‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 50 sur 117 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'activité de Socrate a commencé de s'exercer, en concurrence avec celle des Sophistes, alors que le succès de ceux-ci était déjà grand. Elle s’est exercée dans le même milieu social, en réponse aux mêmes besoins intellectuels et moraux. Ses procédés ont été, extérieurement tout au moins, si pareïls à ceux des Sophistes que Socrate a pu paraître à Aristophane, et sans doute à beaucoup d’autres parmi ses contemporains, représenter, aussi bien que personne, l’esprit sophistique. Platon lui-même, quand il cherche à définir le Sophiste, note entre la manière d’être de celui-ci et celle du vrai philosophe un air de parenté (SAok., 230 d sqq.). Enfin ce sont des socratiques, les Mégariques, qui ont fourni à Aristote quelques-uns de ses plus beaux types de sophismes.

Par malheur, si notre connaissance de la Sophistique est médiocre, celle que nous avons de Socrate lest bien davantage encore. C’est la plus grande figure de l’histoire de la pensée grecque; de lui dériveront, directement ou par des intermédiaires, fous les courants ultérieurs de la philosophie. Et pourtant c’est presque une figure de légende. Sur sa person nalité, sur ses actes, sur ses propos nous avons une abondante moisson de témoignages, immédiate ou peu s’en faut. La plupart concordent à nous donner une haute idée de Pimportance du personnage. Mais ils se contredisent violemment, ou bien ils s’accordent mal entre eux. Nous ne savons même pas très bien pourquoi ses compatriotes lui ont fait payer de la vie

4 | SOCRATE 1 De NN à

son action parmi eux. Enfin l’existence de plusieurs écoles socratiques, distinctes et même parfois ennemies, souligne les difficultés de toute tentative pour dire ce que fut sa philosophie. D'un autre côté, l’espoir nous est fermé de nous former une opinion personnelle d’après des textes de Socrate lui-même. Car, s’il est un fait bien assuré au milieu de tant d’incertitudes, c’est que Socrate, à la différence des Sophistes, n’a rien écrit et qu’il n’a agi que par la parole. Bref, le plus difficile problème de critique historique se pose précisément à propos d’un penseur, qui a marqué la philosophie et la conscience d’une empreinte que le temps n’a pas effacée.

Entre les témoignages, il en est, tout d’abord, qui tendent à diminuer Socrate. On n’insistera pas sur celui d’Aristoxène de Tarente, qui assurait tenir de son père Spinthare (1), lequel avait connu Socrate, tout le mal qu’il en a dit, on ne voit pas d’ailleurs clairement pour quel motif. En admettant même que, dans sa jeunesse, Socrate ait été un mauvais sujet, comment croire que, dépourvu de culture autant que de dignité et de scrupules, ouvertement injurieux, violent, libidineux et par surcroît bigame, lPhomme mûr ait pu, non seulement susciter des admirations aussi passionnées, mais même prendre dans Athènes la situation de premier plan que lui reconnaît le té. moignage, pareillement défavorable, d’Aristophane?

Dans les Nuées (423), et incidemment dans les Orseaux (414) et Les Grenoutïlles (405), au lieu de racontars décousus et obscurs, nous trouvons une figure puissante, Pindividualité concrète et très vivante d’un philosophe, dont la notoriété et Pascendant sont considérables (2). Peu importe que la malignité du portrait procède de motifs politiques, qu’elle atteste chez Aristophane un fâcheux défaut de clairvoyance. Ce qui

(1) L'identité d’Aristoxène le Musicien avec le fils de Spinthare paraît bien résulter de la comparaison de D, L, II 20 avec Sexrus M. VL 1.

(2) Et dont témoignent encore les attaques d’autres comiques, Eupolis, Amipsias, etc, |

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Ed CRAN DE MUR !

est intéressant, c’est de noter, en les dégageant de leur gros-

. sissement caricatural, les traits sous lesquels Aristophane a

vu Socrate dans la maturité de ses quarante-sept ans, et Va représenté pour un public qui était le témoin de son activité journalière. C’est un maître, qui a une école, un pensoir (geovriorpuov), et des disciples qui travaillent sous sa direction, qui suivent une règle de vie commune. Pour être admis à l’enseignement, il faut payer une contribution. La discipline de lPécole est ascétique : les élèves ont le teint blême, purs esprits et déjà à demr morts ; malpropres, guenilleux, va-nupieds, ils n’ont rien à se mettre sous la dent. L’entrée dans l’école exige une initiation préalable. On y étudie la géométrie, la physique, l'astronomie, la météorologie, la géographie et les abîmes de la terre, les êtres vivants. L’air est le principe des choses et celui de la pensée : c’est du fourbillon d'éther que

‘résultent, naturellement, tous les phénomènes. Socrate est un

athée, puisqu'il ne croit pas aux dieux de la cité; l’incendie de son école, sa mort et celle de ses élèves seront la juste punition de leur impiété. Mais Socrate n’est pas seulement un physicien, c’est aussi un maître de rhétorique. Le Langage est un de ses dieux. Il enseigne une méthode pour inventer des idées, qui est l’antrlogie. Professeur de beau style, d’éloquence judiciaire et politique, c’est un maître de chicane, auprès de qui on apprend à faire triompher le discours faible, ou l’injuste, du discours /orf, ou le juste. A la loi, convention arbitraire, il oppose le droit de la nature. Ses leçons portent enfin sur la grammaire, la métrique et la rythmique. Ainsi le Socrate d’Aristophane, partisan de la doctrine de Diogène d’Apollonie, est de la famille de ces physiciens éclectiques, qui s’apparentent eux-mêmes à la Sophistique. Pour le reste, c’est un sophiste comme les autres, comme Prodicus par exemple, et les griefs d’Aristophane contre lui sont à peu près ceux de Platon à Pégard des Sophistes.

Contre ces attaques d’Aristophane, Platon, dans le plaidoyer

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* qu’il fait prononcer à son maître devant les juges, a élevé une protestation directe et précise, reportant même sur Aristophane la plus lourde part de responsabilité dans la mort de Socrate (Apol., 18 a-20 e). Pourquoi, dans le Banquet, a-t-il imaginé de les réconcilier P C’est un problème sur lequel il est aisé de faire des hypothèses, mais qui n’intéresse pas la personnalité de Socrate. Il est plus important d’observer que, tandis qu’Aristophane a connu celui-ci dans sa maturité, Platon ne l’a connu que dans sa vieillesse, quinze ans environ après l’époque des Nuées. Mais, auprès de disciples plusanciens, auprès de plusieurs membres de sa famille, Critias l’oligarque, cousin de sa mère, Charmide, le frère de celle-ci, ses propres frères Adimante et Glaucon, Platon a pu s’instruire de la vie de son maître. Après la mort de celui-ci, il semble avoir continué d’enrichir son information, et peut-être doit-on trouver dans les introductions du Banquet et du Thééiète un reflet de ses enquêtes.

On peut, en tout cas, tirer des dialogues de Platon les éléments d’une biographie et d’un caractère (1). Socrate appartient à la tribu Antiochide et, dans celle-ci, au dème du Renard (Alopèce). Son père Sophronisque, peut-être sculpteur, est de bonne souche et vieil ami de Lysimaque, le fils du grand Aristide; sa mère, Phénarète, est une habile accoucheuse. Après l’éducation traditionnelle, il a dû pousser plus avant, étudier les mathématiques et la physique, avec un extrême désir de s’instruire. Mais l’étude des doctrines des physiciens, d’après le fameux récit du Phédon (96 a-99 d) sur lequel ona tant disputé, lui a révélé leurs divergences, que l’éclectisme de ce temps contribuait en effet à souligner, en restaurant des systèmes abolis. Si celui d’Anaxagore ne l’a pas satisfait, la théorie de l'Esprit lui a du moins, pour la première fois, suggéré un

moyen de mettre fin à ses doutes. Une réflexion critique, une

(1) Cf. A.-E. TAYLOR, Plaltos biography of S. (Proceedings of the British Academy. vol. VIII, 1917). |

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suggestion, puis une méditation intérieure originale : il con

çoit enfin une explication du devenir par des essences ou formes intelligibles. Si Pon en croit le Parménide (127 c,

130 b, e, 135 d), Socrate est encore jeune quand cette révolu-

tion s'opère dans sa pensée. Jamais, au témoignage de Platon, il n’a, contrairement à ce que dit Aristophane, enseigné la physique en physicien; mais, par contre, c’est à répandre sa découverte qu’il consacre les premières manifestations de son activité philosophique. | Sans doute Socrate a déjà acquis lautorité d’un maître quand lPenthousiasme porte un de ses familiers, Chéréphon, à demander à la Pythie de Delphes sil est quelqu'un qui soit plus sage. La réponse du dieu est négative. Dès lors, Socrate

se considère comme étant au service d’Apollon, investi par lui

d’une « mission », qui est de chercher la raison de cette réponse. En lui il ne voit aucune espèce de sagesse: il examinera donc ceux qui se croient sages en quoi que ce soit. Or il s'aperçoit bientôt qu’il a en effet sur eux une supériorité, c’est qu’il n’est pas dupe de son ignorance, qu’il se rend compte de son «inscience ». Il travaille à développer chez les autres cette même réflexion critique, qui délivre l'esprit des opinions admises sans examen : se connaître soiméme afin de se réformer, c’est ce qu’il appelle avorr soin de son âme (Apol., 20 e-22 e). Cette éducation nouvelle ne comporte donc aucun dogmatisme : elle repose sur une méthode de recherche en commun, par le dialogue. Il n’y a rien à quoi Socrate soit plus passionnément attaché qu’à son action sur la jeunes:e, en qui est encore récente l'empreinte d’une autre éducation, et qui porte en elle, avec son propre avenir, l'avenir de la cité. A-til fait explicitement de l'amour, qui féconde les âmes, le ressort de sa méthode ? A-t-il dit que l’amour était la seule chose qu’il sûtP Du moins, il paraît bien certain qu’il a aimé la jeunesse et qu’il a voulu en être aimé.

I n’a pas d'école à la rigueur. Le gymnase du Lycée …

pourtant le lieu où il se tient de préférence, quand il ne visite pas les palestres où il rencontrera la jeunesse. Questionneur infatigable, sa prédilection motivée pour l’entretien, qui associe l'interlocuteur à l'œuvre de la recherche, ne Pempêche pas de faire aussi de longs discours et de pratiquer la lecture commentée des poètes. Mais, s’il n’est pas et ne veut pas être un maître, il a du moins un cercle de familiers, qui, s’ils ne vivent pas assidûment près de lui, se proclament du moins fermement attachés à sa personne ou à ses principes. Ce sont ceux dont la plupart sont présents à son dernier jour. En outre des Athéniens, il y a, parmi eux, des étrangers qui, résidant habituellement dans leur ville, viennent de temps à autre à Athènes s’entretenir avec Sacrate. Quelques-uns, comme Criton, ont surtout du zèle pour ses intérêts. D’autres, comme Apollodore, sont des dévots fanatiques, qui imitent avec exagération son attitude. D’autres enfin qui ont, par la suite, prétendu continuer Socrate dans leur enseignement et leurs écrits, Euclide, Antisthène, Aristippe, Phédon, Piaton, Eschine, semblent témoigner de la persistance d’une orientation doctrinale proprement dite, à côté de l’apostolat éducatif qui résulte de la « mission » Mais Socrate est si peu « scolarque » que des hommes, qui sont notoirement affiliés à d’autres cercles philosophiques, un éléatisant comme Euclide, des pythagoriciens comme les thébains Simmias, Cébès, Phédondès, ou comme

Échécrate de Phlious, des élèves des sophistes, comme Anti-

sthène ou Aristippe, font en même temps partie du cercle socratique. Si l’on rapproche ce trait original de cet autre fait que les Socratiques n’ont pas tous représenté sous le même angle la pensée de leur maître, ni dans l’ordre pratique, ni dans l’ordre spéculatif, on peut en inférer que, autour d’un

noyau solide, les contours de la doctrine restaient plastiques .

et pouvaient se prêter à l’action d’autres doctrines. Enfin le cercle socratique est ouvert aussi à une autre classe d’auditeurs. Ce sont de jeunes hommes, trop occupés de leurs

affaires. ou de leurs plaisirs pour les sacrifier à la recherche du vrai, clients des Sophistes qui trouvent leur régal à suivre, autour de Socrate, un débat bien conduit ou l’analyse subtile d’une idée ingénieuse. Ces parents de Platon, dont il était tout à l'heure question, Alcibiade, Xénophon sans doute aussi, sont de ceux-là. Le discours que Platon, à la fin du Banquet, a mis dans la bouche d’Alcibiade exprimerait bien ce qu’il y a, dans leurs rapports avec Socrate, de respect et d’admiration spontanés, en même temps que d’obstination à se défendre de son influence. Ces amateurs ne sont pas des disciples.

Tandis qu’ainsi, au service du dieu, sans jamais quitter la ville où son ouvrage: l'attend et le réclame, il accomplit sa mission d’éducateur à la fois public et gratuit, Socrate ne reste pas étranger aux obligations du citoyen. Il sert à l’armée comme hoplite, ce qui suppose quelque fortune, prend part aux campagnes de Potidée (432-429) et d’Amphipolis (422), à la désastreuse affaire de Délion (424), faisant preuve en toute occasion de sang-froid, de décision et de bravoure, indifférent aux vicissitudes et aux misères de la vie du soldat. Appelé par le sort à siéger au sénat des Cinq-cents, il est membre de . la commission des prytanes au moment où, malgré la décision de la commission, l’assemblée exige la mise à mort des généraux des îles Arginuses ; seul, il tient tête aux fureurs populaires et refuse de mettre aux voix la proposition illégale (406). Au péril de sa vie, il tient plus tard, de même, tête aux Oligarques qui veulent faire de lui un pourvoyeur de leurs vengeances.

Cette indépendance égale à l’égard des deux partis rivaux ne pouvait que lui être fatale. Quand les démocrates revinrent au pouvoir, ils oublièrent ce qu'avait été Socrate sous les Trente, pour ne se souvenir que de ses relations avec quelques-uns d’entre eux, et de ses critiques contre le régime démocratique, contre son égalitarisme, contre son système électoral fondé sur le sort. Ainsi, des motifs politiques auraient inspiré le procès

intenté à Socrate par le poète Mélétus, dont la plainte avait été contresignée par Anytus, l’homme politique, et Lycon, le rhéteur. Mais ce dont on l’accusait ouvertement, c'était de corrompre la jeunesse et d’être un impie, qui ne croit pas aux dieux de la cité et introduit à leur place de nouvelles divinités. Manifestement, le premier grief se rapporte à l’action sur la jeunesse de cette éducation critique, dont Platon a si bien mis en relief le caractère antitraditionnel. Le second, si l’on en croit Platon, visait particulièrement cette déclaration de Socrate, qu’il portait en lui une divinité, un démon, dont la VOIX, depuis son enfance, avait constamment détourné, par quelque . Signe divinatoire, de ce qui devait être son mal. Ces inspirations, toujours négatives, peuvent s’appliquer d’ailleurs à des actes où la moralité n’a aucune part : une route à ne pas suivre pendant la retraite de Délion, un ruisseau à ne point passer, etc. Pensait-il que le privilège de cette révélation intérieure ne pût appartenir à d’autres? Du moins, ense Vattribuant, Socrate ne pouvait manquer, et d’inquiéter des démocrates ombrageux, et de se confirmer lui-même dans la pensée que chacun de nous est, avec l’aide de son démon, l'artisan du salut de son âme, qu’en cela consiste toute la philosophie. C’est, par exemple, pour sauver son âme de la souillure de l'injustice, qu’il refuse à Criton d'échapper par la fuite à une peine prononcée au nom des lois de la cité : un songe lui a prédit sa mort prochaine, il ne doit pas se dérober aux ordres du Dieu.

On sait comment Socrate, reconnu coupable à une faible majorité, irrita les juges par une attitude qui parut être une dérision de la première sentence, si bien qu’un plus grand nombre de voix se prononcèrent pour la mort. L’émouvant récit de la dernière journée, dans le Phédon, est présent à toutes les mémoires. Ce qu’on en retiendra ici, c’est seulement le portrait que Platon y fait brièvement de Xanthippe, la femme du philosophe. Il est très différent du portrait traditionnel, où elle représente une des pires épreuves auxquelles

puisse être soumise la patience d’un Sage. La Xanthippe de Platon est une femme inconsolable de la mort de son mari; si Socrate la faitemmener par Criton, c’est pour ne pas exaspérer une douleur exaltée et pour ne pas troubler sa propre sérénité. D'autre part, le Socrate mourant du Phédon n’est pas un surhomme, tel qu’apparaîtra plus tard le Sage cynique :il veut revoir ses enfants, il s’entretient avec ses parentes; il ne répudie aucun des attachements naturels, dans la mesure précise où ils sont compatibles avec des obligations supérieures. Il avait alors, dit Platon, soixante-dix ans passés : c'était en 399, probablement en février ou mars, non en mäi,

Il est incontestable cependant que le Socrate de Platon porte les marques d’une idéalisation symbolique, construite sur le

| thème d’une opposition entre la forme extérieure et le fond de la

nature vraie; cette opposition explique l'étrangeté (&ronta), dont Platon parle si souvent, l'impression déconcertante que donne Socrate à ceux qui l’approchent. Au dehors il accomplit tous les actes d’un homme ordinaire, et il vit d’une vie intérieure intense, entendant la voix d’un démon et sujet à des extases, étranger alors aux conditions ambiantes et aux exigences de la nature ( anquet, 174 d, 175 a, 220 cd). Il vit en pauvre, vêtu d’un grossier manteau (rpBwy), bien qu’il ne soit pas pauvre, et il fréquente une société élégante et riche. Sa sobriété est inouïe, et il n’y a pas de plus intrépide buveur. Ses discours sont grossiers, pleins de comparaisons vulgaires et de trivialité, et par l’ascendant d’une éloquence émouvante il est plus capable que personne de remuer les cœurs. Il n’y a pas d'homme plus chaste, ni aucun qui ait de plus nombreuses amours et de plus impérieuses. Lui qui fait profession de ne rien savoir, il contraint ceux qui font profession de science à confesser leur ignorance. Pareil à la torpille marine, il engour. dit ceux qw’il approche, et en même temps il les éveille à la vérité (Ménon, 80 a). Sa face plate, son nez camus, ses grosses lèvres, ses yeux de bœuf, à fleur de tête et qui regardent de

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côté, sont d’un Silène, mais ce n’est que le couvercle de la boîte et, au dedans, resplendit la plus pure et la plus lumineuse beauté. Parmi tous ces traits 1l en est sans doute qui répondent à la réalité. D’autres cependant tendent, semble-t-il, à donner à la figure plus de vigueur expressive. Il n’est pas niable enfin que, dans l’ensemble, ce portrait de Socrate traduit la conception que Platon s’est faite du Philosophe, de l Ame et de l'Amour, comme êtres intermédiaires, en qui se concilient notamment l’opposition de lIntelligible et du Sensible. Totalement dépourvu de cet idéalisme, le témoignage de Xénophon dans ses Mémorables, dans son Banquet, dans son Apolostie (sielle n’est pas apocryphe), enfin dans l'Économique,

est-il, comme on l’a dit souvent, plus vrai historiquement P-

Peut-être le Socrate qu’il nous donne est-il plus humain. Mais son humanité est si médiocre et si plate, que la profondeur de son influence, l’excès des enthousiasmes ou des hostilités qu’il a suscités, en deviennent tout à fait inexplicables. En outre, bien loin d’être les notations scrupuleuses d’un historien témoin des faits, les Mémorables sont manifestément une composition romanesque, où s’accusent avec force la personnalité, les goûts, les souvenirs de leur auteur : bigot retors et utilitaire mesquin, gonflé de prétentions militaires et politiques qu’il est réduit à ne déployer qu’en écrits, enfin grand propriétaire rural, amateur de chevaux ct de chiens. C’est un pendant de la C yropédie, et il serait aussi chimérique d’y chercher ie vrai Socrate que,

dans celle-ci, le vrai Cyrus. Bien plus, Xénophon a quitté,

Athènes deux ans avant le procès de Socrate. pour prendre part à l'expédition de Cyrus le jeune ; il ne paraît pas y être rentré après la retraite des Dix-Mille, etil en a été certainement éloigné par une sentence d’exil pendant trente ans, jusqu’en 369 ; jusqu'en 387, il a toujours vécu à Sparte ou en Asie et pris part aux expéditions d’Agésilas. Il était donc à tous égards bien

. ° ) moins en état que Platon de contrôler ses souvenirs et decom-

pléter son information, d’autant plus insuffisante qu’il n'avait

jamais sans doute fait, à proprement parler, partie du cercle socratique. Enfin, sans insister sur l’allusion aux accusations du rhéteur Polycrate (388 environ), qui faisaient de Socrate le mauvais génie d’Alcibiade (I, 2, 24), ni sur les indices, dans les deux derniers livres, d'une composition plus tardive encore, il semble bien qu’on doive reconnaître dans les Mémorables les marques d’une compilation de plusieurs dialogues de Platon et, sans doute aussi, d’Antisthène ; grâce à quoi, Xénophon aurait enfin réussi à plaquer sur son personnage un peu de philosophie. Même pour linformation biographique, le témoignage de Xénophon est inférieur à celui de Platon. Il ne mériterait donc pas la confiance privilégiée qu’on lui a souvent accordée (1).

Le témoignage d’Aristote, quoi qu’onen ait ditrécemment (2), est au contraire d’une importance capitale. Sans doute il n’est pas immédiat ; car, quand Aristote arrive à Athènes, il y a trente-deux ans déjà que Socrate est mort. Mais ce n’est pas un laps de temps si long que l’élève de Platon n’ait pu, en interrogeant les témoins et en lisant, trouver bien des moyens de satisfaire sur place sa curiosité critique. Qu'il parle souvent de Socraie en ayant égard, explicitement ou non, au Socrate de Platon, cela ne prouve pas qu’il n’en connaît pas d’autre. Tout au contraire, il sait fort bien qu’une composition socralique Qôyos cwxparixéc) est un ouvrage dramatique, un mime philosophique, où la fiction se mêle à la réalité. De plusil s’applique avec le plus grand soin à distinguer du Socrate de Platon, ou de Platon lui-même, le véritable Socrate. Celui-ci, dit-il, a fait porter son étude, non sur la nature, mais sur les choses morales, et, à leur sujet, le premier il a cherché, avec suite et méthode, à définir universellement : il recherchait en effet l’essence (rè ti or) en tant que point de départ du Taison-

(1) Pour plus de détails, voir mon étude, Année philosophique, XXI, 1910, p. 1-47.

() SCVI et XIf. CI. mon article 2.E.G, XXIX, 1916, surtout 148-163.

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