‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 47 sur 117 · LE MÉCANISME DE LA QUALITÉ ET L'ESPRIT ANAXAGORE · texte numérisé non relu

LE MÉCANISME DE LA QUALITÉ ET L'ESPRIT ANAXAGORE

Avee Anaxagore de Clazomènes, pour la première fois dans l’histoire de la pensée grecque, la philosophie s’installe à demeure dans Athènes. La date à laquelle y arriva ce métèque ionien, qui sortait de lécole d’Anaximène, les circonstances de sa venue, tout cela est fort obscur. Il y résida, dit-on, pendant trente ans, jusqu’au jour où sa notoriété @t son amaîtié avec Périclès le désignèrent, tout comme Phidias, à des attaques qui visaient surtout son protecteur. Il échappa par la fuite aux dangereuses conséquences d’un procès d’impiété, menace qui désormais pèsera à Athènes sur la tête de tous les philosophes. Retiré en Asie à Lampsaque, il y serait mort à soixante-dix ans passés, vers le début du dernier tiers du ve siècle, au milieu de l’unanime vénération que lui avaient value lélévation de son caractère et son désintéressement. Wraisemblablement :il y avait ouvert une école, dans laquelle lui succéda peut-être Archélaüs d’Athènes, avant Métrodore de Lampsaque, connu pour ses interprétations allégoriques d’'Homère. Sa Physique, le seul ouvrage que nous puissions lui attribuer avec certitude, traitait dans son premier livre des principes et, on le verra, dans une prose pleine de majesté. Mais la précision exacte du détail n’était pourtant pas sacrifée : c’est ainsi que l’ouvrage, dit-on, était illustré de figures, par exemple pour la description des phases de la lune.

Comme Empédocle avant lui, et Leucippe à peu près dans

le même témps, Anaxagore est parti de l’Éléatisme : /a totalité des choses, dit-il, est égale à elle-même éternellement (fr. 5). H nie donc le devenir, le naître et le périr (fr. 17 in.). Mais, s’il ne reprend la tradition de l’ancienne physique que sous la forme à laquelle Pa désormais pliée la philosophie des Éléates, c’est, lui aussi, avec le dessein de concilier cette philosophie avec la réalité empirique de la pluralité et du mouvement. Or, en le faisant, il s'oppose à la fois à Empédocle et à Leucippe, refusant au premier le droit de tirer de ses quatre racines irréductibles la diversité infinie des qualités, au second, la divisibilité finie de l'étendue sans qualités et la réalité du vide. Siles prétendus corps simples semblent être ce dont tout provient, c’est précisément qu’ils sont les mélanges les plus touffus qui soient donnés à notre expérience (1), et, d’une façon générale, aucune génération de chose composée ne se comprend que si toute la variété qualitative que comporte son devenir préexiste dans le principe. C’est le sens de la proposition fameuse par laquelle il commençait son livre : Toutes choses étaient ensemble, infinies en multitude aussr bien qu’en petilesse, mais aucune r’apparaïssait distinctement à cause de cette petitesse. C'était un mélange confus de germes © (orépuarta).… ne se ressemblant en rien les uns aux autres (fr. 1 et 4, $2). Ces germes, réellement juxtaposés, et non pas contenus en puissance dans un mélange réel, ce ne sont pas seulement des qualités communes et superficielles, comme le chaud et le froid, le brillant et le sombre, le sec et l’humide ; ce sont surtout les qualifications les plus déterminées et les plus riches, celles qui portent des noms de choses et où sont enveloppées les qualités communes: Comment, disait-il, du non-cheveu le cheveu proviendraït-il, et la chair de ce qui n'est pas chair P (fr. 10). Pour que lanimal ait de la chair et des os, il faut qu’il y ait de la chair et des os

(1) Ci. fr. 1 finet Ar., De cælo, LIL, 3, 302e 28-35,

ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES 149

dans les aliments dont il se nourrit. Autrement, VÉtre : ne serait pas le Tout, ni le mélange un mélange de toutes choses. La multitude des différences qualitatives est donc infinie au point d’être indiscernable. Mais d’autre part cette distinction infinie est réelle, et la division, infinie en acte, de la qualité s’accompagne d’une division, pareillement infinie en acte, de létendue ; faute de quoi, de nouvelles semences devraient apparaître, pour correspondre à un développement dynamique de telle qualité en nuances variées (1). Chaque différence qualitative est donc une parcelle (uoïou), et ces parcelles, au rebours de l’atomisme, sont divisées à Pinfini en parcelles identiques ; car ë y a du plus petit sans fin, attendu qu’il est impossible que l’Étre cesse d’être, de même qu’il est impossible que le mélange original manque. de quelque chose et ne soit pas infiniment grand (fr. 3).

Ces parcelles sont des objets pour l'intelligence seulement, et même, ce qui est un souvenir des arguments de Zénon, elle ne peut s’en représenter clairement la division infinie, irréalisable en fait (2). Etant, pour une même semence qualitative, toutes semblables entre elles et à cette semence, elles sont ce qui s'appelle dans la langue d’Aristote des choses homéomères, si bien que le substantif homéoméries (bprowouéoeiar) est devenu par la suite le nom technique des parceiles qualifiées d’Anaxagore (3). Ainsi, semble-t-il, l’étendue, n'étant jamais séparée de la quälité, cesse d’être quelque chose de tout abstrait, tandis que d’autre part la qualité, étant toujours liée à Pétendue, devient quelque chose d’intelligible. On dépasse donc, comme la vérité de la science invite à le faire, les apparences sensibles, parce qu’on y trouve une vision des choses cachées (fr. 21 », cf. 21). Aussi le devenir sensible, inintelligible par rapport à la qualité, devient-il intelligible aussitôt

(1) Contre LXX, 285-288 ; cf., LX XI, 305, 1. — (2) LX VII, ch. 46, À 468$. med. et fr. 7.

(3) Cf. par ex. LUCRÈCE, I, 830,

qu’il est transporté dans létendue et, Pêtre de la qualité demeurant immuable, ramené au mouvement local : es Grecs s’exprimerœent correctement si naître, ils lPappelaient « éire mélangé » et périr « étre séparé » (fr. 17). Toute chose sensible est un mélange de parcelles qualifiées, à l’image du mélange primitif lui-même ; elle possède une parcelle de louie chose (fr. 11 in.); loutes choses sont dans chaque chose; aueune n'existe isolément, mais, comme cela était à lorigine, maintenant encore loutes choses son ensemble (fr.6); elles ne sont pas isolées les unes des autres, ni iranchées comme avec la hache, ni le chaud à part du froïd, ni le froid à part du chaud (fr. 8), pas plus, sans doute, que la qualité du cheveu n’est isolée de la qualité del’herbe. Seulement, au lieu que le mélange originel était si parfaitement égal que rien ne s’y distinguait de rien, au contraire, dans les mélanges empiriquessecondaires, la totalité du mélange admet une prédominance de volume pour certains assemblages de parcelles qualitatives identiques. Or c’esi ce dont il y a le plus qui, en apparaissant le plus distinctement, donne et a donné à chaque chose son individualité, et fait ainsi qu'aucune n’est pareille à aucune auire (fr. 12 fin). Chaque chose sensible est donc un univers, mais un univers à sa façon, ne différant de tout autre, ne changeant lui-même sa facon d’être antérieure, que par un caractère tout à fait extrinsèque, savoir le mode de répartition ou la quantité de ses qualités. C’est ainsi que, comme plus tard pour les alchimistes, tout peut devenir tout et se changer en tout par un simple mécanisme de la qualité.

L'originalité d’Anaxagore n’est pas moins grande dans sa conception de la cause motrice. Il accepte hardiment la thèse éléatique de limmobilité essentielle, et pour linfinité du temps, de l'Être infiniment qualifié qu’il a conçu : le mélange total primitif ne sortirait jamais de son inertie (1), si un

(1) An, Phys. VII, 1, 2509 4 54.; LX VIII, ch. 46, À 59, 48 in., etc.

ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES si

mouvement de séparation n'avait été produit en lui par ce P pa

qu’Anaxagore appelle PEsprit, le vo. Ce mouvement prend immédiatement la forme d’une rofalion, qui, après avoir commencé par une petite partie, ses? élendue plus avant a s’élendra encore plus avant (fr. 13 et 12). L'Esprit donne donc la « chiquenaude » à cette confusion équilibrée et immobile quest le migma premier, et lefflet mécanique s’en élargit continuellement par des ruptures d'équilibre de plusen plus nombreuses, dont chacune constitue une de ces répartitions inégales du mélange total, qui font, comme on l'a vu, des choses spécifiquement et individuellement distinctes. Bien entendu, PEsprit n’est pas dans le mélange; car il s’unirait confusément à tout le reste et n’aurait pas d’action séparatrice: à part de tout le reste, qui n’est à part de rien, ilest une chose infinte, maîtresse absolue (aüroxpatés) ; seul rl est en soi-même et pour soi-méme (fr. 12, cf. {1) (1). C est donc tout autre chose que le logos d’Héraclite, immanent au devenir dans lequel il circule.

Onestplusembarrasséquandil s’agit de dire ce qu’est l'Esprit. On voit en effet que ce n’est pas seulement une cause motrice, mais une intelligence, car #/ connaît aussi bien le mélange que ce qui y est distingué et séparé ; et une intelligence ordonnatrice, car de quelle façon tout doit être et de quelle façon tout a élé et nest pas maintenant, de quelle façon iout est, c’est l'Esprit qui la mis en ordre (fr. 12). Corrélativement,

le hasard n’est, dit-on, aux yeux d’Anaxagore, que l'incapacité ”

où nous sommes de découvrir la cause, et la fatalité, un mot creux (2). Et cependant, d’autre part, PEsprit n’est pas, semble. t-il, une intelligence qui réfléchit et calcule ; il est plutôt analogue à l’âme des vivants (3). Et en effet, après avoir dit qu’il est la seule chose dont il n’y ait pas de partie dans chaque

chose, Anaxagore ajoute qui! y a pourtant! des choses dans

(1) Cf. les textes de Platon et d'Aristote : 1bid., À 55, 56, (2) Zbid., À 66. — (3) Ibid., A 58, 100 (Aristote).

das est PEsprit et qui ont lEsprit pour maître ; ce sont /outes celles qui ont le souffle. Mais, poursuit-il, PEspril est toujours pareil, et le plus grand comme le plus pehi (fr. 11 et 12). Ce qui veut dire, sans doute, qu’il est toujours extérieur au mélange, soit qu’il s’agisse du mélange originel ou du mélange qui constitue un être vivant. De même, ce n’est pas par un esprit plus élevé que les animaux sont supérieurs aux plantes, ou les hommes supérieurs aux animaux, mais parce qu’ils ne sont pas attachés à la terre, ou bien parce qu’ils ont des mains (1). L'Esprit serait donc comme une âme indépendante, de laquelle émanent d’autres âmes, pareillement indépendantes (2). Ce qui empêche enfin décidément de croire que cet Esprit, tout ordonnateur qu’il est, a en vue des fins, c’est qu’il doit sa connaïssance totale de tout, et sa force supérieure à tout, à ce quil est seulement /a plus déliée de ioutes les choses et la plus pure (fr. 12), bref la plus capable de se glisser entre elles, pour les diviser d’abord, pour les animer ensuite, sans risquer cependant de se mêler à elles. On comprend donc la déception, si fortement exprimée par Platon et par Aristote (3), de ceux qui, avec Socrate, reprochaient à l'ancienne physique de n’alléguer que des causes mécaniques, et qui ne trouvaient pas autre chose dans la philosophie de Esprit, sinon une machine de théâtre, qu’on fire sur la scène aux moments d’embarras, quand il s’agit d'expliquer origine du mouvement ou d’expliquer la vie.

La première distinction qui apparaisse est celle de Péther igné et de Pair, c’est-à-dire qu’il se constitue deux amas, Pun de toutes les semences qui ont pour caractère commun d’être ténues, chaudes, lumineuses, sèches, l’autre de toutes celles qui sont denses, froides, sombres, humides ; chacun d'eux peut

(1) Zbid., À 102, 118, 115 sq.

(2) Cf. sur histoire "Hermotime de Çlazomènes, qui de temps à autre perdait son âme, la note de Diels, ibid., À 58.

(3) Phédon, 97 b sq. ; A A 3, 9840 17 sq: 4, 985 « 18 sqq,

ANAXAGORE DE CLAZOMÈNES 153.

être, en un sens, appelé infini, car il contient, groupées, un nombre infini de semences différentes (fr. 1 fin et 2). En même temps, s'opère la collocation mutuelle de ces deux amas, lé second au centre pour former la terre, le premier, où se distingueront peu à peu des astres, à la périphérie. Peut-être y a-t-il dans la théorie de la constitution des astres une anticipation des hypothèses de Kant et de Laplace, soit que les parties coagulées et pétrifiées de la terre aient tendance, par

l'accélération du mouvement giratoire, à s'éloigner au dehors,

soit que la tourbillon circulaire attire à iui par sa force des masses pierreuses arrachées de la surface de la terre, leur communique le feu'dont il brûleet les retienne en raison de son extrême vitesse (1). Les astres sont, de toute facon, des masses incandescenltes, dont la nature ne diffère en rien de celle des corps terrestres, comme on peut le voir en comparant à nos roches celles de ces pierres qui, par un accident quelconque, viennent tomber, en s’éteignant, à la surface de la terre. Cette théorie aurait été suggérée à Anaxagore, ou confirmée, par l'observation de la chute d’un bolide à Égos- Potamos vers 468/6. Pourquoi a-t-elle fait scandale P Auparavant, la pensée scientifique a donné bien d’autres signes de sa liberté, maïs c’était dans Pasile de l’école, et sans contact avec la conscience populaire. On a vu d’ailleurs comment ce scandale a dû être attisé par les rivalités politiques. Au surplus est-il bon d’ajouter que le désir de ramener les corps célestes aux proportions de lexpérience a conduit d’autre part Anaxagore à s’imaginer que la lune n’était pas plus grande que le Péloponnèse et que le soleil l'était seulement bien davantage |

Enfin la réputation qu’on lui a faite d’avoir le premier compris

la vraie raison des éclipses est peut-être usurpée, surtout en ce qui concerne celles de la lune. Du moins est-il notable qu’il conserve, à titre de cause complémentaire du phénomène, ces

(4) Fr. 16 (cf. fr. 9)et A 71, 72, 426, 1%

pe” À

l NAS 154 SCIENCE ET PHILOSOPHIE ,

corps invisibles qu'avait admis Anaximène. — Quant à la question de savoir s’il a cru à existence de plusieurs mondes, simultanés ou successifs, elle paraît être insoluble.

Des vues biologiques ou psychologiques d’Anaxagore, ce qu’il y aurait de plus intéressant à retenir, c’est que selon lui, au rebours d’Empédocle, c’est le contraire qui est connu par le contraire : le froid n’est senti qu’en contraste avec le chaud. Toute sensation est donc une altération; d’où il suit qu’elle est une peine, qui s’émousse avec l’habitude, mais qui est vive si excitation est trop intense.

Historiquement, et par rapport aux époques de la philosophie et de la science grecques, Anaxagoremarqueun croisement décisif. De l'héritage des philosophies antérieures il n’a rien - sacrifié, ni le qualitativisme des Milésiens, d’Héraclite ou d’Empédocle, ni la négation du devenir par les Éléates, ni cette combinaison de leur étendue avec le nombre pythagorique qu’est le quantitativisme des Atomistes, ni leur méca-

nisme. Mais, d’autre part, il ouvre les voies à une philosophie

nouvelle : en mettant, comme il la fait, Pêtre dans la qualité, en s’efforçant de l’élever de la sensation à Pintelligibilité, il préparait en effet la pensée à constituer le réel avec des formes ou des idéaux spécifiquement distincts. Bien plus, en attribuant, fût-ce incomplètement, la causalité efficiente à PEsprit, il suggérait de substituer à la causalité mécanique et matérielle une causalité idéale de la fin et du bien. Ce n’est donc pas sans raison que le dernier des physiciens naturalistes est apparu à Platon et à Aristote comme un précurseur de la révolution socratique.

PT

Page 1