‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 34 sur 586 · LES NOMS COMMUNS, L'EMPRUNT · texte numérisé non relu

LES NOMS COMMUNS, L'EMPRUNT

lunch, match, mess, music-hall, punch, reporter, sandwich, skating, sleeping, speech, stock, stopper, toast, tramway, trust, verdict, wagon, etc. (1). Quelquesuns de ces mots sont entrés si profondément dans la langue qu'ils y ont fait souche : truster, wagonnet, sportif.

Les autres langues comptent peu, même l'espagnol. Quand l'influence de l'Espagne s'exerça, il était trop tard. A ce moment-là le français était formé et fermé, soumis à une discipline sévère, dont la règle principale était qu'il fallait se contenter des mots indigènes. Aussi les mots espagnols sont-ils beaucoup plus rares dans notre langue que les mots italiens : bastonnade, mousse, cassolette, fanfaron.

C'est à la présence de soldats allemands au service de la France que sont dus des noms tels que : choucroute, blockhaus, boulevard, loustic, La science allemande a eu pourtant son influence : subjectif, impératif catégorique, thalweg, etc. viennent d'elle. Depuis le XIX* s., il est entré aussi quelques mots russes : moujick, rouble, ukase, ou polonais : polka, mazurka, troïka, etc. Le reste de l'élément étranger est peu de chose : kimono, krach, razzia, en tout quelques centaines de mots.

Il ne faut pas oublier pourtant que le français, même celui de Paris, a une immense quantité de noms qui ne lui sont pas propres,mais qui appartiennent à ses dialectes. I/emprunt a été le plus souvent inconscient. Cap ou bouillabaisse n'ont pas de parrains, c'est la vie et les relations qui les ont introduits ; mais à certaines époques, les écrivains ont professé que c'était à ce fonds qu'il fallait s'adresser pour enrichir la langue. Au XYI* s. surtout, cette doctrine a eu de chauds partisans. Abandonnée depuis Malherbe, elle a été remise en pratique par George Sand et une foule de romanciers ou de poètes du XIX* s. Citons parmi les noms empruntés : aiguière, avalanche, barrique, besson, brandade, crétin, estaminet, galet, herscheur, houille, lazaret, mélèze, soubrette, tôle.

Le fonds latin et grec. — Malgré ce qui vient d'être dit des rapports avec les autres langues vivantes, le principal réservoir où notre langue a cherché des noms, c'est l'antiquité. Dès le IX® s., il y eut en France des gens, en petit nombre, il est vrai, qui lisaient. Ils lisaient en latin, sans quoi ils n'eussent rien eu à lire. Peut-on vraiment parler d'emprunt à propos de mots comme chrétien ? Non. Sans doute chrétien n'est pas un mot régulièrement évolué suivant les lois phonétiques, mais ce n'est pas un mot d'emprunt. Comment supposer une époque quelconque où il n'eût pas été dans les bouches, quand il était un des premiers que la mère apprenait à balbutier à l'enfant ? Ce sont des mots dont la forme a été gardée des altérations normales par la tradition rituelle. Pour les « clercs i> le latin avait le prestige d'être la langue de leur religion, de leurs maîtres, de leurs textes, la langue de la grammaire ou de la philosophie, de la médecine ou de l'astrologie ;

(1) Voir BoNMAFé, Dictionnaire éigm, et hisl. des anglieismea, Paris, 1920.

ils le parlaient à Técole. Aussi allaient-ils à l'emprunt latin avec une candeur qui exclut toute idée consciente. Ils n' « empruntaient » pas avec le désir d'embellir leur langue ; la vérité est que pour eux la peine eût été bien plus grande de penser certaines choses en langue vulgaire. Le vocable latin s'offrait ; rien de plus tentant que de le calquer, en lui donnant une terminaison française.

Le latinisme devint cependant, sur la fin du Moyen-Age surtout, une mode, dont la fureur atteignit son maximum au XV® s., ; les chroniqueurs de Bourgogne et de Flandre forment alors une véritable école de latiniseurs ; les chefs, les Chastellaîn et les Molinet, sont restés célèbres par leur baragouin. 11 ne faut pas considérer comme exact que l'abus du latinisme soit la conséquence de l'enthousiasme de la Renaissance française pour l'antiquité latine ; le courant lancé depuis longtemps était déjà torrentiel au XV« s. n y aura moins de latinismes chez Ronsard que chez un rhétoriqueur de la cour du Téméraire.

Les noms que l'on a tirés du latin sont de toutes sortes ; ils se rapportent aux choses les plus diverses, administration, politique, sciences, arts : abondance, action, agriculteur, apostolat, délation, dextérité, facilité, opinion, préface, quotient, semestre, structure, véhicule. C'est par milliers qu'il faut ici compter. Il est utile de rappeler que ces mots repris avaient souvent survécu, déformés par l'évolution phonétique : captif doublait chétif, mais pas dans son sens, et c'est là l'important. Ce qui a favorisé la reprise, c'est que le mot ne représentait plus l'idée. On allait rechercher un signe, en place de celui qui s'était altéré. Il en est de même lorsqu'il ne s'agit pas de doublets. C'est au moment où aveuglement a pris un sens moral qu'on va chercher cécité.

En somme tous ces noms empruntés ont beaucoup augmenté la richesse du vocabulaire français aux dépens de son ancienne homogénéité. Il n'est pas certain que Cette invasion fût nécessaire. La langue vulgaire s'était fait en divers domaines des termes fort propres (1). Des progrés étaient possibles, les moyens ne manquaient pas. Jusqu'où fussent-ils allés ? On ne raisonne pas par hypothèse sur des faits historiques.

Au XVI* s., un nouveau mouvement commença. Le roi avait créé une chaire de grec au Collège de France ; on se mit à enseigner cette langue dans quelques collèges, comme celui de Coqueret, où professait Daurat. Le prestige de la civilisation grecque devint immense. Toutefois, si on excepte les poètes de la Pléiade, qui se jetèrent dans l'hellénisme avec passion, au moins pendant les premiers temps, la langue littéraire ne fut pas profondément pénétrée. C'est par la science, alors comme aujourd'hui, que le grec est entré dans le français. Dès le Moyen-Age, par l'intermédiaire du latin, beaucoup de mots grecs avaient été francisés. Ils furent rejoints par une foule

(1) I^e D' Brissaud Tu prouvé en ce qui concerne la médecine el les noms des maladies (HisI, ées expre». pop., Paris, 1892).

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