HÉRACLITE D’ÉPHÈSE
pour dire que cette unification totale du multiple comporte des périodes, mais aussi pour en distinguer le rythme de celui qu’admettra plus tard Empédocle. L'évolution et l’involution, tout en s’opposant et en se compensant, se prolongent l’une dans lPautre, comme lenfant dans l’homme qu’il devient et l’homme dans l’enfant qu’il engendre. Héraclite, dit-on, blâmait Homère d’avoir souhaité que la Discorde fût abolie parmi les hommes comme parmi les dieux : ce serait en effet la fuite de toutes choses et l’anéantissement de l'Univers (1). Mais pour lui, au contraire, cette fuite se prolonge en un retour. La mort du monde n’est donc qu’apparente; c’est en réalité sa vie renaissante. Les cycles cosmiques se feraient équilibre comme les naissances et les morts à l’intérieur de l’un d’entre eux, et peut-être chaque jour de la Grande année du monde est-il précisément la durée d’une génération humaine (2).
Ainsi se dégagent peu à peu les idées maîtresses de la philosophie d’'Héraclite. Tout d’abord, l’opposition et l'identité des contraires sont la condition du devenir des choses : C’est le même en nous, disait-il, d’éfre ce qui est vivant et d’étre ce qui esi mort, éveillé ou endormi, Jeune ou vieux; car, par le changement, ceci est cela, et par le changement cela est à son iour cect (fr. 88 ; cf. 57). Cette opposition perpétuelle des contraires est donc le principe et la loi : Le Conflit [rékepos] est père de ioutes choses, roi de toutes choses (fr. 53), tandis que la concorde et la paix en sont la confusion dans l’embrasement général (3). Puisque les contraires en lutte tendent toujours à se substituer l’un à l’autre, les choses sont dans un état d’incessante mobilité : fout s’écoule (révra beï) et tout fuit, rien ne demeure ; dans le même fleuve ce sont toujours d’autres eaux qui vous baignent ; vous ne vous plongerez pas deux fois dans
(1) PLaron, Soph. 242 à e, et, pour Aristote, LX VIII, ch. 12, À 8, Cf. À 22 (e1 surtout Bywater,43, plus complet), à rapprocher de la palingénésie fondée sur la succession des contraires dans Phédon, 72 b-d.
(2) LZÆVIIT, À 13. Cf. LXXI, $ 75 fin et 77. — (3) D. L. 8.
les mêmes eaux (1). Ce n’est là toutefois qu’un aspect du conflit
universel; sous un autre aspect il fonde une solidarité entre les termes qu’il oppose, car /e Conflit est communauté {[f6voy] ei la Discorde est règlement {[5ixn] (fr. 80). Ainsi la course des coniraires s’accomplit selon la nécessrié fatale, qui paraît constituer à la fois ce qu’il y a d’arrêté et de stable dans le changement, et ce qui unit les couples d’opposés en formes définies et relativement permanentes (2). La discorde et l’instabilité ont donc pour contre-partie l’accord et, avec lu, la nécessité de la loi : Le discordani, dit Héraclite, s’accorde
avec soi-même: accord de tensions inverses, comme dans
larc ou la lyre (fr. 51). La flèche part, la phrase musicale se déroule, quand les mains de l’archer tendent en sens inverse l’arc et la corde, quand les doigts du musicien écartent l’une de l’autre les cordes de la lyre. D'autre part, le jeu de ces oppositions est réglé et limité : ainsi par exemple la rigidité de la corde limite le redressement de l’arc, comme la flexibilité limitée de celui-ci borne la tension angulaire de la corde vers le corps de l’archer. Plusieurs formules expressives traduisent la même idée : Ce qui es! taillé en sens contraire [comme tenon et mortaise] s’assemble; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie, el c’est la discorde qui produit toutes choses (fr. 8). Unions : des entiers et des non-enj/iers, convergence, divergence, concert ou désaccord des VOIX ; enfin, de loutes choses une seule, et d’une seule, toutes (fr. 10) (3). Donc ni confusion, ni émiettement, mais un ordre varié de combinaisons. dont le temps semble être l'agent : c’est un enfant qui s’amuse à jouer aux dames : souverainelé d'un enfant! (fr.52),
Mais la royauté enfantine du joueur lui-même ne saurait
(1) Fr. 12, 493,91. Cf. PLarToN, Crat., 492 a ; Théét., 179 de. (2) D. L. 7et8 ; cf. LX VIII, A 5et 8, et le fr. 84.
(3) Comparer le traité hippocratique De victu, 1, 17, où l’inspiration héraclitéenne marque tout un long morceau (5-24},