‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 38 sur 586 · CHAPITRE IV FORMATION DE NOMS NOUVEAUX, LA COMPOSITION · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV FORMATION DE NOMS NOUVEAUX, LA COMPOSITION

Onomatopées. — On procède quelquefois par un essai pour imiter le bruit de l'objet à nommer : un teuf-teuf ; le iicAac de la mitrailleuse, de l'horloge ; le glouglou de la bouteille ; le frou-frou de la soie ; faire un pouf (1).

Composés. — Malgré une erreur courante, les composés sont très nombreux en français. Ils sont toujours formés de mots (2), les uns joints suivant les règles syntaxiques ordinaires : aide de camp. Conseil d'État, ce sont des juxtaposés ; les autres joints avec ellipse : timbre-quittance (timbre à mettre sur les quittances).

La condition nécessaire et suffisante pour qu'il y ait composition, c'est que le groupe représente une idée unique. Elle ne se réalise la plupart du temps que progressivement. Pomme de terre, qui, avant de désigner le tubercule ainsi nommé, existait déjà, appliqué au topinambour, est un composé pour tout Français. État-civil V est-il au même point? On ne saurait l'affirmer. Pour l'administration, sans aucun doute. Elle vient d'établir dans les régions où on s'est battu des bureaux de V État-civil militaire, ce qui serait purement absurde si état civil ne signiflait pas l'ensemble des actes concernant les militaires décédés ou disparus. La femme du peuple qui achète un bois de lit de fer ne décompose plus : le bois de lit pour elle, c'est la carcasse du lit, le châlit.

Mais précisément comment déterminer quels sont les composés uniformément Indécomposables pour tous ? Avec certains, point de doute, ils sont anciens : fer à cheval, pierre de touche, cheval de frise, maréchal des logis, pot de vin. Chemin dcfer,p\us récent, peut hardiment être compté dans le nombre. Quand on a changé la matière des rails, il n'est venu à personne l'idée de défaire le mot et de dire : chemin d'acier ; aussi dit-on : voyager en chemin de fer, prendre le chemin de fer. De même femme de ménage, homme de peine, bateau à vapeur, juge de paix, hôtel de ville, corps de garde. Mais une foule d'autres ne présentent une idée unique qu'à un groupe de Français plus ou moins restreint, tel gardien de la paix, composé pour les Parisiens, non pour les Lyonnais, qui disent garde urbain ; blanc de zinc familier aux enduiseurs,

(1) On peut rapproch.-^r les formations enfantines : oua oua (chien), lonlont nounou. Ces derniers sont en réalité des imitaUons imparfaites des mots véritables, oncle, nourrice.

(2) Jamais le français ne compose de thèmes, comme le f:ii89lt le latin, où on n'ajoutait pas sUoa (la forêt) à colère (habiter), mais où on joignait deux éléments n*ayant point de vie indépendante. A réiémcnt sHt^ suivi d*une voyelle thématique i, se Joignait l'autre élément coZ (de colère), et un sufHxe a donnait à l'ensemble : sUoicol-a, A la fois son existence et son caractère : habitant des forfls (cf. agricola).

architectes, entrepreneurs de peinture, mais que les parlementaires ont probablement décomposé, quand il s'est agi de discuter la substitution obligatoire du blanc de zinc au blanc de céruse. Dans le monde aisé, rêbe de chambre, robe d'intérieur, coin de feu, sont des noms de vêtements ; à un autre degré de l'échelle sociale où il n'en est pas fait usage, on les interprète encore par leurs éléments (1). Et ainsi l'existence d'un assez grand nombre de composés, très réelle, est limité^ ethnographiquement et socialement.

Les signes extérieurs et internes de la composition. — Pour reconnaître la composition, un seul signe extérieur a une valeur réelle, c'est la fusion des éléments : plafond, piédestal, gendarme, verjus, licou, vinaigre. On voit afficher du vinaigre de bois, d'alcool, opposé au vinaigre de vin.

Les autres signes orthographiques ne SQnt pas dlstinctifs.Le trait d'union n'a pas été bien utilisé, il ne pouvait guère l'être, sous peine d'une revision perpétuelle de l'orthographe ; arc-en-ciel, char-à-bancs, rez-de-chaussée l'ont, corps de garde, machine à battre ne l'ont pas. Il' ne faut rien déduire de son absence.

Les vrais signes doivent être cherchés ailleurs, C'est d'abord l'absence de l'article devant le mot en dépendance. Quand il manque, c'est déjà qu'on est en présence d'une expression où le second terme fait corps avec le premier : cheval de trait, chemin de ronde (2). Néanmoins il y a des juxtaposés avec article, tel que celui dont nous parlions plus haut : gardien de la paix. Le mieux est d'essayer de qualifier, par exemple d'ajouter à chien de chasse un adjectif : un chien de chasse excellent. Si l'épithète s'applique à l'ensemble et ne peut s'appliquer qu'à lui, la composition est faite : un tas de bois peut recevoir une épithète appliquée à bois, un tas de bois pourri» un tas de vieux bois (3). Si au contraire je considère la phrase : monter sur les chevaux de bois» il est visible que toute épithète va s'appliquer à l'ensemble : des chevaux de bois très modernes, mus à l'électricité. Il en est de même avec des juxtaposés d'un autre type, tel que : libre penseur, bonne année, grand monde.

On trouve cependant des adjectifs rapportés à un des termes : V. Hugo a dit : Gui sait si l'homme n'est pas un repris de justice divine (mis., L'idylle, vu, 1).

(1) Comparez ce qui nous arrive en présence des noms composés étrangers : handschuh, le gant ; nous commençons par décomposer : souUer de In main.

(2) Bufller donnait déjà une théorie générale très intéressante : TarUclc indéfini, dit-il, (c.-àd. de) se met devant les noms régis par un autre nom substantif, duquel Us marquent Tespècc, le caractère, la cause, la matière, la qtialité, la nature, le pays : comme gcn» de mérite.,, procès de conséquence... maladie de langiietir... chevaux de Barbarie... resprit de parti est de cafanler... parti est pris ici pour caractériser une sorte d^esprit: mais si le second nom n*est pas mis pour caractériser le premier, et qu*au contraire le premier soit pour marquer une partie, une production, une propriété, une dépendance, un éfet du second ; alors on mettra Tarticle défini avant le second : ainsi on dira le toit de la maison, une faute de r Imprimeur... au lieu que si le deuxième nom était mis pour caractériser le premier, on dirait : un toit de maison, une faute d'Imprimeur (Gram., 335).

(3) Renouveler l'expérience avec esprit de vin, rax de marée, ver de terre, terre de fer, cour dTappeh

Page 1