XÉNOPHANE DE COLOPHON
Ce qu'il a dit de Pythagore et ce que d’autre part Héraclitea dit de lui, voilà de quoi marquer vaguement la place de Xénophane. Il est difficile de préciser davantage, faute d’une donnée, dans une indication biographique que nous lui devons
(1) Patron, Soph., 242 d et Arisr. Melaph., À 5, 9861828, Dans LXXI, Xénophane est étudié dans le chapitre II (Science and religion), Parménide dans le chapitre IV, Zénon et Mélissus, les Jeunes Éléates, dans Je chapitre VIII, Dans ZIT Xénophane est rattaché aux Ioniens. Contre l'autorité de Platon, LXXI fait valoir (140, 3) que celui-ci, Théét. 179 e, a relié Héraclite à Homère. Mais, entre ce cas et l’autre, il n’y a pas de commune mesure,
à lui-même: Z/y a déjà, écrit-il en effet, sotxante-sept annÿes queje promène le iourment de ma pensée sur la terre d'Hellade, et, à partir de ma naïssance, il y avait alors vingt-cinq ans passés (fr. 8). On voit bien par là qu’il a vécu quatrevingt-douze ans au moins; mais quand a commencé son existence erranteP Au coin du feu, à la veillée d’hiver, on se demande : Quel est ion âge, mon braveP Combien avaïis-tu quand arriva le MèdeP (fr. 22) Peut-être pourrait-on trouver dans cette question une allusion à la donnée qui nous manque : il aurait quitté l’onie quand son pays fut conquis par Harpage au nom de Cyrus (545), et à peu près à l’époque où des émigrants phocéens fondèrent Marseille, et d’autres, Élée dans la Grande Grèce. Ses voyages l'ayant conduit en Sicile, puis en Italie, il est possible, sans plus, qu’il se soit enfin fixé à Elée. Si son existence vagabonde fut, ce qui n’est pas certain, celle du rhapsode, ilsemble du moins que, contrairement à l’usage, elle ne lait pas enrichi. C’étaient sans doute en effet ses propres vers qu'il récitait dans les banquets, et, si l’on en juge par ce qui nous est resté de ses Ælécies (en vers iambiques) et de ses Parodies (en vers épiques) (1), son enjouement était trop malicieux, sa pensée trop libre, sa grâce trop empreinte de dignité et de noblesse morale, son caractère trop indépendant, pour lui valoir la clientèle des puissants et des riches. A ces recueils il faudrait peut-être ajouter, entre autres, un poème sur la Nature (en vers épiques), duquel proviendraient plusieurs de nos fragments. Mais, que Xénophane ait ou non écrit un poème philosophique distinct, c’est un. poète qui a eu, on ne peut sérieusement le nier, une âme de philoosope.
Ce qu’il y a en. effet de plus important chez lui, c’est un effort pour établir l’existence d’un ordre de valeurs supérieur
‘(1) Les Silles, doù seraient extraits plusieurs de nos fragments, ne sont peut-être pas un ouvrage distinct, mais un autre titre qu'on aurait donné aux Parodies, après Timon le Sceptique, imitateur de Xénophane.
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à celui de l'expérience sensible, de l'opinion sociale, de la tradition religieuse, pour se représenter cet ordre en fonction d’une réflexion morale déjà hautement critique, pour déter- miner enfin le rapport de l'expérience avec les réalités morales que l’homme conçoit au-dessus de lui-même et de sa vie physique. Sa méthode n’est pas moins remarquable : au lieu de rendre, à la façon d’'Héraclite, des oracles dogmatiques, il fait sortir ses propres vues de la polémique qu’il engage contre l'opinion commune ; l'esprit dialectique des autres Éléates est ” déjà chez lui. | Ainsi, par exemple, après s'être attaqué, avec une cinglante ironie, au culte de ses compatriotes pour la vigueur, l’adresse et la beauté physiques, à la vanité des vainqueurs olympiques, aux honneurs et aux récompenses dont on les couvre et qui, pour quelques-uns, iraient plus justement à leurs chevaux, il ajoute : Z{s ne valent pourtant pas ce que je vaux. Car notre sagesse esi merlleure que la force des hommes el des chevaux. Peut-être est-ce là juger à l'aventure. Mais il n’y a pas non plus de Justice à estimer la force par-dessus la bonne sagesse! (fr. 2). Voilà donc la seule chose qui possède une incomparable valeur. Or, c’est dans la pensée qu’elle a son principe; car elle consiste dans une attitude logique, qui est celle, non du scepticisme, mais de l’esprit critique. Supérieure sans doute à la connaissance sensible, puisqu’elle est capable de juger et celle-ci et elle-même, la connaissance rationnelle n’en est pas moins relative comme l’autre : d’un savoir absolu nous serions . incapables de prendre conscience, et l'opinion est le lot de tous les hommes (fr. 34). La vérité n’est pas une révélation des dieux, mais le fruit pénible d’une longue recherche (fr. 18). Un autre exemple n’est pas moins significatif. Contre les croyances anthropomorphiques de la religion populaire, Xénophane a dirigé une critique dont Péloquente âpreté témoigne d’une singulière élévation du sentiment moral. Les hommes, dit-il, se sont donné des dieux à leur image: ainsi les Éthio-
Ré
jet injure et de blâäme (fr. 11 sq.). — Mais cette critique néga-
… quefois, mais plutôt panthéistique. Il s’agit, dans les fragments
attributs ou de ses actes s’étend à la totalité de sa nature; quinese
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x) ARR ATP VA RENE AUTRE ouAE | 98 SCIENCE ET PHILOSOPHIE
piens disent des leurs qu’ils sont camus et notrs, les Thraces, | qu'ils ont les yeux bleus et les cheveux rouges. Alors, st les | bœufs el leschevaux efles lions avaient des maïnseï pouvaient, … avec leurs mains, peindre et produire des œuvres comme les hommes, les chevaux peindraïent des figures dedieux pareïlles à des chevaux, el les bœufs, pareilles à des bœufs (fr. 14-16). Bien plus, fou! ce dont les dieux ont été chargés par Homère et par Hésiode, c’estce qui, de la part des hommes, es! ob-
tive a sa contre-partie positive. Si dans les fables de la mythologie il n’y a rien de salulaire, il y a en revanche des paroles relrgteuses etdes discours purs, pour célébrer sagement la divinité; on peut la prier de nous rendre capables d’accomplir les choses qui sont justes ; entout cela, la règle, c’est d’avoir toujours souci des dieux (fr. 1, v. 13 à la fin), autrement dit, de conserver au divin sa vraie nature et de ne pas le ruiner dans son principe par Pintroduction d’éléments sensibles et passionnels.
Dans ce sens, Xénophane aboutit à une remarquable conception de Dieu, non pas monothéistique, comme on la dit quel-