‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 39 sur 117 · XL · texte numérisé non relu

XL

EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE art 123

ei la pluie qui partout assombrit et glace, la terre enfin, d’où dérive tout ce qui est fondement stable et solide (fr. 21, 1-6). Ce sont donc les grandes masses entrelesquelles se répartissent les choses, et il n’y a pas à chercher, au delà, des éléments d’éléments (1). Inengendrés, ils ne se corrompent pas davantage : Tous sont égaux et leur âge est le même ; mais chacun d'eux prend soin de sa dignité et chacun possède son caractère, quoique iour à tour ils aient le dessus dans la révolution du temps (fr. 17, 27-29). [1 s’ensuit qu’ils sont le germe d’où vient tout ce qui a élé, lout ce qui est ef sera, non seulement les choses mortelles, mais aussi les dieux à la longue vie, qui sont au comble des honneurs (fr. 21, 9-12). Ainsi, se plaçant au point de vue de lPexpérience sensible la plus manifeste et pratiquement la plus pressante, Empédocle a pensé qu’il fallait prendre telles quelles les grandes différences qu’elle impose à l’attention, et qu’entre elles les anciens philosophes avaient à tort voulu faire un choix. Il n’est pas impossible d’ailleurs que linfluence du quaternaire pythagorique ait contribué à fortifier son sentiment, et ainsi à fonder une division qui devait régner sans conteste pendant des siècles.

Ayant donc admis à lorigine une pluralité de qualités déjà spécifiées et immuablement spécifiées, Empédocle doit maintenant expliquer le devenir des choses. Mais, à l'exemple de Parménide, il a nié tout devenir qualitatif et même toute génération de substance, bref, la physis elle-même, au sens de l’ancienne physique. 17 n’y a, dit-il, que mélange, et puis échange entre les choses qui ont élé mélangées. Génération n’est qu’un nom, accrédité par les hommes (fr. 8). Ainsi, il définira, à partir de la qualité, le changement par des processus mécaniques : mélange et échange. Du fait que les éléments, qui sont qualitativement immuables, courent les uns après les autres, tls revétent des aspects différents (fr. 21 fin). Il n’y a

(1) Le témoignage contraire, LX VIII, A 43, résulte d’une confusion: cf, LXII, 223 et LXXI, 265, 8.

124 SCIENCÉ ET PHILOSOPHIE.

pas là de combinaison qui les transforme. Maïs tout se passe comme quand le peintre, ayant pris des drogues dont chacune a sa couleur propre, les ayant mélangées dans diverses proportions, fait avec ces mélanges des peintures qui ressemblent à linfinité des choses réelles dont Empédocle vient de parier (fr. 23). Voilà donc en quel sens précis on doit entendre que =. les éléments sont le germe ou la source (fr. 23,10) de toutes choses. Le mélange des particules ainsi juxtaposées se fait en outre, comme dans l'exemple du peintre, en proportions défi- . nies : La terre... a reçu dans ses amples creusets, sur les huit parties, deux parties de l’éclaï de Néstis (Veau) ef quaïre parres d’Héphaïstos (le feu) ; ainsi ont élé produits les os blancs (fr. 96, 1-8) ; autrement, la chaïr, les tendons, le sang (1). Quant à la loi générale selon laquelle se font ces mélanges, c’est une loi d'ajustement mutuel ou, comme nous dirions, d’affinité : les parties qu sont le plus favorables à leur mutuel mélange se chérissent mutuellement (fr. 22, 1:5 ; fr. 90). Comment s'opère enfin ce mouvement du semblable vers son semblable? Constamment des ef/luves (ärobooæi) émanent des composés ou des masses élémentaires, pénètrent dans les pores, ou conduits invisibles et extrêmement petits d’autres corps, qui en possèdent d'autant plus qu’ils sont d’une contexture plus lâche, et heminent dans ces conduits (2). Il y a affinité des corps pourlesquels existe une commune mesure (cuumetola) des émanations de lun avec les pores de Pautre ; faute de quoi, comme l’huile et l'eau, ils ne peuvent se mélanger (3). Maïs ce:i n’impliquet-il pas que des effluves trop gros ne peuvent se diviser pour se couler dans des pores trop étroits? Empédocle était doncsur

la voie de l’atomisme (4). Cependant, puisque d’autre part il niait le vide (fr. 13), il n’aurait pas dû manquer de dire

(1) Fr. 98 et LX VIII, A 78 début. Cf. le contexte du fr. 96.

{23 Comparer ALCMÉON, p. 79.

(3) Fr. 89. PLATON, Ménon, 76 d; ArisrotTe, Gen. el corr., E, 8, s. in. et

Tn£orxr., De sensu., 12 (L'& VIII À, 86).

(4) ArIST., Gen. ei corr., ibid., 325b 57.

comment s'accorde avec Phypothèse du plein la circulation d’effluves indivisibles. |

Le mécanisme selon lequel se produisent ces mixtions et ces échanges, de manière à produire et à régler un devenir apparent, exige cependant.encore, d’après Empédocle, deux autres principes, l’un extérieur aux éléments et qui, en tous sens, pèse pareillement sur eux, la Discorde (veïxos) où la Haine ; l’autre, inférieur aux éléments et qui est égal à eux en longueur el largeur, l’'Amitié (gAérnc), Aphrodite, Cypris, ou encore Harmonie, la Tendresse et la Joie (fr. 17). Ce sont, semble-t-il, des sortes de milieux matériels, mais que seul Pesprit peut apercevoir (:bid., 2#) et qui, étant conçus sur le type de ces forces spontanées que sont les êtres vivants ou qui agissent en eux, sont l’objet d’anereprésentationanthropomor- phique. Par là, Empédocle a surajoutéà son mécanisme un dynamisme par lequel, à sa façon, il sépare de la matière, sans cesser pourtant de le tenir pour matériel, le principe de vie ‘que les Ioniens plaçaient dans leur substance unique. Si les deux tendances avaient été auparavant explicitement distinguées, peut-être pourrait-on penser qu'Empédocle a essayé délibérément, en éclectique, de les concilier. La vérité est plutôt qu’il essaie tour à tour l’une et l’autre. Mais ce flottement même de sa pensée a contribué à donner à la réflexion philosophique une conscience plus précise de leur opposition.

Par laction de l'Amitié le multiple tend à constituer une unité ; par l’action de la Discorde Punité se disjoint et donne lieu à la pluralité (fr. 17, 16 sq.). Les deux forces motrices sont des antagonistes perpétuels, mais alternativement l’une ou lautre tend à prendre le dessus, sans pourtant exclure radicalement FPautre, ce qui produirait alors, soit Punité et Pimmobilité absolues, soit la multiplicité absolue et le mouvement chaotique et sans règle (ibid., 4-8). Au règne de FAmitié, traversé par les dissensions de la Haine, succède donc un règne de la Discorde, auquel l’Amitié travaille à mettre fin.

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Puis le cycle recommence, identique à lui-même. Aussi Empédocle peut-il dire que, en un sèns, les choses commencent d'exister et qu'une existence perpétuellement immuable n’est pas la leur, car le sceptre change de maïn ; mais que, en ce sens que l’échange perpétuel ne fait jamais défaut, il y a toujours immobililé dans le mouvement circulaire, c’est-à-dire dans Palternance des deux règnes (fr. 17, 1-13). L'état des choses dans lequel lAmitié atteint lapogée de son règne, c’est ce qu'Empédocle, en souvenir sans doute de Être sphérique de Parménide, nomme le Sphérus : Arnsi, dit-il, dans l’épaisse redoute de l’Harmonie étail forlement enfoncé le Sphérus bien arrondi, joyeux et fier de son indépendance (fr. 27, 3 sq.). Ce chaos où toutes les particules élémentaires, si enchevêtrées soient-elles, gardent leur immuable spécification, mais sans qu’il soit possible de ly distinguer, est plus voisin du Migma d’Anaxagore que de ce chaos totalement indéterminé qu'était PInfini d’Anaximandre (1). Empédocle en a parlé comme d’un Dieu (fr. 31). Mais, outre que les éléments eux aussi sont des dieux, et desquels se forment encore d’autres dieux, on peut douter que la béatitude, dont il était tout à l’heure gratifié, soit rien de plus que le symbole moral de la victoire physique de PAmour.

Dans les membres du Sphérus il n’y a nulle dssension

(fr. 27 a). Mais voici que du dehors, ou plutôt des exirêmes

limites du cercle, la Discorde s’est élancée vers les honneurs, quand a été accompli le temps, qui ramène leur retour en veriu de l’ample pacte (2), et cet assaut a ébrarndé les membres du Sphérus (fr. 31). L’Amitié résiste. De cette lutte semble résulter un mouvement tourbillonnaire (ôivn), et la Discorde parvient presque jusqu'au centre du remous. Mais c’est là que

PAmitié tient bon. Aussi, quand à son tour le temps est arrivé

pour. l’iêmmortel élan de l’Amikié victorieuse (fr. 35), c’est elle (A

(1) Cf. ARIGT., PAys., 14, 187 a a.

(2) Comparer les fœdera naituræ de Lucrèce.

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