D. L. IL
comment se fait-il que, quel que soit le nombre choisi, le tas commence par l’addition d’un seul grain P A laddition sabstituez, en prenant l'argument au rebours, la soustraction : c’est alors le chauve. C’est, d’une façon générale, la forme essentielle d’un argument quiabeaucoupserviaux Néo-Académiciens dans leur HER contre le dogmatisme stoïcien, et auquel le premier exemple cité a valu le nom de sorite.
Pour les anciens, le prince de la dialectique a été un jeune contemporain d’Aristote, le fameux Diodore, dont l’énigmatique surnom, Cronos, avait été déjà porté par son maître Apollonius de Cyrène, disciple d’Eubulide. Tous ses arguments, dont.le fond, maintes fois visé par Aristote, appartenait sans doute avant lui à l’école, tendaient à prouver l’inintelligibilité de la connaissance empirique. Îl n’y a pas de mouvement comme tel, mais seulement des limites de mouvement marquées par les positions du mobile; pas de devenir, mais seulement des états actuels; pas de possible, mais seulement ce qui est déjà réalisé, ou ce qui nécessairement doit l’être. Le célèbre Triomphateur (6 xvpæiwy) montrait à quelles absurdités mène la notion commune du possible. Chaque essence enferme dans la nécessité de sa nature tout son avenir, qui n’est en réalité que son éternel présent. Cet avenir n’est ni contingent, ni soumis à des conditions extérieures, car le conditionnant et le conditionné ne sont que deux aspects d’une même nécessité. Philon, disciple de Diodore, atténuera cette doctrine. Mais, pour le nécessitarisme intransigeant d’un Diodore, il n’y a pas plus de peut-être, qu’il n’y a de si. C’est ce que disait le Mots sonneur : il est fatal que vous moissonniez ou que vous ne moiïssonniez pas; ce ne peut être l’un ou lautre ; vous ferez donc de toute nécessité Pun ou l'autre, quoi qu’il arrive (1). L’arsument paresseux (apyds A6yos), dont la fortune sera plus
(1) Cité par LuciEN (Sectes à l’encan, 22) à côté du Triomphaleur et
des autres arguments mégariques, il appartient donc probablement à Pécole. Ci. D. L. VIX, 25.
tard si grande, est déjà là tout entier. Bref, le réel est réglé par la nécessité logique du principe de contradiction ; l’individualité empirique, avec ses puissances indéterminées et son - développement, fait place à une pluralité d’essences dont chacune est un univers complet et fermé, qui de toute éternité est tout ce qu’il doit être.
Ces essences des Mégariques ne sont pas des genres, comme les Idées platoniciennes. C’est ce que fait bien comprendre le nominalisme outré d’un autre dialecticien non moins célèbre, Stilpon de Mégare, qui eut pour-élèves Ménédème, Zénon, le fondateur du Portique, et Timon le sceptique. Pour lui, il ny pas de noms communs, mais chaque intuition indivisible de l'essence doit être affectée d’un signe dénominatif quelconque. D’un autre côté, si chaque moment logique d’une essence est, avec elle, indépendant, la liberté du Sage, son #mperturbabilité, son impassibilité sont assurées. Tout ce qui est en dehors de son essence de Sage est un pur non-être, qui en aucun cas ne peut agir sur elle.
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L'utilisation, si apparente chez Stilpon, de la spéculation logique pour des fins morales caractérise aussi les Cyniques, dont la ressemblance avec les Mégariques est plus complète qu'on ne le dit souvent. Ce que, par contre, cette nouvelle école manifeste plus évidemment, c’est une adaptation de la Sophistique à lPesprit du Socratisme. Son fondateur, Anti. sthène, fils d’un Athénien et d’une esclave thrace, un peu plus âgé sans doute que Platon, appartenait en effet au milieu des Sophistes et avait été, dit-on, l'élève de Gorgias, avant d’entrer dans le cercle de Socrate. Après la mort de celui-ci, il avait ouvert écoie dans un gymnase sur la place de Cynosarges (le chien agile). D’où le nom de Chiens ou Cyniques, dans lequel
les sectateurs de Pécole, en rappelant son lieu d’origine, sym-
L2 L1 e L3 L] f bolisaient leur vigilance morale hargneuse, toujours aboyante,
et, en quelque mesure, le genre même de leur vie. De la production littéraire très abondante d’Antisthène : discours à la manière des Sophistes sur des thèmes empruntés aux poètes, dialogues socratiques, tous très admirés des anciens, presque rien n’a été sauvé et qui soit incontestablement authentique. En dehors de la tradition et de témoignages d’Aristote, presque tout ce qu’on peut dire du Cynisme primitif se fonde sur des inductions : interprétation de certains passages de Platon, où Von croit voir des allusions à Antisthène et des indices de leur rivalité; de Xénophon, chez qui on essaie de retrouver son influence et qui a fait en effet de lui l’un des personnages de son Banquet.
Le successeur d’Antisthène est Diogène de Sinope, célèbre par ses excentricités et par ses bons mots. Cratès de Thèbes, contemporain de Stilpon et de Ménédème et l’un des maîtres de Zénon, auteur de poésies parodiques où il faisait l’apologie de la vie cynique et dont il est resté quelques fragments, est, avec sa femme Hipparchie et son beau-frère Métroclès, un exemple caractéristique de la propagande de lPécole : elle cherchaït à faire des prosélytes; la conversion signifiait le renoncement aux biens et à la situation sociale. L’austérité de la vie cynique devait en outre, comme on le voit chez Diodore d’Aspendus (fin de 1v® siècle), se concilier aisément avec la règle pythagorique. Au mm siècle, l’école, très florissante, accuse de plus en plus son orientation sophistique : Bion
du Borysthène, Ménippe, dont l'influence a été si grande,
Cercidas qu’a fait connaître un papyrus, Télès, parcourent les villes, portant le court manteau (roffwv), le bâton et la besace du mendiant ; ils y prononcent des discours d’une forme savante et d’une langue populaire, qui fixent définitivement un genre nouveau, dont le succès s’affirmera à l’époque impériale: la causerie dialoguée ou diatribe, fondée sur la fiction d’une
intervention constante de l’auditeur ; discours très riches de couleur, semble-t-il, et remplis d’historiettes édifiantes (ysciat), de parallèles, d’apologues, à la fois morale en action et vulgarisation brillante de thèmes philosophiques. La parade épidictique devient une prédication morale, et ces Cyniques, dont on peut dire justement; avec Zeller, qu’ils ont été « les capucins de l’antiquité », réalisent en même temps une spécialisation particulière de la Sophistique. Cette stylisation sophistique du Cynisme se révèle à nous dans l’œuvre si variée de l’homme qui, peu après la renaissance du Pythagorisme, a renoué, vers la fin du 1e siècle de notre ère, la tradition cynique, le rhéteur de Pruse, Dion Bouche d’or (Chrysostome). Si la personnalité et les idées des Cyniques de ces temps, Démétrius qui fut l’ami de Sénèque, Œnomaüs, Démonax, Pérégrinus, intéressent tant la vive intelligence de Lucien de Samosate, n’est-ce pas un indice de lattention que leur accordait le public cultivé ? D’un autre côté, peut-être leurs sermons et leur ascétisme un peu charlatanesque n’ont-ils pas été sansinfluence sur la pensée et la vie chrétiennes des premiers siècles. Leur esprit compte encore des représentants au 1v® siècle, et Penrpereur Julien écrit contre des Cyniques de son temps.
Pour en revenir maintenant au Cynisme primitif, il semble que la doctrine logique d’Antisthène (1) ait été avant tout une recherche de l’essence propre de chaque chose. Mais cette essence n’est pas quelque chose d’universel, et l’hostilité d’Antisthène envers la conception de Platon, ridiculisé par lui dans son Sathon, dont le titre étaitun calembour, est restée fameuse: Je vots bien un cheval, disait-il, maïs non la Caballéité. Réalité indivisible et par suite individuelle, pour lui comme pour les Mégariques, l'essence s’exprime tout entière par un nom singulier, par son nom propre : aussi le commencement de ioute instruction est-il l’élude des noms. En conséquence de ce no-
(1) On trouvera réunis les principaux témoignages dans XIV, n. 285 sq.
+ AO LA CULTURE HUMAYrWE
minalisme rigoureux, et par là-même in'tempérant, la défini. tion, en son sens ordinaire de défnition générale, n’est que bredoutilementet radotage ; tout ce qu’on peut faire, c’est donner une image de la chose en la comparant avec une autre. Bien entendu, Pintuition indivisible qui saisit l'essence nesaurait être lintuition empirique (1), qui n’est au contraire qu'une simple opinion distinguant, en vue de la commodité, des parties dans la chose, une vaine fumée, comme disait Monime, un disciple de Diogène. Dès lors, lattribution et le jugement sont impossibles, en tant qu’ils consisteraient à mettre dans une essence, le sujet Àomme par exemple, une essence entièrement distincte, comme Pattribut blanc; l’homme est homme et le blanc est blanc, voilà la vérité. En exprimant l'être, la notion exprime aussi le vrai absolu. D’où il suit qu’il n’y a, quand on se borne à nommer lessence, ni contradiction, ni erreur possibles. Cette négation radicale de la relation conduit tout droit au plus complet dédain à Pégard du savoir, en tant qu’il prétend exprimer le vrai dans un système de relations. On n’a besoin de connaître que ce qu’il faut pour vivre. On comprend qu’un tel pragmatisme, qui emploie la considération logique de Pessence à la négation du savoir, qui reflète Socrate à travers l’éléatisme nihiliste de Gorgias, ait apparu à Platon et à Aristote comme une monstrueuse déformation de la philosophie du concept.
Cette logique paradoxale n’en est pas moins le fondement de la morale. De lindivisibilité et de l’immutabilité de lessence, se déduisent et l’unité de la vertu, qui ne peut être possédée que tout entière, et son indéfectibilité, de sorte qu’un Sage ne pèche jamais. Elle réside dans lintelligence, qui est notre plus sûr rempart, et, si elle s’apprend, ce n’est pas par
(1) Les données les moins incertaines se concilient difficilement avec un prétendu matérialisme d’Antisthène, qu’on croit (cf. III, 296-301) apercevoir dans Soph., 246 a-247 e et Théél., 155 e, et qui serait à l'origine de celui des Stoiciens.
une profreplique de discussion, une exhortation dialectique sans efficacité, telle qu’est celle de Platon; c'est par la pratique, qui nous donne la vision intuitive du bien. Le bien de l’homme, c’est en effet ce qui est propre à son essence, le mal c’est ce qui lui est étranger. Voilà le secret du bonheur des Sages et de leur indépendance, le secret de la misère des /nsensés et de leur servitude. Seuls, les premiers ont vu ce quiest leur et ce qui ne l’est pas : vivre en société avec soi-même, ou soi-même avec soi, voilà la philosophie (D. L. VI, 6). Hors le bien de la vertu et le mal du vice, tout le reste, honneurs et bonne réputation, richesses, vie, ou leurs contraires, n’est distinct qu’aux yeux de l’{nsensé, dupe de l'opinion. Au vrai, tout cela est indifférent, vaine fumée (rôügos) qui ne monte pas àla tête du Sage (éruyix). La pire folie, c’est de chercher le plaisir sensible et surtout l'amour. Le remède de l'amour, c’est le jeûne et le temps, puis, s’ils ne suffisent pas, lelacet dont on s’étrangle: St jerencontrais Aphrodite, disait Antisthène, Je l’éfoufferais dé mes mains. La véritable joie réside dans l’effor! (xévos) et dans Pexercice (äoxnsts), entraînement physique et moral parlequel on s’a/ffranchit de l'esclavage des passions et des circonstances extérieures. Aussi les Cyniques prenaient-ils Hercule pour patron. Leur vie est une application de ces principes : ce qu’ils veulent réaliser par l’ascélisme c’est l’homme de nature, c’est-à-dire l’homme vrai; c’est lui que Diogène cherche partout. Aussi s’appropriaient-ils la distinction de la nature et de la convention : famille, cité, droits politiques, tout cela n’est qu’artifice ; le Sage est ci/oyen du monde (xosuomokira). De même les dieux sont des créations de la loi, tandis que, selon la nature, la divinité est unique. Dans les mythes on ne doit chercher que des symboles moraux (1).
(1) Principaux textes dans XIV, n. 279-285.