LIVRE PREMIER
LES NOMS PROPRES
01>8ervation8 générales. — On a coutume de diviser les noms en deux catégories : noms propres et noms communs. Théoriquement, le nom propre est celui qui est pariiculier à un être, à une ville, à un peuple, tandis que le nom commun s'applique à un groupe plus ou moins vaste d'êtres ou de choses.
Il est peu de noms propres qui désignent uniquement une ville ou une personne : beaucoup de villes des Etats-Unis portent le nom de villes de l'ancien continent : PariSy Amsterdam, Syracuse, Si-Cloud, Memphis,,, En France il y a beaucoup de localités qui se nomment V Ulefranche, Villeneuve, Saint' Etienne ; les mêmes noms de personnes s'appliquent très souvent à des gens qui n'ont entre eux aucune parenté : combien y a-t-il de Lefebvre ou de Ferry ? Comment prétendre que le terme de Parisiens, qui s'applique à plusieurs millions d'individus, soit un nom propre suivant la définition ? Inversement, comment se fait-il que des mots comme V enfer, le paradis,., qui ne s'appliquent qu'à un seul objet, soient considérés comme noms communs ?
L'étude de l'origine des noms propres montre mieux encore combien la distinction habituelle entre noms communs et noms propres est une distinction fragile et conventionnelle. Les noms passent sans cesse d'une classe dans l'autre (1).
Les gens et les pays. Onomastique et toponomastique. — L'étude
DES NOMS PROPRES. — PRÉCAUTIONS A PRENDRE. — L'étudc dcS nomS
(1) I«es conventions ordinaires se trouvent marquées dans l'écriture : le nom propre prend une majuscule, le nom commun n'en prend pas. Cest un usage récent. Changeons de siôcle, les choses ne vont plus de même : la Foi au XVII* s. ne s'écrit qu'avec une grande lettre (cf. l'écriture allemande).
propres a donné naissance à une science, h* onomastique est l'étude des noms de personnes; la ioponomasiique est l'étude des noms de lieux (1).
En pareille matière les difficultés sont extrêmes, car des altérations continuelles défigurent les noms propres, et il ne faut tenter de les interpréter que quand on possède des documents voisins du temps où ces noms ont été donnés ; encore faut-il user des plus minutieuses précautions.
La rue aux Ours s'appelait vraiment la rue aux oues (aux oies), et Si- André des- Arts, St-André-des-Arcs, (Il y avait là des arcades). De même à la campagne. On imagine facilement que St-André-le-Gaz porte un nom déformé, puisque le gaz est d'invention récente. C'est St-André-le-Gua ( = le gué) (2).
Or, les scribes du Moyen- Age ont commis d'aussi lourdes erreurs. Sannois (on nasalisait an), a été compris comme cent noix, et traduit gravement en latin centum nuces.
Les noms de localités et ) 'histoire. — Ce qu'on sait de réel de la provenance des noms de lieux est extrêmement curieux ; c'est l'histoire générale ou locale qui s'est écrite là dans les noms comme dans des monuments. Les moins connues des populations ancestrales ont laissé leur souvenir dans des noms ; les Ligures à Manosquc (Bas.-Alp.), Venosc (Isère), Mantache (Hte-Saône), Syroz (Jura) ; les Gaulois ont donné à des accidents géographiques, à des villes, des noms qui subsistent encore : Nantes (marais), Condé (confluent). Beuvray, Bourbonne, Verdun, Lyon, portent leurs noms gaulois évolués (Bibracte, Borvonis, Virodunum, Lugdunum, où le suffixe dunum exprimait l'idée de hauteur. Cf. Dun les places, Donon, Autun, Issoudun, etc.).
On voit se développer la civilisation romaine au pullulement des villas, établissements ruraux autour desquels se construit le villaticum, les dépendances et aisances, qui sont devenues le village, lequel porte encore souvent le nom de son propriétaire : Sévigny (Sabini-acum), Vitry (Victori-acum).
Puis, c'est le christianisme ; les Saint-Martin, Saint-Cloud, Saint-Biaise, Saint- Sébastien, à qui on donne le nom du patron du lieu. On retrouve d'autres traces du christianisme dans La Croix aux Mines, le Martroi, Dammarie, Dammartin, Dampierre, etc.
(1) (Se reporter particulièrement aux beaux travaux de Longnon. Le petit livre de Loréoan Larchey (Dictionnaire des noms contenant la recherche étymologique de vingt mille noms) est un livre d'amateiu".
(2) La carte d'Etat-Major, faite par un corps d^offlciers fort instruits, mais étrangers au pays et ignorants des parlers locaux, fourmille de mépHf 3S. Elle renferme un nombre exagéré de Afon moulin et même un Lou sabés pas. Le paysan interrogé sur le nom du moulin s* est trouvé être le propriétaire ; Ia}u sabés pas est une réponse : Est-ce que vous ne le savez pas 7 Le bois de la Bessée (des Bouleaux) est devenu le bois de VA. B. C, et le plateau de VArenier (sablière), un plateau de C Araignée. M. A. de Rochas raconte qu'en Dauphiné, prés de Saint-Geoire, il demanda à plusieurs personnes le nom du petit plateau sur lequel il se trouvait. Un pasrsan Ivi répondit : Ochué. Un autre : Louchu (C'était Au seuil, transformé par l'habitude locale de chuinter et de supprimer les finales). L'insUtuteur du village voisin expliqua : * C'est le chut, ainsi nommé probablement parce que l'endroit est solitaire... Un capitaliste du lieu dit : Suez"; le propriétaire, flairant un contrôleur de l'impôt, déclara qu'il fallait dire : aux suées, à cause de la peine que l'on avait à cultiver ce terrain pierreux i
LES NOMS PROPRES
Les Barbares envahissent le pays roman. Ils sont cantonnés : des Sarmales à Sermaize, des Taïfales à Tiff auges sur Sèvre, des Marcomans à Marmagne, Ils refoulent les Gallo-Romains ou les dépossèdent, et la limite de leur domaine se marque par des noms tels que FenestrangCf Morhange, En Normandie CaudeheCy QuUlebeuf, Barfleur, Yvetot, le Havre révèlent des établissements fondés par les Danois» nouveaux venus.
La vie cénobitique se généralise. Il s'établit des : Mousiier (Corrèze, Lotet-Garonne, Nord), Le Moustoir (Côtes-du-Nord, Morbihan), Monesiier (Dordogne), le Monêlier (Hautes- Alpes), sans compter les diminutifs: Montreuil, Monesterol, Monistrol, Moniereau, (Cf. Noirmouiier, Moyenmoutier),
Puis c'est l'âge féodal. Ce sont les ferlés et les châteaux : La Ferlé- Gaucher, Château- Thierry y Châteauneuf, Châteauvillain, Castet-Sarrazin,
Des privilèges sont accordés à des villes de fondation récente pour y attirer les habitants ; ils sont rappelés dans les noms de Villefranche, Francheville, la Sauvelat, Sauoelerre, Monségur. Et l'histoire moderne se reflète là comme l'histoire plus ancienne, ainsi qu'en témoignent Charleville ou Brazzaville,
Multiplicité des noms de lieux dits. — Les cartes^ même les plus détaillées, ne donnent qu'une infime partie de cette nomenclature. C'est le cadastre qui révèle les innombrables noms des lieux-dits, où se sont enregistrés les petits faits de l'histoire locale: la Basse du Cerf (où on a tué un cerf), la Croix-Louis (où il y eut un homme mort et un monument), la Cannebière (où poussait du chanvre), les Jonchères (où croissaient des joncs), La Ferrière (où on extrayait du fer), etc.
La vie des générations, dans ce qu'elle a eu de général ou de particulier, de normal ou d'accidentel depuis vingt siècles, s'est marquée là dans une nomenclature sans fin, qu'achève de varier à l'infini la diversité des parlers dialectaux, et dont l'étude est loin d'être achevée.
Les nozns de personnes. — Noms de baptême et prénoms. — Très souvent le nom de famille n'est autre chose qu'un ancien nom de baptême, le seul qui comptât pour l'Église, le seul qu'elle con^naisse aujourd'hui encore dans les cérémonies (Ne intres in judicium cum servo tuo Petro.,. Prière des morts). Aussi y a-t-il d'innombrables Jacques, Gilles, Martin, Albert, etc. Ces noms subissent naturellement l'influence du parler local et ont la forme qu'il leur impose. En outre ils reçoivent des suffixes diminutifs ou autres : à Jacques comparez Jaqnet, Jacquot, Jacquier, Jacquou, Jacquemin, Jaqueminot, Jacquin, Jacquinet, Jacquinot, Jacquart,
Depuis une loi de l'an II, les noms de baptême sont devenus des « prénoms » . A cette époque, et pour des raisons historiques, on donna aux enfants des noms pris à la nature ou bien aux événements contemporains : Brutus, Racine de la Liberté, Régénérée Vigueur, Siboulette ou même Caffé Billard. Il y a aussi des Mirabeau, des Robespierre, des Pétion,
Aujourd'hui, suivant une loi de germinal an XI, les prénoms doivent être ou des noms de personnages connus de l'histoire ancienne, on des noms qui figurent aux différents calendriers. Le nombre en est donc considérable, mais limité. Théoriquement aucune fille ne devrait s'appeler Henriette, malgré Henriette de France, aucun garçon : Joffre ou Wilson, L'usage fait assez souvent violer la régie, et tout mouvement n'est pas arrêté (1).
Il n'y a point en France de prénoms « tabous » . Les filles peuvent s'appeler Marie, au lieu d'être, comme en Espagne, par respect religieux, baptisées d'une appellation relative à la Vierge : Dolores, Concepcion, Assompcion. Cependant peu de garçons portent le prénom de Jésus,
Noms de famille. — En ce qui concerne les noms de famille (les titres), on n'a pas naturellement attendu l'état-civil pour donner des noms aux individus, afin de les distinguer autrement que par leurs noms de baptême. L'idée de fils d'un tel est à l'origine dans le nom qu'on ajoute au prénom ; longtemps l'appellation qui rattachait les générations les unes aux autres exprimait la filiation : Pierre Ganelon signifiait Pierre fils de Guenes, comme dans les langues anciennes. Peu a peu cette notion s'est effacée et George Baron n'éveille aucunement l'idée de George fils de Baron.
Signification des noms. — fo Noms d'origine. — Ils disent le lieu où est né ou bien d'où est venu celui qui le porte : Bourguignon, Breton, Liégeois, Poitevin, Picard, Lebreton, Lelorrain, Dupuy (puy = hauteur), Durupt (ru = ruisseau), Dumas (mas =^ maison). Desmasures, Dumont, Delaunay, Laboulaye (lieu planté de bouleaux), Latreille, Lafont, Laval.
La « particule » . — Les noms « nobles » ne sont pas à mettre à part : ce sont originairement des sobriquets de terre. On peut écrire Monsieur du Pont comme M. Dupont ; de Launoy ou Delaunoy ; l'origine est la même.
Il faut arriver à notre siècle, où la vanité nobiliaire a recommencé à sévir, pour que le de suffise à constituer un titre de noblesse. Au XVII° s. on savait fort bien que le de ne signifiait rien. Molière (dans Le Bourgeois gentilhomme) de Caillières (dans ses Mots à la Mode, p. 134), ont ridiculisé les prétendants à la particule. Les vrais grands seigneurs signaient non point : de Condé, d'Aumale ; mais : Condé, Aumale, Louis XIV signait Louis ; Philippe d'Orléans, Orléans.
2^ Noms de professions. — Citons : Boulanger, Charron, Bourrelier, Cordier, Savetier, Sabatier, Grolier (qui fait des grolles, des souliers). Meunier, Fèvre, Bouvier, Masson, Bourrelier, Parmentier (ouvrier en parements). Taillandier, Letailleur, Lecorbelier, Leprêtre, Loiseleur, Tubeuf, Mouillefarine, Taillefer.
(1) La liste — non officielle — publiée en 1865, renferme d'ineffables bouffonneries : Léonfine ou JulitHt n'y figurent pas, mais on y trouve Perpet et Eusébiote; Hortense en souvenir d'Hortensius, est donné comme un masculin. (V. éd. i£vy» La Question des Prénoms, libr. .Indic, 1913).
LES NOMS PROPRES
30 Noms diversement caractéristiques. — Ici la variété est infinie. Tout ce qui se peut apercevoir de manières d'être pliysiques ou morales, d'aspectSy d'attitudes, de dispositions, d'habitudes, de tics, a fourni à l'observation ; les rois eux-mêmes ont eu leur surnom, de Louis le Débonnaire ou le Gros h Napoléon le Petit Mais combien fades sont ces créations de courtisans et de politiques auprès des trouvailles de l'esprit populaire ! Maufait, Bestourné, Lehérissé, Courbet, Grisard, Crépin, Petitjean, Magre, Malgras, Grasset, Lerouge, Lebref, Lebrun, Legros, La jeunesse, Leborgne, Courtecuisse, Malapert, Mauclcrc, Courtois, Testevuide, Malfilâtre (mauvais beau-fils).
Les habitudes, les caractères sont rappelés : Boileau, Engoulevent, Pipenbois,
Les analogies avec les animaux inspirent et relèvent toute cette nomenclature : Brachet (petit braque), Cochet, Connil (lapin), Fouquet (écureuil), Hérisson, Fauconnet, Poisson, Lejars, Loiseau, Loison, Lesinge, Lachêvre,
Les noms de plantes servent également : Poirier, Pommier, Fougère. Vigne, Malherbe, Malebranche, Laprune, Larose.
Le rôle des surnoms et des sobriquets. — Pour marquer l'importance de ces appellations qui renouvellent les signes auxquels on reconnaît les individus et indiquer le genre de leçons à faire avec les matériaux locaux, je donnerai en exemple l'onomastique d'un village de TAuxois autour de 1870 {Villy-en'Auxois),
10 Noms de dignités ou de grades, — Les gamins portaient des bonnets de laine pointue, l'un d'eux s'était présenté avec un bonnet neuf, dont la partie supérieure restait verticale. Ses camarades s'écrièrent : « On dirait la mitre du pape » . Le sobriquet lui resta. Ses descendants étaient des Pape. Le grand père fut Pierre Pape (de son vrai nom Gallien), De plus savants l'appelaient le Saint-Père. Sa fille fut Manette Pape (Marie-Anne Gallien). Son petit-fils « le moinet de chez le père Pape » . Empereur, Commandant, Capitaine, Bonaparte, avaient été appliqués à d'anciens soldats de Napoléon, qui avaient constamment ces mots à la bouche. Les guerres du second empire avaient créé un Cuirassier.
2^ D'autres habitants étaient distingués par leurs particularités physiques : Le Grand Charles, le Grand Fleurot, le petit Claude, le gros Guenau, le vieux Louis, Jean le Gros, le Bogueria (le bègue), le Gambi (le boiteux), le Poifin (le poil fin), VÉcherbeuté (le mal peigné), le Bane (le borgne), le Beussu (le bossu). Inutile de dire que ces surnoms restaient, même quand la vie avait effacé le caractère distinctif. Le jeune Lcchot avait 88 ans.
30 D'autres s'étaient signalés par leurs particularités morales: Trécaissier (tracassier, chercheur de procès), Railloue (railleur). Diverse (remuant).
40 Aux noms de familles on substituait des prénoms. Les Fournier étaient des Toussaint, du prénom de l'un d'eux : Jean Toussaint, Marie Toussaint ;
les Faucillon devenaient de même des Milan (Emiland) : Catherine Milan ; de même Charles Louis était le flls de Louis Ménétrier.
U arrivait aussi que le mari prenait le prénom de sa femme : Charles Thérèse était un Ménétrier dont la femme s'appelait Thérèse (nom rare).
50 Sobriquets d'origine accidentelle. Un beau-père avait la vanité de son gendre, qui était riche. On l'appela Genre (gendre). Un autre, nommé Gallien, s'entortilla dans un procès en faveur d'un flls mineur, il fut désormais Mineur, Cet autre s'était montré un peu bêta : Bastien, En revenant de la ville, un jeune paysan eut l'imprudence d'appeler sa sœur: sœurette; ce nom prétentieux lui resta. Quant à Cul-Blanc, c'était un « ramassé », un étranger, venu de Dampierre, pays pauvre, aux champs encombrés de tas de pierre, où le cul-blanc va nicher; de plus il était plâtrier. Double justification.
La liste de ces sobriquets n'est jamais close. Un Charles Bovary quelconque arrive, le visage couvert de taches de rousseur. On parle de lui : Tu sais, celui qui a le nez garni. Voilà un Nez Garni, Dans bien des endroits les noms sont autant dire hors d'usage, on ne connaît que les sobriquets vieux ou neufs : Cartille, Napoléon, la Baronne, Barbe de bigne, etc.
NÉCESSITÉS ET FANTAISIES. — A dire vrai, l'esprit populaire obéit à un instinct profond. Le village est souvent composé de cinq ou six familles. Les parrains et les marraines sont les mêmes et donnent leurs prénoms aux enfants, qui se trouvent avoir même nom et même prénom. On réagit.
Puis la malice s'en mêle. Aux sobriquets nécessaires s'en ajoutent d'autres, et tout le monde se trouve rebaptisé. Or, ces appellations se perpétuent et se transmettent. Au temps où l'état-civil n'existait pas, ni les registres de baptême, où rien ne garantissait l'immutabilité légale des noms de famille, on s'imagine facilement le rôle prépondérant joué par ces sobriquets, dans une société dont la vie était généralement sédentaire. Ils devenaient des noms héréditaires, jusqu'au jour où la fantaisie trouvait bon de les remplacer. Aujourd'hui, ils fournissent les noms à côté.
Les nozns étrangers. — Il y en a beaucoup : Mullcr, Scott, Abbéma (hollandais), Garros (espagnol), Paoli (italien), Bergson (suédois), etc. Sou vent aussi les étrangers portent le nom de leur pays : Lallemant, Liégeois, Gantois, Ils ont reçu un sobriquet. Les Juifs, auxquels on a donné un étatcivil seulement à la fin du XVIII® s., ont pris ou gardé des noms ou prénoms hébraïques : Lévy, Siméon, Abraham, Isaac ; des noms de lieux : Bordeaux, Caen, Lyon-Caen, Carcassonne, Lisbonne, Spire, Landau, Hada mar, Rosenthal (la vallée des roses) ; des noms de plantes ou d'animaux : Blum (fleur), Hirsch (cerf), Locu^c (lion), Myrtil. Beaucoup de ces noms sont allemands ou alsaciens.
LES NOMS PROPRES
Lea noms de l'antiquité bébralque, grecque et latine* — - Les noms savants ne pouvi^ieiit point être l'objet d'un travail de l'esprit populaire. Us devaient être empruntés tels quels. Cependant une adaptation partielle pouvait les franciser d'aspect.
Au XV 1<^ s., la tendance était d'adapter des noms antiques. On usait de plusieurs moyens ; < on leur troussait la queue » , comme dit Henri Eslienne, en transformant les désinences. La désinence véritable était remplacée par un e muet : Eneas — Enée^ Titus ~ Tile^ B rat as — Brute ; o devenait on : Diào — Bidon ; ou bien on leur donnait une forme française voisine par le son de la forme antique : Krémès — Krémé,
En poésie, il n'y avait pas grand inconvénient à franciser comme il plaisait les mots antiques, mais la question se posait plus sérieuse pour les traducteurs, Amyoi n'hésita pas : il naturalisa les noms propres; Montaigne eût voulu qu'on les laissât tels quels, déclarant avec raison qu'autrement ils ne seraient plus reconnaissables. Mais il était trop tard déjà, on ne pouvait revenir en arriére ; Térence est resté, comme Piaule ou Virgile. Corneille traitait encore les noms propres avec une grande liberté, A côté de formes toutes latines, on en rencontre chez lui de très francisées. Il en est de même dans les romans de son temps ; dans la même plirase de Cgrus^ la moitié des noms propres ont leur forme latine, Tautre moitié la forme adaptée, Vaugelas prétendit régler la question en disant quô> quand un mot était trop connu, il fallait le franciser, sinon, qu'on le laissât tel quel. Mais ce n'est là que l'apparence d'une régie : il suffit en effet d'un chef-d'œuvre pour rendre un nom inconnu célèbre du jour au lendemain, Poiyeade par exemple.
Au XIX^ s., le souci du pittoresque et de l'exotisme a fait reprendre les noms anciens. Leconte de Lisle fit de cette restauration des noms propres un véritable système ; non seulement dans les œuvres grecques il emploie les noms grecs : Zens et non Jupiter^ Héphalsios et non Vulcain, Poséidon et non Neptune ; mais il rétablit sous leur forme exacte des noms depuis longtemps entrés dans la langue : Heklôr au lieu d* Hector, Agamsmnôn au lieu d' Agamemnon, Ainéias au Heu d'Énée, Akiiilleas au lieu d'Achille.
FéripliraseB non:Linales. — A l'aide de son démonstratif simple, la langue ancienne faisait des périphrases, équivalentes en réalité à des noms : Ceux de Paris = Les Parisiens, E cil de France îe cleiment a guarani {/îo/,, 1161) ; eeulx de la Flèche (des rcïi., NoutK Récr.. xxvi). — Maupas donne pour exemple : Ceux de la Religion, ceux de Paris (IV En langue préclassique, les exemples sont encore très nombreux : Et ne m'obligez point aux mêmes compliments Que celles de Paris rendent à leurs amans (rotk., Célim.^ m, 4), Cet usage n'a jamais été abandonné. La difllculté de connaître les noms des gens de chaque ville rend le tour nécessaire : ceux de Pont-à-MoussoîL Tout le monde ne connaît pas les Masslpontains (2),
(1J Lrs ceux est cité d^i le XVI* s., mais c'est un tour [lopuUirf.
^2) Cf. ù. la Caractédsatlcinr k XVf,ch, 3; le peuple dit: Tu as vu atrît^r les Poit à MQnaionf
Il faut joindre ici la périphrase du type de Celui qui règne dans les deux ( = Dieu), dont nous reparlerons à propos des noms communs.
Les pseudonymes. — Quand pour une raison quelconque» on ne veut pas se nommer par son nom, on garde l'anonymat. On use de X, ou bien de ♦♦♦, ou encore on se sert d'un pseudonyme : Molière se nommait Poquelin ; Voltaire, Arouet.
On peut aussi remplacer le nom par le nominal un tel : sans me mettre en cervelle Ce que peut dire un tel ou penser une telle, (th. corn., D, Bertr. de Cig„ IV, 1) (1).
Nous verrons, au chapitre de l'affirmation, la déformation volontaire des noms sacrés qu'on introduit dans les jurons.
(1) Cf. au pluriel : iei et tel m*ont fait demander.