‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 30 sur 117 · HÉRACLITE D'ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

HÉRACLITE D'ÉPHÈSE

être une vraie royauté; celle-ci n'appartient qu’au jeu des contraires et à l'harmonie qui les lie, c’est-à-dire à Dieu : il est en effet Jour el nu, hiver et élé, guerre et paix, satiété et faim (fr. 67) ; ilest Harmonie invisible supérieure à l’harmonte visible (fr. 54). Il y a en effet, suivant Héraclite, une unique dot divine, aliment de toutes les lois humaines, mais qui paraît être autre chose que la loi non écrite opposée à des décisions arbitraires ; car c’est ce dans quoi la pensée individuelle doit prendre ses forces, comme la cité dans la loi; c’est quelque chose de commun à lout, qui domine tout, autant qu’il lui plait, suffit en iout el surpasse out (fr. 114); bref la loi universelle du réel, identique, semble-t-il, avec cette pensée commune (&uvéc }6yos), dont Héraclite dit qu’il faut la suivre (fr. 2), et qui pourtant reste étrangère aux hommes, aveuglés sur ce qui est toujours sous leur regard (fr. 72) ; une sagesse unique, qui veul être appelée du nom de Zeus, qui aussi ne le veut pas, si ce doit être au sens de la religion populaire, et qui consiste à savorr le dessein dans lequel tout esi régi en sa lolalité (fr. 32, 41). Mais cette loi ou cette pensée unique, c’est un /ogos immanent, la substance même de ces échanges qui produisent les choses diverses, autrement dit le feu, ce qu'il y a de plus incorporel, de plus mobile, de plus transformable, de plus actif et de plus vivifiant. En résumé, la réaction du génie philosophique d’Héraclite, en face du polythéisme vulgaire, est un panthéisme, et ce panthéisme est un panthéisme physique.

De là procède logiquement toute une théorie du savoir, Le logos c’est à la fois la pensée divine qui circule éternellement dans la nature, et la pensée humaine, mais en tant qu’elle participe à ce courant unique et éternel et perd ainsi son individualité (1). Cependant les hommes ne songent qu’à entasser

(1) Pensée me semble être le meilleur terme français pour traduire le grec 26Y0ç, car on désigne par ce mot à la fois le contenu, ou lobjet, etla formule qui en est l’expression intelligible.

des connaissances particulières, ce qui est la détestable po/ymathie ; ou bien ils s’imaginent que la pensée commune qu’il faut suivre est celle de la foule, et ils se mettent à son école : pareils à des ânes, r/s aimeni mieux la paille que l'or (fr. 104 et 9). Mais ce n’est pas, d’autre part, sa pensée personnelle qu'Héraclite oppose orgueilleusement aux opinions des doctes ou de la foule. C’est, et tel est aussi le sens d’une déclaration solennelle qui se trouvait au début de son livre (fr. 1), la Vérité, unique et éternelle, de la pensée divine, dont il est le prophète inspiré et qui est tout le réel : Ce n’est pas à mot qu'il esi sage de préler l’orerlle, maïs à la Pensée, en reconnaissant que tout estun (fr. 50). L’individualisme de la pensée, cette illusion que chacun a une intelligence à sor (fr. 2), est au contraire le caractère propre de la connaissance sensible. Héraclite en a marqué avec force la relativité. Nos sens sont de mauvais témoins, si l’âme est un barbare incapable de pénétrer le mystère de leur langage (fr. 107). De plus, tandis que la pensée se donne à elle-même son propre accroissement (fr. 115), ils sont dans la dépendance des contraires, sans avoir, en même temps, égard à l'harmonie. |

Au-dessus de la connaissance sensible, Héraclite paraît donc avoir placé une vérité absolue et une certaine sorte de connaissance scientifique. On s’explique donc mal qu’Aristote ait pu alléguer qu’il n’y a pour lui ni science, en raison même de Pécoulement perpétuel des choses sensibles, ni vérité, parce qu’il a nié le principe de contradiction (1). Mais ces critiques s’attaquent sans doute aux fanatiques que Platon à ouvertement visés (2), à qui le mobilisme d’'Héraclite ne semblait pas assez radical et qui pensaient, avec ce Cratyle dont Platon aurait reçu l’enseignement avant de connaître Socrate (3), que l’eau du fleuve n’est pas même une fois identique; pour

(1) Metaph., T 3, 1005028 qq. : Phys., 1 2, 185 t 192 ej al. (2) Théél.. 179 e sqq. Cf. Crat., 334 a.

(8) Metaph. À 6 déb., et L' 5, 10104 745,

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… traduire la pensée, au langage qui la fige il préférait un simple

mouvement du doigt! Or de tels excès ne peuvent s’expliquer convenablement qu'après l’Éléatisme, et comme la revendication intempérante de la multiplicité et du changement contre l’intempérante affirmation de l’unité et de Pimmobilité. L’harmonie des contraires, voilà plutôt ce que cherchaït Héraclite, et non l'identité des contradictoires, qui d’ailleurs, comme tels, lui étaient inconnus; bien loin de consentir à l’éparpillement de la connaissance sensible sur tous les aspects passagers du devenir, il plaçait la vérité dans la substance unique, dont la loi sert de trame continue et de fond à cette diversité incessamment changeante.

La théorie de l’âme reflète cet‘e conception générale. L’âme est en effet une exhalaison. chaude; car, pour connaître le principe, elle doit en avoir la mobilité ; se répandre comme lui partout, de sorte que tout est plein d’âmes et de génies; administrer le corps comme le feu gouverne le monde; se transformer enfin dela même façon que le feu. L’âme la plus sage est une âme sèche: humidifice, commeilarrive dans l’ivresse, elle meurt. Quand nous sortons de l’engourdissement du sommeil, nous recommençons à aspirer la pensée qui est dans le

feu, pareils alors à des tisons qui se rallument (1). Mais la

véritable veille est celle dans laquelle, morts ou vivants, endormis ou non, nous voyons l’untié et la communauté du cosmos (fr. 89). L’individualité de la vire est une mort, et l’immortalité consiste se replacer, dès cette vie si on le peut, dans le courant universel : Zmmortiels, mortels; mortels, immorlels; notre vie est la mort des premiers, et leur vie, noire mort (fr. 62). Cest la croyance orphique, amputée de l’immortalité personnelle. Hadès et Dionysos sont un même dieu (fr. 15) et, comme pour le monde la conflagration totale, la mort est pour l’homme une vie renaissante.

(1) Cf. p. ex. fr. 36, 117 sq. et LX VIII, À 15 et 16 ; D. L. IX %

Ce sentiment profond de l'identité de la pensée vraie avec la loi de Punivers inspire à Héraclite une conception parfaitement conséquente de la vie morale : La sagesse, dit-ilavant le Stoïcisme, c’est dire des choses vraies, et agir selon la na-

ture en écoutant sa voix (fr. 112). 7] n’en vaudrait pas mieux

pour les hommes qu’arrivät ce qu’ils souhaitent (fr. 110). Si la passion est condamnable, c’est qu’elle exprime la prétention de l'individu à s'élever au-dessus de lordre naturel ou divin et à oublier sa dépendance : Marmot / l’homme s'entend appeler ainst par le dieu, comme lPenfant par l’homme (fr. 79). Par suite, la vraie religion doit être de fondre sa pensée dans cette pensée divine du feu, qui circule dans l'univers : adorer des images, c’est supposer qu’aussi bien on parlerait avec des maisons; célébrer des sacrifices sanglants ne sert pas plus à nous purifier, que la boue ne laverait la tache qu’elle a faite (fr. 5). | |

Originale, vigoureuse et profonde, la pensée d’'Héraclite a mis son empreinte même sur les penseurs qui en ont été les adversaires les plus déterminés. Il a conçu l’opposition des contraires avec une généralité qu’on ne rencontre, ni chez Anaximandre, ni même chez les Pythagoriciens ou chez Alcméon. Mais surtout il a mis en une lumière toute nouvelle la notion d’une loi immanente au devenir, et servant de lien intelligible à ces contraires, simultanés ou successifs. Ce qu’on ne doit pas oublier pourtant, et ce qu’ont pareïillement méconnu les philosophes du concept qui, dans lantiquité, ont combattu Héraclite, ou les Hégéliens qui, de nos jours, l’ont exalté, C’est qu il a pensé sur le terrain et dans les cadres de la physique de son temps, se représentant la loi comme une substance plus subtile, mais non sur le terrain d'une logique qui ne s’est

constituée qu'après lui, ni, par conséquent, en vue d’en briser

les cadres,

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