ADAPTATION DE VOCABLES EXISTANTS
Les adjectifs. — Les manières d'être sont très souvent et très naturellement traduites par des adjectifs substantivés : // a du bon ; le sin^^er de la situation; rodleux de sa conduite. Puis, souvent, le sens de la manière s'eflace, et l'adjectif substantivé n'est plus qu'un nom ordinaire, sans marque aucune de la caractéristique : journal (cf. un quotidien).
Les adjectifs ainsi employés sont fort anciens en français, le relatif, le propre, le général remontent à la scolastique. Au X\l^ s., les poètes en usaient avant la Pléïade (v. scève, Délie, clxvi).
Mais Du Bellay prétendit faire du procédé un des moyens d'enrichissement du lexique. « Uses donque hardiment de l'adjectif substantiué, comme le liquide des eaux, le vuide de l'air, le fraiz des umbres, Vepes des forcstz. l'enroué des cimballes, pourueu que telle manière de parler adioute quelque grâce et véhémence... » (du bellay, Def., 1. ii, ch. 9, dans h.l., ii, 189). On trouve chez lui et ses amis des exemples tels que : Tobstiné de ma loyauté (pont, tyard, Err., 18) ; — le brun de ce teint (ronsard, i, 28, Bl.) ; — Tarmonieux de sa voix (forcad., p. 48, 23-24).
Au XVII« s., la mode n'était pas passée. Les adjectifs destinés h énoncer l'abstraction se trouvaient en effet en rapport direct avec le développement de l'esprit précieux : il fut difficile de remettre cette conversation dans le sérieux (SEGR., Nouv. franc., 4® Nouv., 248) (1). — Cf. de l'attention et de la seconde veuë, qui polissent le rude et démesleni le confus (balz., ii^ dise, éd. Mor., i, 244) ; — le plus poly d'une enclume (d'urfé, Astr., ii, 563) ; — Le Sombre de la Nuit (la mesnard., Poés., 45); — le vague des airs (racan, Ps., cm).
Cependant, dans la 2® moitié du XVII® s., Bouhours et son école prétendirent limiter la liberté dont on avait usé jusque-là dans la langue littéraire rx>., 46-48). L'usage persista dans la langue technique, mais réduit. Bossuet est im des derniers écrivains du XVII« s., qui ont fréquemment employé l'adjectif en guise de substantif ; sa langue a souvent quelque chose d^abstrait et de scolastique : L'époux sacré ne dit pas toujours qu'il aime l'épouse : à la fin cela tomberait dans le froid (Expl. de la Messe, 149-150). — Nostre critique (R. Simon) a peu connu, je ne dirai pas cette justesse d'esprit qui ne s'apprend point, et le bon goût d'un style simple ; mais je dirai le grave et le sérieux qui convient à un traducteur de l'évangile (boss., Inst. sur la vers, du Nouv. Test., in-12, 1702, p. 154).
De là nous sont restées beaucoup d'expressions, telles que découvrir le fort et le faible de quelqu'un ; l'ennuyeux, c'est que. Au XIX« s., l'adjectif substantivé a repris faveur, dans la langue scientifique d'abord : le non conscient, le subconscient, le discontinu, le contingent, en langue poétique aussi, car les romantiques, Hugo en particulier, ont eu une véritable prédilection pour ce moyen d'expression : Les modes substituent le chiCy le poncif et le procédé d'atelier à l'étude austère de chaque chose (Philos., I, 25).
(1) Après avoir ét^ en concurrence avec sériosité, sérieux nnit par prévaloir.
Les réalistes, puis les décadents ont continué cette pratique : la hauteur de la salle... le poli des réchauds... tout ce bien-être luxueux établissait dans la pensée de Frédéric un contraste (flaub., Educ, i, 330) ; — Arnoux, au milieu de ses postiches... parlait du tournage et du tournassage, du tmité et rfu glacé (Id., /^., 1,307) (1).
Êtres et objets nommés par des adjectifs substantivés. — L'homme perçoit non pas les objets, mais les qualités des objets, ou mieux, les sensations causées par ces qualités. C'est le Moyen- Age, avec sa fausse doctrine de la substance, qui avait répandu le mot de substantif, nom aujourd'hui exclu de la nomenclature (2).
Le XVII® s. avait édicté quelques restrictions à l'emploi des adjectifs substantivés. (3).
Elles empêchèrent l'abus, elles n'ont point tué l'usage, comme le prouvent la foule des adjectifs passés de nos jours à l'état de noms : apéritif, automobile, la droite de rassemblée, un dyspeptique, r extrême-gauche, un naturaliste, l'officiel, ce romantique, notre syndicaliste.
Participes passant au rôle de noms. — Il n'y a pas lieu de séparer ici le participe présent, ni le participe passé de l'adjectif proprement dit.
Une foule de participes passés sont devenus noms dans la langue : un fait, un reçu, une éclaircie, une armée, la criée, un émigré, un insurgé, un adjoint, un tracé, la donnée d'un problème, un rendu, un miraculé, les délégués, les récupérés, les rescapés, les agglomérés, un cliché. Les participes présents fournissent également : les constituants, les communiants, un manifestant, le montant d'une facture, le volant de l'auto ; A des voyageurs las, à des errants sans nombre. Elle montrait du doigt une route dans Vombre (v. h., Art d'être G. P., Fraternité) (4).
Ce qu'il faut bien remarquer, c'est qu'adjectifs et participes s'appliquent à divers êtres ou objets, ce qui n'empêche pas de comprendre dans chaque milieu à quoi il est fait allusion. Le principal pour un notaire, c'est le capital de la dette, pour un professeur de collège, le chef de l'établissement; pour un soldat d'administration, l'officier à quatre galons, etc.
(1) CI. l'immédiat de la nie... (Rosny, Valgr.^ 5C> i — le positif de la souffrance (76., 164) : — Le jeune, lui... amusé par Z'fneertain el le nouveau de ces fournées trop pleines (p. et v. mar(.., Jirau. gens, 300) ; — Fortes moustaches brunes, rœil hardi, il gardait dans sa distinction de clubman,le délibéré du lieutenant de hufsards {Id., Femm. noup.,21); — Au transeendental en-allé LVPOROUB, Po., 166). — Ainsi se satisfait le goût si prononcé du français pour l'abstraction.
(2) Cf. ARis'OTR, Métaphysique, l v. viii, ch. ni.
(3) On a veu de nostre temps quelques Poêles licencieux qui onl douIu donner cours à pinceurs termes de ceste façon, disant ainsi parlant de leurs maistresses^ ma divine, ma loyauté, ma beauté, ma brave, ma parfaite, mais cela esloil si galimalias et hors de mesure que rien plus, aussi on Ta rejecté comme chose non moins impropre que nouueUe (Dbim ., Acad., 416 ; cf. h. l., m, 201 et IV, 440).
(4) La langue populaire et Targot usent beaucoup du procéclé : une cuite, une ftoppée, une tapée, une tripotée, une toquante, la collante.