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nement et, par suite, de la science. Celle-ci s’appuie sur la définition universelle et sur les discours inductifs (ëraxrixot Xéyor). Or ce sont les deux choses dont on pourraït à juste titre rapporter le mérile à Socrate (1). Mais des définitions universelles Socrate n’a pas fait des chosæ séparées, tandis que Platon les a, sous le nom d’/dées, mises à part des choses sensibles. La seconde doctrine sort de la première : c’est par le moyen de la recherche logique des concepts, autrement dit de la spéculation proprement socratique, qu’a été introduite sur la scène la philosophie des Idées ; si elle s’est produite, c’est parce que Socrate lui a donné le branle (2): Quelle que puisse être la tendance d’Aristote à présenter les autres doctrines dans les termes de la sienne, il n’en reste pas moins que, en reliant comme il l’a fait Platon à Socrate, il les a nettement distingués lun de l’autre et que, d’après lui, la philosophie propre de - Socrate, tout en étant spécialement morale, contient cependant une méthode générale de recherche.
Resterait, à vrai dire, toute une classe de témoignages, ceux qu’on tirerait de Socratiques autres que Platon et Xénophon. Mais ces témoignages concernent moins des faits dé‘erminés que l'esprit même de l’enseignement de Socrate; ils exigent en outre une interprétation particulièrement délicate. Une étude distincte doit donc leur être consacrée. Aussi faut-il, en vue d’une confrontation ultérieure, dégager maintenant des autres sources d’information une première image de Socrate.
Tout d’abord, ce n’est pas une sorte de génie intemporel. C'est bien un homme de son temps, et qui en a reçu la culture. Le témoignage d’Aristophane s'accorde là-dessus avec celui de Platon, en ce qui concerne la physique; il n’y aurait ainsi aucune raison de rejeter la tradition d’après laquelle Socrate aurait été disciple d'Archélaüs (3) ; ce qui est douteux, c’est
(1) Metaph., M 4, 1078 17 sqq. et À 6 débat,
(2) Ibid. À 6, 9875 51 saq. et M 9, 10866 2 sq. (8) LXVIIT, ch. 47, À 1, 3, 7.
qu’il Pait enseignée. D'autre part, il a subi linfluence de la dialectique des premiers Sophistes et de leurs méthodes, et ce n’est peut-être pas dans un sens entièrement ironique que Platon fait de Prodicus, qui de tous les Sophistes a été le plus mêlé à la vie athénienne, lun de ses maîtres (1}, Il n’est pas impossible même que Socrate ait donné, non sans doute dans l'esprit que disent les Nuées, une sorte d'enseignement de la rhétorique: la recherche et l'analyse de l’essence l’a:raient, quant à la méthode, distingué de celui que donnaient les Sophistes (2). C’est là sans doute ce que plus d’un venait chercher auprès de Socrate, et ce à quoi fait allusion cette assertion de Xénophon (Mem., E 2, 31 sqq.), que les Trente aura'ent interdit à Socrate d'enseigner l’art des rarsons.
Ainsi replacé dans son milieu, Socrate y prend, non aussitôt que le voudrait le Parménide, mais pour'ant de bonne heure, une place originale. Ce qu’il rejette de la doctrine + d'Anaxagore, c’est ce par quoi elle ressemble aux autres doctrines physiques ; mais elle le satisfait par son qualitativisme et par la théorie de l'Esprit. La qualité cependant ne doit pas être détachée de PEsprit : elle sera ce qu’il y a d'in‘elligible dans les choses, leur raison d’être universelle ou leur essence, la perfection de nature, la fin où le bien vers quoi tend chacune d’elles. D’un autre côté, et bien que Platon n’indique pas d’autre influence déterminante que la méditation sur la philosophie d’Anaxagore, il est difficile de croire que Socrate n’ait pas connu d’autres doctrines, et que ses relations avec les cercles pythagoriques de Thèbes et de Phlious, où avec le cercle éléatique de Mégare, n’aient pas incliné sa pensée dans le même sens. Aux Pythagoriciens Aristote joint même, parmi les précurseurs de la recherche socratique de la définition universelle, Démocrite. Quoi qu’il en soit, en faisant de cette recherche la condition de toute connaissance de là nature,
(1) Textes rassembles dans II, 1062.3 (tr. fr, II, 471, 1). {2) Cf. supra, p. 169.
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Socrate a complètement changé lesprit de la physique, c’est-àdire de la philosophie. |
En concevant la physique comme une analyse logique et une . construction de concepts, il affirmait le primat d’une méthode formelle et d’une discipline générale de Pintelligence. Une fois de-plus, il apparaît très voisin de la Sophistique; avec elle, il se rattache à la dialectique de Zénon. L’antilogie des Sophistes et l'examensocratique sont des variétés de la méthode de ré/u- Jalion : embarrasser adversaire dans des contradictions, le jeter aimsi de sa thèse première à l’antithèse, pour Pamener, par de nouvelles contradictions, à reconnaître que celle-ci est elle-même intenable, le laisser enfin complètement désemparé. Si semblables que puissent être les procédés de part etd’autre, comme on le voit par exemple dans le Pro/agoras, la ressemblance pourtant n’est qu’extérieure. Ici encore il y a révolution, car Socrate a conçu cette méthode formelle tout autrement que n’avaient fait les Sophistes, à qui il en empruntait l’idée première.
Tout d’abord, la méthode de ceux-ci est érudite : pour ruiner la tradition, elle oppose tradition à tradition ; tout en étant formelle, elle est encyclopédique, maïs c’est à bon marché grâce à la mnémotechnie ; sémantique, grammaticale ou - rhétorique, elle est toujours verbale, et jamaïs réflexive. C’est ce qu’estau contraire, avant tout, la méthode de Socrate ; l’érudition est condamnée par Paffirmation même de l’«insctence »; - enfin la conscience est libérée de toute autorité traditionnelle, et cest contre Socrate le principal grief d’Aristophane. En second lieu, tandis que le formalisme sophistique reçoit un sontenu variable avec les circonstances extérieures, la méthode de Socrate, toute formelle qu’elle est, a un contenu permanent qui est le contenu même de la conscience, sur lequel la méthode est un perpétuel retour : connaïs-loi toi-même. Cette différence en entraîne une autre: tandis que la méthode des Sophistes se propose l'adaptation individuelle, par la gymnas-
tique de l’antilogre, à des circonstances contingentes, Socrate, en analysant le contenu de la conscience individuelle, la déblaie de tout l’individuel et de tout le contingent ; il cherche à en extraire l’universel et le permanent, ce sur quoi se fait lhomologie ou laccord des esprits, bref Pintelligible. Cest l’objet défini par sa méditation sur l’ancienne physique,
l'essence des choses ou leur bien : réfléchir sur soi en vue de
se connaître, c’est en effet faire effort pour découvrir en soi l'essence de l’homme ou son bien. — Voilà comment objet nécessaire de la méthode s’est trouvé, ainsi que le dit Aristote, restreint aux choses morales ; mais, en soi, cet objet c’est bien l’essence, le +{ or. Ceci dit, il est superflu d’insister davantage sur le détail de la méthode socratique. La recherche en cenmun, le dialogue et amour en sont, on l’a vu, les conditions. Aux procédés de Pexamen et de l'induction, qui des ex périences particulières dégage la notion universelle, il en faut joindre d’autres : l’exacte détermination du thème qu’on examine, de l’Aypoihèse d’où part l'induction ; puis l'ironie, non ce que nous nommons ainsi, mais pourtant une forme narquoise de la dissimulation (sipwvela), qui consiste à interroger en feignant l'ignorance, simple application en somme de « lins-: cience » ; enfin peut-être la maïeutique, l'accouchement des âmes, à moins que celle-ci ne soit qu’une invention de Platon (Théétèle), un symbole dont le principe lui est fourni par la profession de Phénarète.
Si le bien de l’homme c’est son essence, on voit en quoi consistera Putilitarisme intellectualiste et leudémonisme de Socrate. Comment par suite un homme, connaissant le bien qui est son bien, pourrait-il, sous empire de la passion, vouloir le contraire de son bien P Le passionné, le vicieux sont des hommes qui ne connaissent pas leur bien, qui n’ont pas en eux-mêmes discerné l'essence de l’homme : nul n’est méchant de son plein gré. Réciproquement Les verlus sont des sciences ; savoir, Cest faire. Ce logicisme moral a des effets
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pratiques. Si la réflexion morale a pour objet de dégager l’homme essentiel, il faut isoler, mettre au moins dans un plan subordonné, tout ce qui en est Pentourage sensible et contingent, être prêt à le sacrifier dès que l'exige quelque fin plus haute. D’où cet ascétisme, qui rappelle lPascétisme pythagorique et qui, également présent dans le portrait d’Aristophane et dans celui de Platon, revêt pourtant chez ce dernier une forme remarquablement complexe. Or l’homme essentiel, c’est le Sage, idéal d'humanité dont les écoles postaristotéliciennes, à la suite des écoles socratiques, se proposeront de déterminer la nature et les conditions de réalisation.
En résumé, on peut légitimement parler de révolution socratique, et comme on parle d’une révolution cartésienne. Ni d’un côté ni de l’autre, il n’y a continuité brisée, rupture radicale et création spontanée. Il y a eu réaction personnelle violente contre les conditions au milieu desquelles s’était faite la for mation intellectuelle, mais aussi appropriation personnelle des formes existantes de la pensée: Socrate s’est servi de la méthode sophistique, pour ruiner l’ancienne physique et la Sophistique elle-même. Il n’en est pas moins vrai que, même ainsi comprise, son œuvre signifiait un renouvellement radical et la création d’un nouveau monde de la pensée.