LES FORMES DU PLURIEL
fin du XVP s., on ne l'entendait plus. Mais il ne disparut pas sans laisser de traces.
Par une sorte de phénomène con:^)çnsatoire, la voyelle de la finale s'allongea. « Quand on la voudra supprimer (V'-p), dit un grammairien du commencement du XV II*' s., si faut-il tenir la syllabç un peu longuette ». Cet allongement persista jusqu'aux environs de la Révplâiion. On l'entend encore dans diverses province du Centre : un ami, des amts/Qest k ce changement qu'est due la différence qu'on entend entre a dans œuf, ml il est ouvert et œu(Js), où il est fermé. (Cf. un as : des d(s). ' '/•*• •
Suxvivances. — Un grand nombre des pluriels anciens subsistèrent, dont quelques-uns vivent toujours : un bœuf, des bœufs ; un mal, des maux ; un travail, des travaux; un œil, des yeux; un échec, des éche{cs).
Parfois il en résulta deux mots distincts : appas et appast, appât (qui s'est refait un pluriel : appâts, jeter des appftts dans la rivière). Cf. un col et un cou.
L'âge nouveau. — S une fois amuï, la lutte entre les pluriels anciens et les pluriels nouveaux a duré longtemps. Dès le XVI« s., des pluriels nouveaux apparaissent dans la série en al : des bals, des bocals, des madrigals (H. L., III, 294). De même dans la série en ail : bails, portails, attirails. Ils sont plus nombreux encore dans les séries en el, eil, eul, euil : les ciels, les hostels, les chevreuils. Pourtant Malherbe lui-môme ne sait encore trop que décider, et il conseille assez naïvement de fuir les pluriels des noms en euil, comme si un garde-chasse, par exemple, pouvait se passer de compter des chevreuils.
Au XVI1« s., les Cahiers de l'Académie (p. 89) formulèrent la règle : la plupart des mots en al, cil, disaient-ils, ont leur pluriel en aux par x. Suit une liste de mots qui gardent l'ancien pluriel et qui sont considérés comme des exceptions.
Naturellement, les hésitations étaient encore nombreuses; les difficultés se présentaient particulièrement pour les mots en al. Les grammairiens étaient partagés sur la forme que doivent prendre au pluriel des mots comme cristal, madrigal, amiral, arsenal; leur indécision fut telle qu'ils finirent par décider que certains adjectifs en al n'auraient pas de pluriel masculin : on dira frugales, mais non pas frugals ni frugaux (a. de b., Réfl., 235).
Du XVIP s. à nos jours, les pluriels en aux se sont de plus en plus affermis dans la langue : étaux, fanaux, idéaux. Il reste sept mots en ail, qui font leur pluriel en aux : bail, corail, émail, vitrail, soupirail, vantail, travail ; ciel fait d'ordinaire deux. Mais on dit des ciels de lit, les ciels d'un peintre ; œil fait yeux. Il reste œils dans œils de chat, de perdrix ; aïeul a deux formes, différentes de sens : aïeux, qui est la forme commune, et aïeuls, les grands-parents.
RéactioB du pluriel sur le singulier. — Nous avons en langue moderne des noms dont la forme au singulier n'est plus la forme primitive. Ce sont des
singuliers influencés par la forme du pluriel. Tels sont genou (a. f. genouil) refait sur genoux (cf. le verbe s* agenouiller), pou (a. f . pouil, cf. pouiller).
La série la plus nombreuse e.st X5ell6 des noms en eau, autrefois el : oiseau, pinceau, jouvenceau, tonneau, çtc. Los dérivés oiseleur, tonnelier n'ont pas suffi à conserver la fQrni6 pfikiltive. Dans les adjectifs, la réaction n'a pas été complète : laionné en el a continué à vivre à côté de la forme en eau. C'est qu'ici la;vhifle forme pouvait mieux se maintenir grâce au féminin : belle |^«uràît bel. D'où l'emploi des deux formes au masculin, celle en el dervaVjf-^hre' voyelle : un bel animal ; celle en eau devant une consonne : il : est beau de savoir souffrir sans se plaindre. Il en est de même pour les adjec- '" tifs en ol (fol, mol, fou, mou) : un mol oreiller, un fol espoir.
Il faut noter du reste que la réaction du pluriel sur le singulier dure toujours : l'entrepreneur dit : un matériau ; le paysan : ton besiiau. On connaît l'histoire du maître d'école de Blangj^ contée par Balzac : un petit garçon venu trop tard s'excusait ainsi : Dame, m*sieu, j'ai mené boire notre ehevau ! — On dit eheval, animau !
L's écrite. Les liaisons. — Nous avons conservé l'obligation d'écrire Vs dans les finales des pluriels, même là où elle n'a aucune valeur. Dans une langue imprimée et enseignée la chose devait avoir des conséquences, et elle en a eu en effet. Sous l'influence de la lecture, s reparaît en liaison, beaucoup plus fréquemment qu'autrefois, avec la valeur de z. Au « grand siècle « les liaisons étaient peu fréquentes (h. l., iv, 213). Une consonne, muette devant consonne, tendait à denjieurer muette devant voyelle. On hésitait pour la prononciation de gens inconnus entre janz inconnu et fan inconnu, « De cent personnes qui parleront dans une conversation, quelles qu'elles soient, il y en aura bien quatre-vingt qui ne prononceront pas les consonnes Anales » dit un contemporain, Hindret. Dangeau témoigne que les gens (le son temps prononcent : Iron nou à Paris ? Il ajoute qu'on prononce l's dans vous irez, nous irons, « parce que irez, irons, est le verbe du pronom personnel » . En plein XVIII® s., d'Olivet écrivait encore : « La conversation des honnêtes gens est pleine d'hiatus volontaires qui sont tellement autorisés par l'usage, que, si l'on parlait autrement, cela serait d'un pédant ou d'un provincial » . (littré, Diction., Préf.).
Aujourd'hui les acteurs, les instituteurs, les maîtres de diction ont enseigné à la bourgeoisie que les liaisons étaient une marque de bonne éducation, et qu'elles s'imposaient rigoureusement, si on ne voulait ni rendre les vers boiteux ni déflgurer le langage. Malgré les protestations qu'on trouve chez les grammairiens instruits comme Littré, -É/afs-C/n 15 a prévalu sur ^(a- Un w. On dit : des rosez épanouies, des hommez éminents, sans paraître se rendre compte combien cette affectation est contraire à l'harmonie en même temps qu'à la vraie tradition.
Quelquefois l'absence de liaison marque une nuance de sens : une fabrique d* armes anglaises dit autre chose que une fabrique d*arme{s) anglaise, Abou-