place au luxe (voit., Ess. s. mœurs, lxxxi). — Mais : Le Brun jette les liauts cris que Palissot... ait fait des couplets contre lui (dider., Nev. de Ram., 98).
La langue populaire a ici encore la faculté d'user de son de ce que. Comparez : // se plaint qu'on l'ait offensé et : // se plaint de ce qu'on l'a offensé (2).
20 On emploie des exclamatives : Quel dommage, quel malheur, etc., que tu ne te sois pas trouvé là ! (3) — Et dire que pendant que nous sommes là
<1) Exclamations : Dommage ! AUonSy bon I Quel contretemps I Las a été remplacé par hélas depuis Tépoque classique. La douleur ptiysique a ses cris : Aïe (anc. impér. du verbe aider). — Aie de mon pied (A. daud., Tart. Alp., 344), Ouïe ! Oh I Brr l
C*est là que les Jurons jouent grand rôle : Sapristi^ Saperlotte, etc..
Les écrivains romantiques ont usé et abusé des grands cris évocaleurs : Malheur I Enfer et damnation I
(2) On voit quelquefois apparaître un ne analogique: Je... ne me puis imaginer qu*autre chose oous ait empêché de m* écrire que le regret de ne me donner quelque mauvaise nouvelle (mai.h.« Lett., cxxvii).
(3) V. TOBL.. Verm. Beitr., m, 132.