‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique ... 1923Chapitre 59 sur 117 · III · texte numérisé non relu

III

214 LA @ULTURE HUMAINE

sippeion rapportait les Définitions. Quant aux prétendus doutes de Panétius sur lauthenticité du Phédon, ils concernent, semble-t-11, non ouvrage, mais sa thèse principale. Par contre, on ne doutait nide Téagès, ni de Clitophon, ni de Minos, que tout le monde aujourd’hui tient pour apocryphes (1). Il en est d’autres au sujet desquels les critiques contemporains sont encore divisés : ainsi les deux Alcibiade, le premier Hippias, enfin les Lettres (2). Le temps est bien passé où sévissait P«hypercritique»,quiétait arrivée, avec Schaarschmidt (1866), à rejeter vingt-sept dialogues sur les trente-six qui forment notre collection. On condamnait par exemple le Parménide, le Sophiste,le Politique, le Philèbe. On excluait teloutel dialogue, parce qu’il ne s’accordait pas avec l’idée qu’on s’était faite par avance du système de Platon ou de évolution de sa pensée. L'emploi de critères objectifs, comme les allusions, plus ou moins explicites d’ailleurs, d’Aristote, ou comme la considération de la langue, a permis de faire justice de ces fantaisies. Depuis très longtemps on cherche dans quel ordre il convient de ranger les dialogues de Platon. Les critiques anciens sefondaient principalement, pour le faire, sur la forme du dialogue ou la nature du sujet traité. Les modernes ont autrement compris le problème, s’efforçant de retrouver, à travers l’œuvre de Platon, le développement de sa pensée, soit que, comme Schleiermacher (1804), ils en aient cherché l’unité logique, soit que, moins arbitrairement, ils y aient vu, comme K.-F. Hermann (1839), une évolution historique réelle. Ce dernier a éclairé la route où il fallait s'engager : pour comprendre Platon dans ses écrits, il faut classer ceux-ci dans l’ordre de leur composition. [!est impossible de suivre ici dans leur détail complexe les recherches entreprises pour y parvenir. Certains se sont attachés à considérer le contenu des écrits, soit pour y suivre (4) Voir OV, 34-45. Cf. S. REINACH, Panaïlios critique (R. de philol. .,

(2) Cf, Pintroduction de ERNST HowaLp, éd. des Leïtres (Zürich, 1923).

le progrès d’une théorie particulière, soit pour y découvrir des allusions à des faits ou à des personnages contemporains. Mais, quel que soit lintérêt de ces investigations, on voit sans peine quelle prudence elles exigent et à quels risques d’interprétation subjective elles sont exposées. Les mêmes passages de l’'Euthydème et du Phèdre ont donné lieu, par exemple, à des vues entièrement opposées sur les rapports d’Isocrate et de Platon. Le sens des allusions historiques n’est pas moins incertain. Les anachronismes de Platon permettraient sans doute de fixer la limite au delà de laquelle la composition d’un dialogue ne peut être reculée, si l’on était sûr de ne passe tromper sur le fait, postérieur à Socrate et à ses interlocuteurs, duque! il est fait énigmatiquement mention. Or on ne s'accorde sur presque aucun de ces anachronismes. Au surplus, notre connaissance du milieu athénien de l’époque est fragmentaire et irès incomplète ; on est toujours exposéà envisager un seul fait et à en négliger beaucoup d’autres, connus ou inconnus.

Une méthode propre à donner des résultats plus sûrs est celle qu'ont inaugurée en Écosse Lewis Campbell (1867), eten Allemagne Blass et Dittenberger (1874, 1881) : la méthode stylistique. La langue d’un écrivain ne reste jamais entièrement identique à elle-même d’un bout à l’autre de sa carrière littéraire. Or celle-ci, pour Platon, s'étend sur cinquante ans environ. On peut donc présumer que sa langue a évolué avec l’âge, cédant à la fois aux exigences de la mode et À la nécessité de déterminer le vocabulaire philosophique. Telle particule, telle expression, qui sont exclusivement employées dans certains dialogues, sont remplacées constamment dans d’autres par leurs synonymes. Îci, il apparaît plus préoccupé qu’ailleurs de rythmer la phrase et d’éviter l’hiatus, comme le demandait la rhétorique nouvelle. Simultanément, sa langue est affectée, la technicité de sa terminologie s’accuse. La présence ou l'absence de ces caractères permet de grouper les dialogues. Or il existe un exemple incontestable du dernier style de Platon, celui des

Lois. On rapportera donc à sa vieillesse les dialogues dont le style ressemble le plus au style des Lois, à sa jeunesse, ceux où cette ressemblance fait défaut. De ceux qui unissent les caractères de l’un et l’autre groupe, on formera une classe intermédiaire (1). Laissant moins de place aux interprétations subjectives, comportant des variations multiples de l'expérience, cette m“thode est le contrôle nécessaire des résultats obtenus par les autres.

Ainsi les divergences quant à l’ordre historique des dialogues de Platon se sont, non pas sans doute effacées, mais sirgulièrement atténuées. On dispute encore sur le commencement et le terme du premier groupe : Platon a-t-il écrit avant la mort de Socrate, et quels dialogues (2)P Le Gorzias achève-t-il ce premier groupe, ou appartient-il à la période de la maturité (3) P On ne s’entend pas non plus sur la place de tel ou tel dialogue dans les deux premiers groupes. Mais, sur la constitution du groupe de la vieillesse, l'accord est presque usanime, et c’est un fait d'importance. Les dialogues de la jeunesse sont, d’une part, ceux qui défendent la mémoire de Socrate, Apologie, Criton, et, plus tard, pour mieux préciser la position religieuse du maître, Euthyphron; d’autre part, des « compositions socratiques», qui sont, à des degrés divers, des dialogues de protreptique négative, spirituelles satires ou exhortations ardentes, et dans lesquels s'affirme graduellement la maîtrise dialectique, en même temps que le détachement philosophique : Protagoras, lon, les deux Hippias (ou le second seulement, si l’autre est apocryphe), Lachès, Charmide, peut-être Lysis que certains critiques placent au con-

(1) CVIII, Exposé très complet de la question. Mais la méthode comporte- - telle, comme l’a pensé l’auteur, la rigueur mathématique et peut-elle devenir une «stylométrie »? Rien n’est plus douteux. ;

(2) CXIX, 1, 131, 153, considère Zon, Hippias II et Proiagoras comme antérieurs à la mort de Socrate.

(3) Zbid.,I 234-237, IL 100-105, le place avant les voyages de Platon et avant

le pamphlet de Polycrate. L'opinion contraire est soutenue par XI, II, ‘853, 360, sq. (tr. fr.).

PLATON | je 247

traire aux environs du Banquei, le livre I de la République, enfin, avant les voyages, Gorgias. À la maturité appartiennent Ménéxène, après 386, sorte de manifeste de retour, par lequel Platon prend position en face des rhéteurs sur leur propre terrain; puis Ménon, Euthydème, Cratyle, et, se complétant l’un l’autre, Phédon et le Banquet; ensuite /a République, dont le premier livre, on l’a dit, avait déjà paru et dont le dernier a peut-être suivi l’harmonieux ensemble des trois morceaux II. IV, V-VIT, VIIIIX ; enfin Phèdre, longtemps considéré comme un écrit de jeunesse et qui est plutôt un épisode de la polémique du philosophe de l’Académie contre les écoles de rhéteurs, Théétète et Parménide. Le second voyage de Sicile, les négociations au sujet de Dion interrompirent sans doute l’activité littéraire de Platon, et le premier des écrits de la vieil. lesse, le Sophiste, ‘que complète Le Politique, a suivi sans doute d’assez loin T héélèle, auquel il se rattache. Viennent ensuite Crifias, inachevé, et Timée ; enfin Phrlébe, qui, s’il est une critique del’hédonisme d’Eudoxe, pourrait avoir été com posé à l’occasion de la mort de ce dernier, vers 354. Les douze livres des Lois, le seul ouvrage de Platon d’où le personnage de Socrate soit totalement absent, suivraient donc d’assez loin.

Page 1