‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 31 sur 586 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

FORMATION DE LA PHRASE FRANÇAISE

Ce que c'est qu'une phrase. — D'après tout ce qui précède, une phrase française c'est l'assemblage, autour d'une idée essentielle et d'une proposition principale, dont les termes peuvent être complétés de tout ce qui leur est nécessaire, et peuvent être eux-mêmes des propositions, d'un nombre indéterminé d'idées exprimées dans des compléments ou des propositions, qui reçoivent à leur tour toutes les additions et modifications nécessaires.

La période. — La phrase peut avoir une ligne ou une page : en ce dernier cas on l'appelle souvent période, ex. : Quand je considère en moi-même les périls extrêmes et continuels qu'a courus cette princesse sur la mer et sur la terre durant Vespace de près de dix ans, et que d'ailleurs je vois que toutes les entreprises sont inutiles contre sa personne, pendant que tout réussit d'une manière surprenante contre l'État, que puis- je penser autre chose, sinon que la Providence, autant attachée à lui conserver la vie qu'à renverser Sa puissance, a voulu qu'elle survéquît à ses grandeurs, afin qu'elle pût survivre aux attachements de la terre et aux sentiments d'orgueil qui corrompent d'autant plus les âmes qu'elles sont plus grandes et plus élevées ? (boss., Henr. Fr.). — De ce qu'une nature universelle qui pense exclut de soi généralement tout ce qui est matière, il suit nécessairement qu'un être particulier qui pense ne peut pas aussi admettre en soi la moindre matière ; car bien qu'un être universel qui pense renferme dans son idée infiniment plus de grandeur, de puissance, d'indépendance et de capacité, qu'un être particulier qui pense, il ne renferme pas néanmoins une plus grande exclusion de matière, puisque cette exclusion dans l'un et l'autre de ces deux êtres est aussi grande qu'elle peut être et comme infinie, et qu'il est autant impossible que ce qui pense en moi soit matière, qu'il est inconcevable que Dieu soit matière : ainsi comme Dieu est esprit, mon âme est esprit (la br.. Car., Esp. forts, 37).

La langue a passé par des, siècles de tâtonnements avant de trouver la « période », c'est-à-dire cette forme harmonieuse de lignes, équilibrée et souple, qui groupe dans un ensemble logique une série d'idées, ayant chacune leurs éléments nécessaires.

Les phrases tronquées. — Il y a encore des phrases déf ectives ou elliptiques, comme il y a des propositions ayant ce caractère. 11 ne s'agit pas

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bien entendu des fragments de phrase par lesquels, dans un dialogue, un personnage continue ce que l'autre a commencé, mais de phrases non entrecoupées. Elles donnent de la vivacité au style et ne sont ni des négligences, ni des faiblesses : Et comme la grosse veuve lui demanda où il allait : — Cela vous semble drôle, n'est-ce pas? (flaub., Bov., 146) ; — Cette maigreur livide, cette raide démarche contracturée, il crut à un de ces pauvres névropathes.,, dont les muettes apparitions.,, faisaient un tel contraste aux rires de santé (A. daud., Immort,, 70) ; — Mais ma mère, entr'ouvrant la chambre paternelle Et nous poussant du geste : A genoux, nous dit-elle (lam., Joc, 20 juil. 1800).

n y aussi des coordonnées tronquées : Voltaire n*a pu faire accepter que Zaïre et Alzire, et encore ! (balzag, Corr., t. 24, 11).

n y a des subordonnées qui ne se rattachent à rien : d'autant plus que le monsieur en question ne me plaît pas !

Mais les phrases « sans construction » sont devenues exceptionnelles, et ce sont des phrases où rien n'empêche de voir la suite des idées. La régularité grammaticale seule manque : tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles, incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiet^ avides d'un bonheur sans nom, toujours hors de nous, voilà notre destinée commune, voilà ce qui fait que nous sommes frères,,, (g. sand, Lélia, V^ p,, 3),

Coup d'œil BUT l'histoire. Tâtonnements et progrès. — U fallut d'abord rendre régulière l'expression des rapports. En a. f. le conjonctif pouvait faire défaut : James n'iert home plus se vueillet vengier. La conjonction manquait aussi dans n'importe quelle espèce de propositions : jamais n'iert jurz, de tei n'aie dulur (Roi,, 2901 ; jamais il n'y aura de jour que de toi je n'aie douleur).

Autre chose était de savoir combien de fois ces rapports devaient être exprimés, dans quel cas une préposition ou une conjonction suffisait, dans quel cas au contraire une répétition s'imposait, ou du moins une substitution. Longtemps on n'avait pas connu ces exigences ; c'est la génération de Vaugelas qui a établi les règles modernes, si précises et si minutieuses. Corneille pouvait encore écrire : que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas (Cid, 124). On lit jusque dans Balzac : mais pour peu qu'elle se veuille aider et apporter de correspondance au dessein qu'il a (éd. MGR., I, 117). — Après 1660, chaque membre de phrase dut avoir ses éléments propres au complet et on marqua les liens qui le rattachaient aux autres portions de la phrase. On ne toléra même plus : les Gaulois,,, croient qu'Apollon chasse les maladies. Minerve préside aux ouvrages, Jupiter est le souverain des deux.

Une forme adoptée dut être continuée ; par exemple, une phrase qui avait commencé par un conjonctif était conjonctive, elle dut le rester jusqu'au bout. On ne dit plus comme Montaigne : f7 s'en voit plusieurs que

GÉNÉRALITÉS

la passion pousse hors des bornes de la raison, ei leur fait prendre des conseils violenis, injusies ei téméraires (1).

Les exigences sur ce point ont été telles que longtemps on a estimé ne pas pouvoir permettre de donner à un verbe des compléments d'objet d'ordre différent, noms et propositions par exemple. Il en est resté du moins que jamais plus deux verbes qui comportent des compléments de construction différente» ne purent en avoir un seul pour eux deux : lorsque nous goûterons et nous nous trouverons saintement enivrés d'un plaisir céleste est une phrase que le f. m. ne tolère pas.

Les instruments de liaison ont été examinés, choisis, criblés autant que possible. On a cherché à se débarrasser de ceux qui manquaient de précision, comme le que populaire, bon à tout. Ce que est demeuré en possession de se substituer à d'autres instruments de rapport plus précis, mais à la condition que ceux-ci aient paru antérieurement et donné à la proposition son caractère : C'était le bon temps de la haine I Alors, quand on haïssait quelqu'un, quand on l'avait enlevé, dans une surprise, ou pris de trahison dans une entrevue, mais qu'on l'avait enfin, qu'on le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à toute minute (flaub., Par les champs, 77-78).

La règle supérieure est en effet que les rapports doivent être clairs. Tout ce qui dans l'ordre des mots est de nature à les troubler, s'évite. Les mots jouant le même rôle ont été rapprochés et groupés : sujets ensemble, objets aussi. Ils ont été ensuite placés suivant la règle la plus rigoureuse qu'on pouvait prescrire. Les enfants apprennent à ne pas écrire comme faisaient de braves jansénistes, peu soucieux de l'élégance : Jésus aperçut un peu plus loin deux autres pécheurs qui raccommodaient des filets, avec leur père, qui s'appelait Zébédée, dans sa nacelle ; ou encore comme un jésuite humaniste : on a représenté une femme fort laide qui voulait être aimée^par un épouvantait.

Quand on veut représenter quoi que ce soit, il faut aujourd'hui s'arranger pour qu'un même représentant n'ait pas deux rôles. S* Simon écrit encore, sans aucun souci de la confusion qui résulte de ce qu'un il renvoie à un personnage, T^endant que le suivant en représente un autre : Monsieur, hors des gonds, dit au Roi qu'en mariant son fils, il lui avoit promis monts et merveilles, que cependant il n'en avoit pu arracher encore un gouvernement, qu*i\ avoit passionnément désiré de faire servir son fils pour l'éloigner de ces amourettes, et que son fils l'avait aussi fort souhaité, comme il le savait du reste, et lui en avoit demandé la grâce avec instance; que puisqu'il ne le vouloit pas, il ne s'entendait point à l'empêcher de s'amuser pour se consoler (s* simon, Mém,, VIII, 318). On ne permettrait plus ces entrecroisements de i7 ou de lui.

On a enseigné à éviter l'enchevêtrement excessif des rapports : le frère

(1) Ce n'est pas un laUnisme. mais il se peut que la syntaxe laUne ait contribué à répandre ce tour. D était encore commun au XVII«8. : des pirUs glorieux Dont je puis faire hommage à Véclatàe DOS yeux. Et par eux m* acquérir, si le sort m'est propice, La gloire (T un reuers,,, (mol. , D, Garcie, 206). Lequel restait même parfois tout à fait en Tair : Pour contribuer à f rester un vaisseau hollandois loqnol, moyennant mille écus, le capitaine nous devoit recevoir en son bord (Journal de Migault, 185).

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que tu m*as dit que tu avais. Phrase claire pourtant, mais à laquelle on préfère des tours qui décomposent la pensée. Tout ce qui dans les périodes rappelait les embrouillements du XVI«» s., a été banni, depuis que l'imitation impossible du latin a cessé d'obséder les esprits : que pour obtenir^ laquelle si on veut considérer, lequel observé, etc. Il n'en reste que des traces : de ce jour, cédant aux infirmités qu'elle n'avait plus de raison pour secouer, elle s'était mise à vivre de la vie étroite et renfermée des vieillards (concourt, Germ, Lacert., 23).

En même temps Tunité de la phrase se faisait. Sans écarter les reprises, qui sont indispensables, on a fait disparaître tout ce qui était répétition superflue. Les classiques eux-mêmes écrivaient encore : ceux qui commençoient â le goûter, n'osant avaler le morceau qu'ils ont à la bouche, ils le jettent par terre (la br., Car., i, 221).

On a proscrit les parenthèses un peu longues. Il y a des recommencements : on tolère les dis-je, mais seulement dans de longs développements. Les répétitions doivent servir à l'effet oratoire : que dirait ce Napoléon qui, parmi tant de combats prodigieux, est allé, à huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite à ce grand duel de 1812 ? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait qu'avec horreur la possibilité d'une Europe cosaque, et qui, certes, quels que fussent ses instincts d'autorité, lui préférait l'Europe républicaine ; que dirait-il^ lui ! si, du fond de son tombeau, il pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a aujourd'hui pour panégyristes, pour apologistes, pour théoriciens et pour reconstructeurs qui ? des hommes qui, dcms notre époque rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un désespoir qui serait risible, s'il n'était monstrueux, des hommes qui, chaque fois qu'ils nous entendent prononcer les mots démocratie, liberté, humanité, progrès, se couchent à plat ventre avec terreur et se collent l'oreille contre terre pour écouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe ! (v. H.. Actes Disc. s. Constit. du 17 juillet 1851).

D'autres progrès se sont réalisés. Ils ont donné à notre phrase des qualités (le sobriété, d'équilibre, de variété, de légèreté, de souplesse, d'harmonie et de rythme. Mais ce sont là choses dç style.

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