PRINCE DE LIGNE
François-Joseph, prince de Ligne, « le seul étranger qui dans le genre français est devenu modèle au lieu de rester imitateur », dit Mme de Staël citée par M. Fernand Caussy, naquit le 23 mai 1735, à Bruxelles. Se sentant un grand goûl pour la carrière militaire, il entra au service en 1752, devint capitaine en 1756 et se signala pendant tout le cours de la guerre de Sept ans. Joseph II le nomma général-major et ensuite lieutenant-général (1771). Use distingua dans la campagne de 1778. Chargé de mission près de Catherine II en 1782, l'impératrice le nomma feld-maréchal et lui donna une terre en Crimée. Général d'artillerie en 1788, il assiste en 1789 à la prise de Belgrade. Après la révolte des Pays-Bas et la mort de Joseph II, il fut éloigné pour toujours du commandement encore que nommé feld-maréchal en 1808. Il mourut le 13 décembre 1814, laissant la réputation d'un des hommes les plus spirituels de son temps. Homme de guerre distingué, tactitien de mérite, le prince de Ligne a laissé une œuvre littéraire considérable. En 1774, il avait publié des Lettres à Eugénie; Préjugés militaires et Fantaisies militaires en 1780 ; Colette et Lucas comédie (1781); Coup d'œil sur Bel œil (1781); un Recueil de poésies légères ; des Mélanges de littérature, 2 vol. (1783) ; un Mémoire sur le roi de Prusse, Frédéric le Grand (1789).
De 1795 à 1811 parurent à Dresde (Vienne) ses Mélanges militaires, littéraires, et senlimentaires en trente quatre volumes in-12; parmi lesquels Mes écarts ou ma tête en liberté figurent dans les tomes XII et XIII avec cette épigraphe :
I \ PI NSK1 FRANÇAISE
Son esprit sans suite et sa conduite n'ont pas le sens commun » (Colle).
M de Staël, en 1809, publia (Paris-Genève) les Lettres et pensées du M&réchàl prince de Lu/ne. Nous avons emj runté les pensée- qui suivent à l'excellente réédition des iïcarts donnée en 1906 par M. Fernand Caussy (Paris, Sansot).
— Les femmes, il y a vingt ans encore, ne savaient seulement pas l'orthographe. A présent, je connais dix ou douze Sévigné : elles n'ont que trop d'esprit ; il faudrait les arrêter.
— Les femmes sont nées contrariantes, elles trouvent une mauvaise raison à tout et voient des obstacles, et font des représentations. Cela sauve quelquefois leur vertu.
— Que chacun examine ce qu'il a souhaité toute sa vie. S'il est heureux, c'est parce que ses vœux n'ont point été exaucés.
— La femme la plus sage a son vainqueur ; si elle l'est encore, c'est qu'elle ne l'a pas encore rencontré. C'est cette moitié de soi-même qu'on cherche toujours qui fait faire tant d'extravagance.
— En amour, il n'y a que les commencements qui soient charmants. Je ne m'étonne pas qu'on trouve du plaisir à recommencer souvent.
— Il n'appartient pas à tout le monde d'être modeste ; et la modestie est une fatuité ou une sottise quand on n'a pas le mérite le plus éclatant.
— C'est l'importance que je reproche le plus à tout le monde. Les dévots, par exemple, s'imaginent que Dieu même doit leur savoir gré de leurs soins.
— Les passions dépendent de la vie qu'on mène, de l'état qu'on a pris. Si Charles XII avait été perruquier, qu'aurait-il fait de sa passion pour la guerre ?
— Malheur aux gens qui n'ont jamais tort ; ils n'ont jamais raison.
— J'aime les gens distraits ; c'est une marque qu'ils ont des idées et qu'ils sont bons ; car les méchants et les sots ont toujours de la présence d'esprit.
— Les bavards sont bonnes gens ; mais, à force de bavarder, ils font comme s'ils étaient méchants.
— Il faut, pour être impartial, bien de l'argent dans sa poche, avoir au moins bien déjeuné et avoir reçu un baiser ou une lettre de sa maîtresse.
— Il y a des gens qui réfléchissent pour écrire, d'autres qui écrivent pour ne pas réfléchir ; ceux-ci ne sont pas si bêtes mais ceux qui les lisent le sont, à mon avis.
LA PESISBE nULNÇAJBI 167
SÉNAG DE MEILHAX (173G-1803)
Gabriel Sénac de Meilhan. fils de Jean-Baptiste Sénac. médecin du roi, naquit à Paris en 1736. Successivement maître des requêtes, intendant d'Aunis, de Provence et de Hainaut, il lit preuve dans ces divers postes de quelque habileté. Le comte de Saint-Germain, en 1775, l'appela auprès de lui au ministère de la Guerre avec le titre d'intendant de la guerre. Quand la Révolution éclata, il passa en Allemagne. puis en Russie, où il fut reçu par Catherine II qui le chargea d'écrire les Annales de Saxe et lui assura un traitement de 6.000 roubles. Après la mort de l'impératrice, il se rendit à Venise. De là. à Vienne, où il mourut, en 1803.
Outre ses Considérations sur l'Esprit et les mœurs Londres. 17v~ . ^enac de Meilhan a laissé : Mémoires d'Anne de Gonzague, princesse palatine. Pari-. I78B, in-8 : Considérations sur le luxe et les richesses. 1786: Des principes et des causes de la Révolution française, Paris. 1790 : Du gouvernement, des mœurs et des conditions en France avant la Révolution. Hambourg". 1795 : l'Europe, roman historique, 4 vol. in-8. M. Fernand Caussy a publié une intéressante notice sur Sénac Paris. Sansot, 1905 et un commentaire dans lequel il aflirme l'originalité de cet auteur dont « les réflexions résultent moins de l'étude des livres que de l'expérience du monde. Et ce qui. dans cette opinion, me détermine le plus, c'est que. tandis qu'un La Rochefoucauld, un La Bruyère, un Vauvenargues s'élèvent à des généralités quelque peu arbitraires. Sénac. lui. se limite à des observations plus particulières où il est judicieux à meilleur compte » •
— Le premier soin des gens parvenus à une haute fortune est de se payer une généalogie.
— Il est des jours heureux ; il n'est point de vie heureuse : ce serait un songe enchanteur sans réveil.
— La vie est une assez mauvaise étoffe dont la broderie fait tout le prix. On est souvent plus attaché à une certaine manière de vie qu'à la vie.
— Garantissez-moi de mes amis, écrivait Gourville, proscrit et fugitif, je saurai bien me défendre de mes ennemis.
— On veut rendre les gens heureux, mais on ne veut pas qu'ils le deviennent.
— On n'aime quelquefois dans ses amis que les témoins vivants des charmes, des succès et des agréments de sa jeunesse.
— On débite beaucoup d'histoires fausses sur les femmes, mais elles ne sont qu'une faible compensation des véritables qu'on ignore.
— Un défaut secret est un bien sûr garant de la vertu.
— En France, les grandes passions sont aussi rares que les grands hommes.
— Les passions n'ont qu'un temps. C'est l'habitude de la réflexion, ce sont les sciences, les lettres et les affaires qui entretiennent, fortifient l'esprit et prolongent sa durée.
— La douleur des gens puissants n'est souvent que de la colère.
— Il n'y a de place à la Cour que pour les grands et les petits. Les conditions communes, les gens d'un ordre mitoyen n'y peuvent exister. Quelquefois, le mérite
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éminent peut s'y montrer, mais comme spectacle et passagèrement comme une comète.
— L'amour-propre trouve sa jouissance dans le suffrage et l'approbation des hommes ; mais le dernier degré de l'orgueil est de jouir de leur mépris.
— Dans les monarchies, le grand art pour parvenir à une place éminente ne consiste souvent qu'à savoir s'ennuyer.
— La vanité ne se borne pas aux honneurs de ce monde, elle prétend encore les étendre dans l'autre vie.
— On aime de toute sa force dans sa jeunesse et de toute sa faiblesse dans un âge avancé.