‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 40 sur 117 · M ET OT CREUSE ESS CO SA · texte numérisé non relu

M ET OT CREUSE ESS CO SA

EMPÉDOCLE D’AGRIGENTE cup 127

qui fait reculer la Discorde vers la périphérie, afin de reconstituer la pureté du Sphérus. Aïnsi, c’est sans se lâcher l’une l'autre que l Amitié et la Discorde ont reculé tour à tour, Pune

pour se confiner temporairement au centre, l’autre pour se

retirer temporairement sur les bords. Or, chacun de ces processus est ainsi pareïllement générateur et destructeur; car ily a pour loutes choses une génération que produit et que détruit lunion, tandis que l’autre, c’est la séparation qui la nourrit

et qui la dissipe (fr. 17, 35). Ce que l’Amitié a créé par Punion,

elle le ruine à la fin par la confusion; ce que la Discorde a créé par la dissociation, elle le ruine par l’émiettement, si bien qu’alors les éléments sont sans doute aussi peu discernables

qu’ils Pétaient dans l’unité du Sphérus (1): chaos incohérent,

au lieu d’un chaos compact.

Inutile d’insister sur la généralité vague de cette loi d’évo-

lution. Il faut du moins rappeler que les critiques anciens, en

même temps qu’ils en. signalaient l'arbitraire, dénonçaient la place prépondérante qu'Empédocle y avait faite au hasard :

en plus d’un passage de son poème, il invoquait, dit-on, le gré

de la Fortune (2). C’est à la vérité un expédient, dont bien difficilement auraient pu se passer les ambitions de sa double cosmogonié. Il n’est guère douteux en effet qu'Empédocle ait exposé la formation d’un monde dans chacun des moments du cycle cosmique : le moment présent, qui est sous empire de la Discorde, celui qui a donné lieu à notre monde, et celui qui Pa précédé, et dans lequel prédominait Amitié (3). C’est à ce dernier qu’appartiennent probablement la formation des composés organiques, os, chair, etc., qui unissent, comme on a vu, les éléments en proportions définies, et le spectacle prodigieux (fr. 35 fin) d’une zoogonie fantastique. Sur la terre, dit le poète,

(4) Voir LXXX VI, son fr. 26: et l’Append. III, 599-611.

(2) Er. 108 et les textes d’Aristote ÊI, 776,2 (tr. fr., 11, 222, 1).

(3) ARIST., De cælo, III 2, 300?26-31, C’est seulement à propos du Ciel qu’Aris-

tote reproche à Empédocle davoir prêté trop peu d'attention à la génération dans PAmitié (3014 1419),

poussaïent en grand nombre des létes sans cou, erraent des

bras isolés et privés d'épaule, et des yeux vaguaient lels quels, que renrichissait aucun front (fr. 57 sq.). A leur tour, ces ‘premiers mélanges des mixtes antérieurs tendent-à sunir, et n'importe comment : ces membres isolés se joignaient au hasard de leurs mutuelles rencontres; ainsi surgissaient des êtres aux pieds iournés, incapables de marcher, mais pourvus d'innombrables mains, d’autres à double visage et à double poitrine, des bovins à figure d'hommes et des Aumains à téte de bœufs, des hermaphrodites etc. (fr. 59-61) (1).

Le détail, mieux connu, de la cosmogonie de la Discorde est riche de vues ingénieuses ou pénétrantes. Le premier effet ( 2) de la désintégration du Sphérus, c’est la séparation, d’abord de l'air qui se répand partout en cercle, puis du feu qui, se trouvant pas ailleurs de place qui lui convînt, s’est élancé vers la périphérie, durcissant et vitrifiant la partie de l'air qui lui est contiguë, de manière à former la voûte solide du ciel, et chas- ? sant le reste versle bas. Ainsi se formaient deux bémisphères, l’un entièrement igné, l’autre d’air avec un peu de feu, dont les mouvements autour de la terre et sur la voûte céleste servaient, fort obscurément du reste, à expliquer la succession des jours et des nuits et le changement des saisons. Quant à la révolution même de la voûte céleste, elle résultait d’une TU pture d’ équilibre produite parla pression de la masse de feu sur la paroi dure de l’enveloppe aérienne. Le progrès de la Discorde a déterminé une accélération graduelle de cette révolution et, par suite, une diminution de la longueur du jour, qui, au temps de lPapparition des premiers hommes sur la terre, a été. d’abord de dix mois, puis de sept. C’est la rapidité de ce mouvement du ciel qui a fixé la terre au centre du monde et qui y maintient immobile : ainsi, l’eau reste dans un récipient quand onimprimeàcelui-ci une rotation très rapide. L'ensemble

(1) Cf. LE VIIE, À 72 déb.

(2} Sur ce qui suit, cf. ibid. À 30, 50, 67, 75, etc., etle fr, 42,

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nes “here.

du monde a la forme d’un œuf, dont le grand axe serait horizontal. Enfin Empédocle est le premier chez qui on trouve avec certitude l’idée que la lune emprunte sa lumière du soleil, et une représentation exacte des éclipses de ce dernier astre.

La physique terrestre paraît aussi avoir allégué toutes sortes de dissociations produites par la Discorde (1). La mer est comme une sueur, qui s’est séparée de la terre sous la pression de ce qui l'entoure et sous l'action de la chaleur solaire. De la mer, le selest séparé par lacoagulation, tandisque d'autre part se distinguent en elle des réserves d’eau douce. De même, l’action des feux souterrains isole de la masse de la terre les roches, les pierres et les montagnes. La lumière est une émission d’effluves, qui ne nous parviennent qu’un certain temps après s'être détachés du corps lumineux. L’aimantation s’explique d’une manière analogue : la compression du mélange qui constitue le fer pousse violemment au dehors des effluves quise portent en masse vers les pores de l’aimant, auxquels

ils sont proportionnés. | |

Les applications de ce même principe aux phénomènes de la vie sont souvent très originales. Empédocle a l’idée d’une analogie des, organes. et des fonctions, entre l’animal et le végétal, entre les différentes espèces d'animaux : les plumes et les écailles sont des analogues, et aussi les feuilles et les poils ; les graines et les fruits sont les œufs des plantes et leursexcrétions; les plantes se sont détachées de la terre comme l’embryon se détache de la matrice ; il y a chez elles une vie psychologique comme chez l'animal. De part et d'autre, le mouvement spontané du semblable vers le semblable servait à expliquer, par analogie avec ce qui se passe dans le monde, la différenciation des organes, la place qu’ils occupent dans le corps et celle que les vivants occupent sur la terre. Voici d’ailleurs comment Empédocleconcevait l’apparition des premièresformes animales

(1) Fr. 55 sq. et rbid., À 68 sq. 57, 89.

dans l’ère de la Discorde. Dans un premier moment, alors que,

‘après l'air, le feu et l’eau cherchent à se dégager du mélange général, sous l’action du feu qui fait effort pour rejoindre son

semblable à la périphérie, lèvent à la surface de la terre des formes tout d’une pièce (obkogueïç rôrat), qui ont également part à la chaleur et à l’humidité, à peine différentes des plantes qui semblent leur être antérieures, très pauvres de spécifications organiques et en tout cas, comme les premiers végétaux, complètement dépourvues de différences sexuelles: elles ne peuvent donc être engendrées que par la terre. Dans le second moment au contraire, les organes sexuels s'étant, de quelque façon que ce soit, constitués, les êtres se reproduisent entre eux. Le facteur

déterminant de ce changement de la vie animale paraît être la

dissociation de lhumide, jusqu’alors associé en elle au chaud. Ce qui en résulte immédiatement, c’est une fonction nouvelle, la respiration et, sans doute aussi, une transformation de la nutrition. En effet, dès que l’humide s’est retiré des vaisseaux, l’air extérieur a pris en eux la place laissée vide. Or aussitôt, et sans doute parce qu’elle trouve devant elle une moindre résistance, la chaleur interne tend à s’échapper au dehors, elle entraîne avec elle un flot de sang qui chasse l’air devant lui. Mais, tandis que Pair s'échappe aisément par les fuyaux de chair (pores des muqueuses?P), le sang ne peut les traverser. Îl s’arrête donc, brisé dans son élan, et l’air extérieur, le refoulant, rentre à nouveau dans les vaisseaux. Pour illustrer ce mécanisme de Vlinspiration et de lexpiration, Empédocle recourait à l’expérience dé la clepsydre : quand on la plonge dans l’eau en bouchant le goulot, la pression de Pair intérieur empêche l’eau de passer par les petits orifices du fond du récipient; mais, une fois le goulot débouché, c’est au contraire la pression de l’eau qui force l’air à sortir pour lui céder la place (fr. 100). — Pareillement, dans ce second stade, humide nutritif semble se dissoudre pour donner lieu à diverses fermentations ou putréfactions; le sang, à son

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