MARIN
Organiste à la Ciotat, sa ville natale, Marin vint à Paris pour faire l'éducation d'un jeune seigneur. Il se fit recevoir avocat au Parlement, fut nommé censeur royal et adjoint à Crébiilon qu'il remplaça en 1762. Secrétaire général de la librairie en 1763.il prit la direction de la Gazette de France en 1771.
Beaumarchais l'attaqua très violemment dans ses mémoires. « Le fameux qués aco qui termine le portrait satirique du gazetier devint le sobriquet inséparable du nom de Marin ■qu'il caractérisait plaisamment en rappelant à la fois son mot favori et sa prédilection pour la langue de sa province. Ge dicton plut si fort à la Dauphine qu'on donna le nom de qués aco à une coiffure à la mode. »
Tout jeune, Marin s'était adonné à la littérature : Y Homme aimable ' parut en 1751. Au déclin de l'âge, en 1778, il voulut tàter des questions maritimes : il acheta la charge de lieutenant général à l'amirauté de la Ciotat. Ce fut sans succès. il perdit la plus grande partie de sa fortune et il revint se fixer en 1794 à Paris où il vécut jusqu'à sa mort, qui survint en 1809.
Outre Y Homme aimable. Marina laissé : Y Histoire de Sala-
I. L'Homme aimable, dédié à If. le marquis de Rosen, avec des Réflexions et des Pensées sur divers sujets par M. Marin avocat du Parlement de Paris, à Amsterdam et Leipzig, chez Arkstée et Merkus, 1"51.
Avec cette épigraphe:
Restât ut his ego me ipse regam solersque démentis.
Hor.
I 90 LA l'I.NSI-i: FRANÇAISI.
(lin (1758); Lettre de V homme civil à i homme sauvaqe{\liY.\) ; Œuvres diverses (1765) ; Bibliothèque du théâtre français depuis son origine (1768) ; Mémoire sur l'ancienne ville de Taurenium en Provence et une Ilistoirede la ville de la dotal (1782).
— J'étais prêt à dire que ces pensées m'appartiennent,, mais, je me suis rappelé que tout a été dit.
— L'avenir est le plus riche revenu de l'imagination.
— Les hommes se font illusion sur l'esprit comme les femmes sur la beauté.
— Vouloir plaire à son siècle est souvent une raison pour déplaire à la postérité.
— On aime à connaître un auteur comme on va voir à la foire un monstre arrivé d'Afrique.
— Les personnes les plus maigres sont ordinairement celles qui mangent le plus : les cervelles les plus vides sont souvent celles qui lisent davantage.
— 11 est sans doute moins difficile de mourir pour un ami que de rencontrer un ami qui mérite qu'on meure pour lui.
— H y a des hommes qui deviennent amoureux par contagion.
— Il est des amants délicats qui pardonneraient plutôt à leurs maîtresses une infidélité qu'une préférence.
— Un prince a souvent mieux réussi à faire un favori de son ministre qu'un ministre de son favori.
— 11 en coûte si peu à l'homme pour être fol que je m'étonne quelquefois d'être raisonnable lorsque je me prends sur le fait.
i \ pi >si':r iham; OBI I "»♦
— Dans la plupart des hommes, la sagesse commence quand le tempérament linit.
— Un homme s'estime plus que son voisin, mais, il fait plus de cas de l'estime de son voisin que de celle qu'il a lui-même pour sa personne.
152 ».A PENSÉE FKANÇAI8B
GONIA DE PALAJOS
Les Pensées l de Gonia de Palajos présentent cet intérêt particulier d'avoir, en grande partie, trait à la politique. L'auteur était un observateur assez avisé puisque, en 1753, c'est-à-dire trente-six ans avant la Révolution française, sous Louis XV, il écrivait ceci : « Si le joug continue à s'appesantir, il y aura nécessairement une révolution générale en Europe. Cette révolution arrivera quand les peuples, accablés d'impôts, n'auront que leurs âmes et ne les auront que parce que les âmes ne peuvent se mettre à l'encan. »
Ce livre est devenu fort rare parce que, lors de son apparition, un grand nombre d'exemplaires furent saisis par la police. Du reste, le public n'ignorait pas que le pseudonyme de Gonia de Palajos cachait le nom de la Beaumelle que Voltaire a tant ridiculisé parce que, avec une indépendance assez méritoire, il avait fait de la Henriade une critique mordante et non dénuée de justesse.
Les Pensées de Gonia de Palajos ont été longtemps et à tort, attribuées à Montesquieu. •
La Beaumelle (Laurent Angliviel de), né en 1726, fut élève
1. Mes pensées ou Le qu'en dira-t-on ! in-12, 1751. Septième édition,
augmentée de plus de la moitié et plus complète que les précédentes.
Paris, chez Rollin fils, 1753. L'ouvrage est précédé de cette épigraphe :
« Je ne voudrais pas fâcher un homme pour avoir dit la vérité. »
Henri IV.
Le nom de l'auteur ne parait qu'à la fin de la dédicace, adressée à son frère, et ce nom est Gonia, de Palajos. Les Pensées ont été réimprimées à Berlin en 1761.
I A PI NSI- 1. FRANÇAISE l.r '.I
des Jésuites au collège d'Alais. Il termina ses études à Genève, en 1715. Dans cette ville, il abjura le catholicisme. Il passa ensuite en Danemark où il remplit, pendant trois années, les fonctions de précepteur particulier. Se trouvant à Berlin en 1751, il se brouilla avec Voltaire qu'il avait qualifié de « bouffon » et de « nain ».
Obligé de s'enfuir de cette ville, il fit un séjour à Gotha, puis vint à Paris. Là, il publie un commentaire injurieux sur Le Siècle de Louis XIV de Voltaire et est emprisonné du 24 avril au 12 octobre 1753. A peine sa liberté recouvrée, il recommence la lutte contre Voltaire. Accusé d'avoir dérobé quelques documents originaux dans les archives de Saint- Cyr, il fut de nouveau emprisonné et ensuite exilé à Toulouse. Voltaire l'accuse alors de lui avoir adressé par la poste des lettres anonymes injurieuses. La Beaumelle se justifie de cette accusation. Autorisé à revenir à Paris, il obtint une pension et une place à la Bibliothèque du roi. Il mourut en
Outre Mes Pensées, La Beaumelle écrivit : L'Asiatique tolérant, 1748, in-12, sous le nom de Bekrinoll ; Suite de la Défense de V Esprit des lois ; Pensées de Sénèque (en latin et en français), Paris, 1752, in-12, réimprimé plusieurs fois ; Mémoires et Lettres de Madame de Maintenon, Amsterdam, 1755 et 1756, 15 vol. in-12 ; Lettres à M. de Voltaire, 1763, in-12 ; Commentaire sur la « Henriade », 1775 ; De V Esprit, u^uvre posthume, 1802 ; Réponse au supplément du « Siècle de Louis XIV », et une Vie de Mauperluis.
Il a également laissé, dit-on, en manuscrit, des traductions des Odes d'Horace et des Annales de Tacite.
— Les grands sont comme les Hottentots ; nous les trouvons admirables quand nous leur trouvons le sens commun.
— On n'estimerait guère les grands hommes si l'on savait combien peu ils s'estiment eux-mêmes, combien, ils se trouvent petits et combien ils le sont en effet.
15*4 LA l'I-NSKK FRANÇAIS!-:
— Une femme qui prendra conseil de son tempérament préférera toujours à un homme d'esprit un homme qui n'a pas son esprit dans sa tête.
— Voulez-vous croire la religion ? Ne lisez point les livres qui la prouvent. Voulez-vous respecter la religion ? Ne voyez point ceux qui la prêchent.
— La vie publique ne dit pas ce qu'on est ; elle dit ce qu'on veut paraître.
— Ne souhaitez pas d'être élevé avant que d'être grand.
— L'être le plus cruel est l'être uniquement occupé de ses malheurs. Cent mille hommes fondront devant un peuple à qui le désespoir aura donné une âme atroce.
— Quand un grand fait des bassesses, il compte bien . s'en dédommager par des hauteurs.
— Je ne sais si c'est un goût particulier, mais on ne me paraît jamais grand quand on me fait sentir que je suis petit.
— Le sentiment a presque toujours des idées justes parce qu'il n'a pas le temps de faire des réflexions fines.
— La vue d'un homme puissant nous pénètre de respect et de crainte. Il faut que nous soyons bien pervers I
— Souvent un homme n'est modeste que parce qu'il ne sait pas être orgueilleux. C'est un don naturel que le don des politesses insultantes.
— Les louanges d'un sot ne devraient pas me flatter et cependant me flattent presque autant que celles d'un homme d'esprit : un sot, dans le moment qu'il me loue,
LA PENléB m\M . visk 156
devient homme d'esprit ; l'homme d'esprit qui me loue n'est qu'un juge équitable.
— Je ne vois partout que des gens qui font le bien et qui le font mal.
— Les hommes n'ont point de goût pour les arts dans tout pays où les femmes n'ont point de goût pour la parure. Les arts agréables ne sont cultivés avec quelque succès que dans les pays où le beau sexe a des grâces.
— Ne vous faites jamais des ennemis et, surtout, des ennemis timides.
— On croit assez généralement qu'on ne peut être grand homme qu'à un certain âge. Comme si, pour avoir une tête blanche, on avait une tête plus saine !
— Il y a des jours nébuleux pour l'esprit comme pour le monde ; et l'homme qui a le plus de génie est, vingt fois le jour, un sot.
— Il y a peu de belles vies en détail : les grands hommes ne le sont qu'en gros.
— Dans la nécessité d'opter, ménagez plutôt un sot qu'un homme d'esprit. Rien de plus ingénieux qu'un sot poussé à bout.
— A voir le courtisan si accoutumé à servir, on ne le croirait pas propre à commander. Faux jugement ! Dans le monde, on peut hardiment juger des hommes par ce qu'ils paraissent : cette règle n'est pas bonne à la cour. Il ne faut pas y juger méthodiquement les hommes, il faut les y deviner. Et qui croirait que ce timide courtisan est un intrépide guerrier, que cet homme que glace un coup d'œil du prince, fait trembler des armées de cent mille hommes, chenille à Versailles, aigle aux champs de Fontenov ?
— Ce sont les mêmes qualités qui font les grands héros et les grands criminels ; et l'âme du grand Condé ressemblait à l'âme de Cartouche.
— Il y a peut-être plus d'hommes qui ont manqué aux occasions qu'il n'y en a à qui les occasions ont manqué.
— Les gens incapables d'exécuter les plus petites choses sont souvent très capables de conseiller les plus grandes. Ce sont des braves de cabinet. Ils ont de la lâcheté dans le cœur et du courage dans l'esprit.
— Tel homme paraît grand quand il est isolé qui redevient petit quand il rentre dans la foule.