LES HAUTS DEGRÉS
80 Tours exclamatifs. — En exclamation, Tadverbe de quantité dont on se sert le plus est si : Elle est si eOAVeiiallle ! — Rosen rcwaii aimée d dévotement, si uniquement (a. daud., Imm., 18). Dans les phrases négatives, on fait souvent précéder ce si de déjà, comme si on considérait le résultat acquis pour le moment : Cette pièce n'est pas déjà si convejiable I Mais il y a d'autres adverbes : tellement : c'est tellement clair ! — tellement je rougirais de donner ces friperies à la blanchisseuse (a. daud., 1mm. ^ 8). Tant avec adjectif a été abandonné au XV 11^ s. Il est encore dans Rousseau : ce tant célèbre pèlerinage, qui court déjà les quatre coins de la France {Lett du 10 octob. 1769). Quelques romantiques Font repris.
Que, comme, ce que, combien : Qu'// est beau ! — Oh ! que vous étiez beaux au milieu des mêlées. Soldats (v. h., Chat., Obéiss. passive). Avec que^ on fait souvent précéder la caractérisation de donc : Que vous êtes donc naïf ! Les tout modernes joignent que à Tadjectif ou au nom: Un Annibat^ que pompier !
Combien tu es lourd! est remplacé en langue populaire par : ce que tu es lourd ! (zoLA, Déb., 356). A quel degré, à quel point, servent auprès des attributs : A quel point il est ignoré !
L'adjectif quel joue le même rôle qu'un adverbe : Quelle bonne farce ! Quelle bonne idée il a eue ! (a. dumas, AfJ. Clém., xxviii).
Dans les exclamations, au lieu de mettre purement et simplement l'adjectif en rapport avec le caractérisé : cette salade était vinaigrée ! on dira : était d*un vinaigré ! La tente-abri était d'un lourd ! (a. daud., Tart, Tar., Chez les Teurs, vu) ; — Cette fille est d'une impudence! (id., Jmm., 12) ; — Regardez donc ce petit tableau que Louise a découvert, la robe est d'un réussi ! (zola, Madame Neigeon, éd. Calm. L., 68).
Le nom entre dans des constructions analogues : ça n'empêche pas qu'elle soit d'un rasoir, d'un Sheffield ! (lav., Nouv. Jeu, 7). , Comparez: il fait une de ces chaleurs; — elle en a fait im de saut ] notre chatte !
9^ L'hébraïsme. Le roi des rois. — Il n'est pas étendu à beaucoup d'expressions; il faut cependant le mentionner; il signifie celui qui est vraiment le roi parmi les rois, celui qui représente le mieux le type Roi. Cf. le fin du fin, le malin des malins, la ville des villes ; — Mère des souvenirs, maîtresse des maltresses (Baudelaire, Le Balcon).
10<> Procédé par comparaison. — On use de locutions qui indiquent que le degré ne saurait être dépassé : // est on ne peut plus indiscipliné. Par là le degré absolu voisine avec le degré relatif: La chose fut on ne peut plus pathétique et pitoyable (v. h., Dern. j. d'un cond., préf.) ; — c'était tout ce qu'il y a de plus drôle, ce richissime richard (a. daud., Imm., 21) ; — // trouvait Louis-Philippe poncif, garde-national, tout ce qu'il y avait de plus épicier et bonnet de coton (flaub., Éduc.^ lu 38) ; — M, Roque déclara l€ trépas de V Archevêque « tout ce quMl y avait 4e ]^«s stiblime » <id., Ib., II, 183).
MODIFJ LA TIOXS A LX CM HA C TÉ fil S A TIOSS
Souvent, en langue populaire, on supprime le plus : Prenez cetlt loik, ç*€st tout ce qu'il y a de solide, de bon tel non de plus solide, de mtUhnrh
Syntaxe de ces expressions. ~ L'orthographe de radjectif est douteuse dans: Cette quf^slion est des plus discutables ? Coinpare-t-on la que^iitian à d'autres problèmes, ou veut-on exprimer que hi qu.^lité est portée à î»on plus haut degré ? Les deux in lerpréla Lions sont possibles ; discutdblc peut donc ou non prendre une s : Tu as été des plus aimable mrcc elle (h. bkrns- TEiN", Le Marché, ni, 3). Dims certains cas on n'hésitera pas ù dire : c'est un homme des plus loyaL
C'est encore à ce type de superlatifs par comparaison qu'il faut rapporter Texpression : s'il le fut, si jamais il en fut : Ce chasseur perce donc un gro» de courtisans. Plein de zèle, échauffe, s'il le fut de sa vie (la fo;**t., Fah.. xii, 12).
11^ On n\ppoKTE A i:n type, — On dit, soit un type de : un type de bohème, soit en joignant le mot type au nom : c'était le bohème type. Comparez te bohème par exvrltenre.
Mais cet le expression paraîtrait souvent incomplète, si on n'y faisait des additions comme : dans toute sa pureté, sa beauté, son originalité^ sa laideur^ à choisir suivant le cas.
Encore est-ce U^ une façon de parler abslraile. à laquelle l'usage préfère d*ordinaire ta comparaison avec une sorte d'étalon, dont on peut donner , comme modèle l'expression : belle eomme un ange ; cf. boire comme un Templier.
Parmi ces expressions, les unes expriment un développement de Taction: Souffrir eonune un damné, rire comme un bossu, boire comme un trou, plettrer comme un veau, vritr comme un putois, r.'ennui/er comme un rat mort» souffUr comme un phoque, manger comme un ogre, dormir comme une marmotte.
Les autres marquent le développemenl ri' une manière d'être : Nofr^ comme un corbeau, nmet comme une carpe, mêeîiani comme la gale, tyrau comme un astre, paresse in- comme un loîr, triste comme un bonnet de nuit, réglé comme une horloge, léger comme un oiseau, fort comme un Turc, aimabte comme une porte de prison, pauvre comme Job, betf comme une oie, entêté comme une mule, irempé comme une soupe (1).
Au début, ces expressions ont été des comparaisons. Mais elles sont devenues assez vite un moyen expressif parce qu'image, de marquer que la ' qualité observée dans un objet ou un être y existe à un degré énïinenL La ^ preuve en est dans ce fait que beaucoup ont été déformées. Parler français ^ comme une imehe espagnole n'a à Axai dire aucun sens (c'est sans doute à Torigine parler comme un basque espa^inot) ; propre comme un sou devrait être propre comme un sou neuf (2). Plein comme une bourrique est une autre !
{1 > Cf. nvct dt's noms en dépendance : une patience d*aag« ; une vie di ebltn ; un toupti i« fommlBsaJre ; — tfunt pâleur d« lyi (zui.a, D' Pnstuh 75) ; dTnne blancheur dt li&g« fxD., ib^ j
22) ; ^- de laU (id-. Une p. (rmn.. IM» ; - ds neige itn.. /^., 72), (2) Cf. taie cuntme ttn peigne.
LES ffAVTS DEGRÉS
erreur ; il faiidrail : comme tuw barrique ; — amer comme chicotin est une déformation de amer comme sacoirin {le socotrin est Taloés de Soeotora),
Le type de ces expressions, dépourvues de sens et néanmoins de grande valeur expressive, est comny foui, déjà hlAnié au XVII<* s. : // rsi maigre eomme tout ce paroissien-là (v. h.^ Mis,, iv^ part,, I/idylïe r. Pluin., L vi. Le pet, Gavr., ch. ii); — Et puis if était fier comme tout (oonc*, Germ. Lac.^ 10) ; — je me suis senti faignant comme tout <a- daud., Saph.^ 27).
Ce procédé, très populaire, cl le procédé comparatif de l'écrivain ne di(ïérenl point. L'houuiie de génie ne fait que rajeunir ou remplacer le5 comparaisons ordinaires. Quand \\ Hugo dit : Comme fond une cire au soufPr d'un f^rasier, ce qui Unspire, ce n'est pas au Ire chose que la vision de la chandelle qui fond. On pvui citer des exemples plus modestes : ît ne vaufaif arriver qum^ec des bottes comme des miroirs {Mis., iii^ p.. Marins, 1. V, Exe. du Mal h.. \\, Un gendarme s'en servirait ; — tout le corps (du cheval) fumait comme un solfatare (coppék. Vrais ricli., 18^
Encore faudrait-il ajouter que de là on en vient à la métaphore, qui n'est qu'une comparaison abrégée.
î2o On mahqltk liî dkgré par la conséquence, — Le point où en est parvenue la qualité est tel qu'elle comporte certaines conséquences : fou â lier, bêle à ptfurrr. Ce sont ces conséquences qu'on emploie à marquer l'extrémité. 0 est possible de se jïasser tout à fail d'adjectif et de construire le complément de conséquence sur le nom lui-nvême. Cela est même très fréquent : une scène à tout casser ; - nous étions aliês en excursion, lorsque fui été prisf d'aur migraine,., à tomber. Je serais tombée de mon mnieL je n'y imyais plus cfair (don.. Lu Pair,, i, 1 ).
On peut aussi construire ha eousequcntiellc eu proposition véritable : Il est resté tweagîe à tel point qu'U ue s*est jamais aperçu de rien. {Cl. au point que, a ce fmint que. Nous en reparlerons aux Conséquences, tiv.xxît, ch. vii),
13*^ Oecirés ht LiMïTKs. — Quand on dit : cefa est prai jusqu*à une certaine f imite ^ on vesivetnih} caracléristique t^rcr/, en s'arrêtant à un point.
Mais il arrive souvent au contraire qu'on se sert du même procédé de langage pour marquer que le développement atteint et passe un degré où la caractéristique se change en une autre, qui est comme l'exlrémité de la première ; tnitaiginl jusqu'à la faiblesse, pénétrant jusqu'à la divination ; — Ampr îusqu*à la témérité, intraitabte jusqu'à la folie (hï':nan, Jés., xxk Cf. // se prononça pour te rétabtissemt'nt du dimrre, gui devait être facile jusqu'à pouvoir se quitter et se reprendre indéfiniment (flaub., Éfiuc., ii, 187).
Si la limite est la possibilité, on dira : intetUgent au possibte.ou aussi intelligent que possible.
Ou bien l'adjcclif possii^te s'accole à In canictéristtqne : Choisissez-moi deux melons tes ptas mûrs possibje. La syntaxe est incertaine. On traite parfois possibfe vn adverbe, et on ne fait pas l'accord. Cf. au conlraire : Je lai donnais foutes les distractions possibles (a. dumas, AfJ.Clénh. xxxvi).
140 Os REVIENT A LADjECTiF piTR ET siMPJ.E. — 11 esl piquiiul de rcmar-
dff4 MODIFICATIONS AUX CARACTÉRISATIONS
qiier qu'il anive un moment où la langue, ayant épuisé tous les moyens d'opprimer la qitsUté à son plus haut degré, retourne à Tadjectif pur et simple, «pir prend une valeur de superlatif, ou même au nom sans aucun ailjCTïtif : Voilà un mécanisme de haute précision; — c'est une eoutnriére. De même : ça c'est ta vin. Le mot, étant pris dans son sens plein, se suffît. L'idéal de» rédamiers, c'est qu'on ne puisse pas renchérir sur eux. L'aventure d'un grand magasin a été éducative : The Sp. habille Ueii. Le concurrent répondit: Oui.,. Mais R. habille mieux.
I«*liyp«rbole. — Phisieurs estiment, non sans raison, qu'au milieu de ces paroxysmes nous avons perdu le sens de la mesure. Il est bien vrai que te n'est pas nous qui avons commencé les outrances. Mais il faut bien dire que nous avons été plus loin que les temps antérieurs. On dit à propos du moindre événement que les conséquences en seront immenses, qu'il a une portée incalculable. Entre deux prix, il y a une différence énorme (elle est parfois de quelques centimes). Le moindre député a des projets gigantesques. On éprouve une joie infinie à revoir ses amis, etc. Notre littérature, nos journaux surtout ont poussé les mots à l'extrême. La « litote» n'est plus connue de personne, noiw sommes sous le régne de 1' « hyperbole» . Tout y contribue, la réclame commerciale d'abord, mais aussi les surenchères de la politique et de la presse. Il est des domaines où une appréciation simplement favorable serait une critique. Géniale est le moins qu'on puisse écrire d'une actrice dont on ne veut pas se faire une ennemie mortelle. LTn écrivain comme Maupassant a surpris, quand, pour atteindre l'intensité d'expression, il s'est contenté du mot simple, après les recherches de ses prédécesseurs. Ce fut une révélation.