‹ La pensée et la langue; méthode, principes et plan d'une théorie nouvelle du langage appliquée au françaisChapitre 63 sur 586 · CHAPITRE PREMIER LA NOTION DE NOMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LA NOTION DE NOMBRE

Dans le langage» êtres, choses^ actions sont nécessairement considérés, soit comme étant seuls, soit comme étant plusieurs. D'où les deux nombres fondamentaux : le singulier pour l'unité, le pluriel, pour tous les autres nombres : une maison, des maisons ; une opération, des opérations ; toi, vous.

Êtres et choses noxnbrables. Êtres et choses non noxnbrables.

— Une distinction très importante pour le langage, et qu'on ne fait guère, est celle-ci. Il y a des choses qui se comptent, ce sont les choses nombrables : des lits ; cent lieues ; vingt nuits ; dix grammes ; s'il y en a plusieurs, ce sont plusieurs unités.

Il y a d'autre part des choses qui se divisent en parties, comme le plomb, le vin, la soupe. D'une quantité donnée de soupe on fait des portions : assiettées, cuillerées, etc., non des unités. Ce sont là les choses non nombrables.

Mais, comme nous le verrons, les choses non nombrables deviennent très facilement nombrables. Il y a bien des soupes et bien des vins. Un même nom sera tantôt un nom de choses nombrables, tantôt un nom de choses non nombrables ; ex. : un gâteau. Acheter trois gâteaux (nombrables) ; donnez du gftteaii à ces enfants (non nombrablc).

La notion de pluriel. Les noms propres et le pluriel. —

Par définition tous les êtres, toutes les choses nombrables sont susceptibles d'être conçus, soit au singulier, soit au pluriel. Tous les noms qui leur appartiennent peuvent donc être employés au pluriel. Il n'y a point d'exception pour les noms propres, sauf bien entendu quand ils sont strictement propres, c'est-à-dire quand le nom n'appartient réellement qu'à un seul, par exemple la Meurthe ou le mont Cervin. Quant aux noms de personnes, comme nous l'avons remarqué plus haut, la plupart d'entre eux sont portés par plusieurs individus, et par plusieurs familles :

il y a eu douze Césars ; il y a iin nombre énorme de Boulanger ou de Lefèvre.

Outre cela, les noms propres sont employés comme noms communs. Un Véronèse, c'est un tableau de Véronèse. On pourra donc demander : Combien y a-i-ilde Vérànèses au Louvre? (cf. il achète tous les Corots qu'il rencontre), n y a en circulation des Rodins qui n'ont pas été vendus par le maître. On dira de même: il a toujours deux Racines sur sa table; j'ai perdu Tun après l'autre deux Chéniers, c'est-à-dire deux exemplaires des œuvres de Racine, de Chénier.

Nous avons vu aussi que les noms proprés, de montagnes, de fleuves ou d'hommes, sont employés figurément pour nommer des types du genre de celui que nomme le nom propre : des Pactoles, des Césars, des Harpagons ; une sorte de Lacédémone américaine où l'individu n'existerait que pour servir la société plus omnipotente, absolue, infaillible et divine que les Grands Lamas et les Nabuchodonosors (flaub., Éduc, i, 239) ; - un poète, mâle ou femelle, lançait autour de lui, sur les têtes recueillies et décoiffées des vieilles Saphos et des Jeunes Corinnes de l'endroit sa large et puissante poésie (a. dum., A/7. Clém,, XXIII, 38 ; (cf. h. l., m, 456).

Donc, même sans devenir des noms communs, les noms propres sont, dans une foule de cas, employés en parlant de plusieurs ; ils sont au pluriel.

Les choses non noxnbrables et le pluriel. — Par définition, les choses non nombrables n'ont pas de pluriel : l'argent, 'hydrogène, l'encre. Mais la plupart des matières existent en plusieurs espèces : il y a bien des encres. 11 y a de l'or jaune, de l'or rouge, de l'or vert. Ce sont des ors. îl y a de même des zincs, des terres, des eaux, des mélasses, des sucres, différents de composition, de forme ou de goût, de couleur, de prix, etc. Et par là s'introduit déjà l'idée de pluralité. Elle existe pour ainsi dire dans tout pour les techniciens. Il y a l'électricité statique, et l'électricité dynamique pour le physicien ; pour le chimiste, l'acide sulfurique anhydre et l'acide sulfurique du commerce; pour l'épicier la moutarde de Dijon et celle de Bordeaux, etc. ; — Et l'Abyssin venait y prendre des ivoires (v. h., Lég,, Lions).

D'autre part les objets faits avec les matières portent les noms de ces matières. Il y a dans le commerce des bronzes. On nettoie les cuivres avec diverses préparations. U a été fabriqué des zincs d'art.

La règle qui dit que les noms de matières n'ont pas de pluriel est une règle fausse, et qui l'était déjà, quand les grammairiens de la fin du XV 11^ s. l'ont promulguée. Les tarifs de douane de Colbert la démentaient en cent endroits (h. l., m, 361 et iv). C'est une plaisanterie, rien de plus, que de dire, comme on le fait souvent, des argents, pour de l'argent : il me faudrait des argents. Mais voici qui est très sérieux : Elle avait fait entrer dans la somme tous les argents (gonc, G. Lac, 70) ; — Pour ces chiffres, ces argents, je vous en prie... causez plutôt avec mon gendre (herv.. Cours, fl., iv, ii).

Les idées abstraites, les noms de qualités, de manières d'être, donnent lieu à des observations analogues. Soit la sensibilité. D'abord 11 y en a de bien des

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