CHAPITRE PREMIER
Le point de départ d’une histoire de la pensée grecque, ce n’est pas seulement le moment où s’accuse un effort original et libre pour organiser un système de réflexions sur l'ordre de la nature ou sur celui de la conduite. C’est, d’abord, l'effort pour prendre conscience des exigences morales de la pensée commune, ou pour dégager des croyances religieuses les vues diverses qui y sont incluses, relativement à l’histoire passée ou actuelle de lunivers.
Cet effort primitif de réflexion est chose sociale ; il s’accomplit en effet d’une façon impersonnelle, obscure et continue; il accompagne et exprime le mouvement des mœurs et du sen-
timent religieux, celui de la technique qui travaille à maîtriser
la nature. Mais la fortune de cet effort à été bien différente, selon qu’il avait pour objet, ou l’ordre de ia conduite, ou celui des choses extérieures. Dès la fin du vue siècle, en effet, l’effort collectif pour se représenter intelligiblement la nature se transforme, dans son esprit et dans ses méthodes, par des efforts de critique personnelle, qui donnent naissance à une science et à
‘une philosophie. Au contraire, c’est seulement dans la seconde
moitié du ve siècle, exception faite peut-être de Xénophane,
qu’on voit apparaître une analyse véritablement critique des principes traditionnels, un effort pour en justifier philosophiquement labandon ou la conservation. Jusque-là les savants et les philosophes ne font guère que refléter les conceptions de la sagesse populaire ou, plus ordinairement, les croyances d’une société d’initiés ; les interprètes de la réflexion morale sont surtout les poètes et les législateurs. C’est que les exigences auxquelles celle-ci répond sont les exigences les plus profondes et les plus immédiates de la vie en commun : tant que leur action sur Îles consciences demeure précise et impérieuse, on ne se demande guère ce qu’elles valent. Voilà pourquoi la réflexion morale doit être envisagée la première et esquissée dans ses traits essentiels, en attendant le jour où elle deviendra matière à philosopher.
Les plus anciennes expressions littéraires, que nous connaissions, d’un effort de la pensée grecque pour coordonner et formuler en conceptions d’une portée générale les données de la
conscience collective, relativement à la vie et à la conduite humaine, nous les trouvons dans les poèmes homériques et chez Hésiode.On s’explique la placé importante qu’ils ont prise dans léducation de la jeunesse; ce sonteux encorequi, plus tard, serviront de base à toute discussion sur les problèmes moraux.
Dans les poèmes homériques, à la vérité, la réflexion morale ne se détache guère de la narration épique. Mais, tout d’abord, celle-ci ne pouvait manquer de susciter chez les auditeurs des préférences pour tel ou tel héros, pour Achille ou pour Ulysse, pour Nestor ou pour Ajax, et de stimuler, par suite, l’appréciation morale. D’autre part, la faiblesse du sentiment religieux y traduit le penchant de la réflexion morale vers Pindépendance, condition favorable à ce qu’on peut appeler sa laïcité. Déjà, surtout dans Odyssée, apparaissent çà et là des propositions qui sont comme des jugements universels sur la conduite, et qui
expriment une vue d’ensemble sur la destinée humaine. Mais, si Pidée d’une justice de Zeus, devant laquelle devront enfin
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plier la violence et la fraude, se fait jour incidemment, plus souvent on rencontre l’acceptation résignée de ce qu’il y a d’arbitraire et d’injuste dans le « sort » (moïoa 0s&v) que les dieux font aux hommes, sans égard à la valeur morale de leurs actions (1).
La conception morale qui, vers le milieu du 1xe siècle, inspire le poème d’Hésiode, Les travaux et les Jours, mériterait une étude approfondie. Elle atteste en effet un remarquable Ÿ progrès dans la détermination des idées morales. Il est douteux que ce progrès soit l’œuvre propre d’'Hésiode:sans doute a-t-il utilisé un vieux fonds de sagesse populaire, à la constitution duquel il est possible que l'Orient ait contribué, et qui s’était déjà exprimé en proverbes et en mythes. Mais cette utilisation suppose un travail personnel d'élaboration et même de critique, par lequel ce vieux fonds a été transformé et a produit des fruits pour nous entièrement nouveaux. On n’y cherchera pasune doctrine philosophique. Ce n’en est pas moins une réflexion, virtuellement rationnelle, sur le contenu et les aspirations de la civilisation grecque, dans une société et à une époque déterminées. |
Tout le poème est plein de préceptes qui concernent les garanties du travail bien réglé, en accord avec l’ordre de la nature, et l’échange équitable des services dans le milieu social. Mais ces préceptes sont subordonnés à une conception générale dela justice comme loi de Zeus, qui est véritablement l’âme de la morale hésiodique. L’apologue de Pépervier et du rossignol pose le problème en termes saisissants : Déraisonnable, crie à sa victime l’oiseau de proîe, qui veut se mesurer à plus fort que lui ; privé de la victoire, à sa honte il joint la souffrance (2). C’est le langage de libax, de l’esprit de démesure, de l’orgueil de domination. Mais il est fatal aux puissants
(1) Comparer Od., XVI, 886 sqq. avec VI, 188 sqq. XVIII, 429 54. CÉ/1., XXKIT,