La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifique
Au début du présent volume il nous sera permis de faire la remarque qu'aucune histoire universelle n'existe où l'histoire des idées ait la place qu'elle occupera dans celte œuvre et soit intégrée aussi profondément.
Nous ne parlons quedes histoires universelles qui présentent un caractère positif; car nous n'oublions pas qu'il en existe ou l'Idée est plus qu'intégrée, — puisqu'elle est donnée a priori comme le fond même de Vhisloirè : il y a des théologiens qui ont connu les desseins de Dieu, gesta Dei per hommes, et des métaphysiciens qui ont construit dialecliquemenl , par la toute-puissance de leur Raison, la philosophie de l'histoire. Nous, dans cette synthèse où nous recueillons tous les f acteurs explicatifs, où nous essayons de faire à chacun sa juste part, nous nous proposons de chercher quelle est celle, non de l'Idée, mais des idées, — des idées pures. « Il faut que l'idéalisme historique se fasse expérimental ; qu'il s'enracine dans la psychologie positive, pour se préciser et se ramifier dans l'histoire des idées (1). » Nous suivrons donc ici l'évolution de ce psychisme, dont nous avons retracé les humbles débuts (2), à l'étape où, non contente de se penser, la pensée
(1) Voir notre Synthèse en Histoire, p. 212.
il) Voir tomes II, pp. vi et suiv., xiv, III, pp. x, xvm et suiv.
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jouit d'elle-même el s'épanouit dans la spéculation la plus désintéressée en apparence.
El le problème que Dose toute cette partie de l'histoire où nous sommes entrés avec la Grèce est double. Il s'agit de savoir, d'une part, en quelle mesure la Pensée, dans la suite des temps, dans la multiplicité des individus, des écoles el des peuples qui ont spéculé, a de l'unité, représente une logique. Et, d'autre part, il s'agit de savoir dans quelle mesure cette pensée pure a agi, — dans quelle mesure la connaissance, à laquelle elle tend, a transformé, avec la conception de la vie, la conduite des hommes et l'organisation des sociétés.
Nous croyons, pour notre compte, — et c'est une hypothèse qui anime cette œuvre, - qu'il y a une Pensée humaine, que, dans les millions de facettes où le Réel se réfléchit à travers le temps et l'espace, un effort unique s'accomplit. Et nous croyons que le pouvoir des idées est immense, que les idées même les plus abstraites ont toujours quelque rapport secret avec ta vie, quelque action indirecte sur elle ; que la recherche de la vérité, par conséquent, est essentiellement la tâche humaine. Savoir, c'est s'adapter méthodiquement (1).
Au surplus, nos excellents collaborateurs ne sont soumis à aucune condition théorique, ne subissent aucune pression. L'Evolution de l'Humanité, en se déroulant, contrôlera expérimentalement — disons-le une fois de plus — les hypothèses qui donnent à l'œuvre toute sa portée,
Léon Robin, précisément, est de ces historiens de la philosophie qui, dans la plénitude de leur savoir, par la suggestion
(1) « Du point de vue évolutionniste, la conscience est avant tout un moyen mis à la disposition d'un organisme pour qu'il réagisse avec plus d'à-propos. » D. Roustan, !a Science comme instrument vital, dans la Rev. de Mét. et de Mor., sept. 1914, p. 614 ; cf. Piéron, l'Évolution du psychisme, dans la Rev. du Mois, mars Î908, p. 29 1 ; Mach, la Connaissance et l'Erreur, pp. 12, 387.
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même de l'objet qu'ils étudient, ont compris que la philosophie ne peut être isolée de la vie, qu'elle se rattache aux besoins fonciers de l'humanité. Les origines pratiques el collectives de la pensée sont bien mises en lumière dans les premiers chapitres de son livre.
La philosophie grecque sort de la morale et de la religion. Entre les « exigences morales de la pensée commune » el les vues diverses relatives à l'histoire, passée ou actuelle, de l'univers cr qui sont incluses dans les croyances religieuses », d'une pari, el, d'autre part, l'effort original et libre des penseurs grecs « pour organiser un système de réflexions sur l'ordre de la nature ou celui de ta conduite », L. Robin voit s'intercaler un travail préalable de réflexion sur les créations populaires el spontanées — par lequel a lieu la transition^de la religion à la philosophie. Et ce travail est « chose sociale », dit-il : « il s'accomplit d'une façon impersonnelle, obscure et continue ; il accompagne el exprime le mouvement des mœurs et du sentiment religieux », celui de la technique, également, qui tend à maîtriser la nature (p. 21). L. Robin dislingue donc trois stades : après la pensée « commune » ou « collective » du début, une pensée « sociale », qui recueille les résultats de celte création spontanée, et la pensée individuelle, enfin, qui critique ces résultats. Il observe avec finesse que la réflexion morale, par suite des exigences de la vie en commun, précède la réflexion sur la nature, tandis que le travail critique sur les principes de la conduite, en raison des mêmes exigences, ne commence que tardivement.
Dans celle évolution peut-être y aurait-il intérêt à déterminer d'une façon plus rigoureuse le rôle de l'individu et celui de la société, à bien distinguer le social et le collectif.
La morale, sans aucun doute, répond à un besoin de la société ; elle est spécifiquement, elle est originellement sociale : elle ne se crée, toutefois, que par les individus, êtres sociaux.
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et surtout grâce à certains individus, agents sociaux. D'une façon générale, la société se réalise par les individus ; puis elle se pense dans les individus, avant d'être transformée par leur critique. Mais à aucun degré du développement social et, en particulier, du développement moral, même quand le travail est anonyme, on ne peut dire absolument qu'il est impersonnel.
A plus forte raison ne le peut-on dire du travail qui aboutit à une vue systématique de l'univers. Le psychisme se développe dans la société, mais il est antérieur à la société, — il est même antérieur à l'humanité. Il se constitue dans le cerveau de Vindividu. Les acquisitions, les créations de l'esprit se communiquent et se transmettent dans ce qu'eÈes ont de plus contingent : de là une mentalité collective, au sens étroit du mot (1). Elles prennent la forme institutionnelle ; et nous savons que par l'entrave de l'institution la société immobilise l'intelligence dans des mythes et des concepts arbitraires (2). Mais elles forment aussi une trame logique : et c'est la pensée humaine, effort impersonnel de la personnalité.
Au sujet des plus anciennes écoles de penseurs grecs, L. Robin dit que « pendant longtemps le travail collectif de V association a plongé dans une ombre que l'historien a grand' peine à percer la contribution personnelle des individus » (p. 42): celte remarque s'applique aussi bien, mutatis mutandis, au développement primitif de la réflexion et même à l'élaboration spontanée de la morale et de la spéculalion sur la nature. Si, pour les vieilles écoles, « quelques grands noms, presque symboliques, émergent » de l'ombre, ces noms — par exemple ceux des sept sages, dont la liste a subi
(1) Le collectif, c'est ce qui répond, non à une nécessité sociale ou à un effort logique, mais aux caractères contingents d'une collectivité. Voir la Synthèse en Histoire, pp. 77 et suiv.
(2) Voir t. III, pp. xxnr, VI, p. xix.
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des variantes — nous semblent moins résumer des efforts de groupes qu'affirmer des individualités.
Le sujet, en somme, et Vinlérêl profond du présent livre, c'est de montrer l'affermissement de la pensée critique, le rôle grandissant du penseur — qui apparaît ou premier plan de V histoire grecque. El comme L. Robin — nous Pavons dit — n'isole pas la pensée de la vie, pas plus des modalités diverses de la vie que de ses besoins profonds et permanents, il fait voir la philosophie qui, passant de Viorne dans la Grèce propre puis dans les colonies, subit Pinfluence des institutions et des moeurs, qui reflète les contingences mêmes du tempéramen individuel et de la profession ; mais il s'attache surtout à suivre, dans le champ lumineux de la conscience réfléchie, l'organisation interne et le progrès continu de la connaissance (1).
Que la pensée en Grèce ait pris ce caractère nouveau, — qu'elle soit devenue spéculative, — c'est un des aspects du miracle grec. // ne serait pas juste de rejeter ce terme, sous prétexte que la Grèce a reçu de P Orient une bonne partie de ses matériaux intellectuels : des mythes religieux, des connaissances pratiques, des procédés techniques. Rien ne naît de rien : comme l'a dit Lange, « on ne peut plus admettre un contraste absolu entre l'originalité et la tradition. Les idées, comme les germes organiques, s'envolent au loin, mais ne se développent que sur un sol propice.... La véritable indépendance de la culture hellénique tient à sa perfection et non à ses commencements » (2). Et A. Lalande, qui cite ce passage, ajoute : « La jjensée distincte n'est jamais que le dernier anneau d'une longue chaîne de pensées obscures, de besoins et d'actions qui l'ont préparée. Tout commence dans Pinconscienl;
(1) Voir notamment pp. 42, 85, 104, 109, 154, 158, 161, 442....
(2) Histoire du Matérialisme. Irad., t. I, p. 444.
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et s'il est faux de soutenir que l'homme sans la conscience ne serait pas pour cela une plus mauvaise machine intellectuelle ; il est certain du moins que son apparition est tardive, et qu'elle a, dans ses premiers pas, à recueillir, sous bénéfice d'inventaire, un héritage énorme qu'elle n'a pas accumulé (1). »
La Grèce a créé la raison humaine. Chez les Orientaux, celai qui « sait » esi dépositaire de secrets divins; il est prêtre, prophète, mage, thaumaturge (2) c'est une nouveauté que le penseur, c'est-à-dire celui qui fait profession de penser par lui-même, celui qui marque de son nom jusqu'aux idées qu'il recueille, parce que la qualité de son instrument intellectuel lui donne l'autorité et inspire la confiance. Et cet idéal du penseur grec, « l'amour désintéressé de l'ordre éternel des choses » (Milhaud) ou « le besoin d'expliquer logiquement » (Lalande), voilà ce que nous n'avions pas rencontré avant que s'épanouît la civilisation grecque.
Ici, le jeu des facultés spéculatives accompagne te jeu aes facultés esthétiques ; le « monde abstrait du penseur » se construit à côté du «monde coloré et vivant dupoèle» ( Ouvré), et le plaisir de comprendre complète ou corrige l'art de jouir. On est arrivé à une étape de l'évolution où l'esprit ne sert plus simplement les besoins élémentaires de l'humanité, mais où ses propres besoins, où son propre exercice créent une humanité nouvelle.
Ce jeu de l'esprit passera par deux phases bien distinctes. La phase du naturalisme où l'esprit s'oppose à la nature et cherche à prendre possession decelle ci ; où il essaye toutes les hypothèses qui peuvent expliquer le devenir des choses,'non sans s'appuyer sur certaines observations positives et sans profiler,
(1) Revue générale sur là Physique ancienne, dans la Rev. de Synthèse historique, /. // (1901), p. 205. Cf. G. Rodier, ibid., revue générale d'Histoire de la Philosophie grecque, /. XIII (1906), p. 209 ; Th. Gomperï, les Penseurs de la Grèce, début du livre III, l'Époque des lumières.
(2) Ouvré, les Formes littéraires de la Pensée grecque, p. 166,
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à chaque hypothèse nouvelle, des hypothèses antérieures. La phase de /'humanisme, où l'individu s'oppose à la société, et où F homme, dès lors, s'inléressant de plus en plus à lui-même, analyse les procédés dont il usait dans ses diverses activités. On élaborera la technique des techniques, les méthodes pour bien se conduire en toutes choses, — bien ouvrer, bien parler, bien penser. La logique — au sens large — s'élèvera à la seconde puissance ; et, l'esprit se prenant lui même pour objet d'étude, la logique — au sens restreint et épistémologique * du mol — se constituera (1).
Les Sophistes, dont l'originalité dans l'histoire intellectuelle est considérable, inaugurent cette seconde période. Ils enseignent à manier le Xoyoç, qui est la parole, la formule, mais qui est aussi le raisonnement, la pensée. Toute/ois, c'est le Tvoiôi «yéaurov de Socraïe qui ouvre vraiment un monde nouveau : il n'appelle pas seulement la réflexion sur les créations de la vie; il invite le regard intérieur à plonger dans les profonds abîmes de l'être.
On s'est avisé qu'il y aurait un problème de Socrate — comme il y a un problème d'Homère, un problème de Shakespeare — et que le héros de Platon pourrait être une sorte de personnage légendaire : mais Socrate résiste à l'épreuve et reste P auteur d' « une révolution qui n'a pas d'égale dans toute l'histoire de la philosophie, et dont tes révolutions cartésienne et kantienne ne sont que le renouvellement ou le développement » (2).
Platon, lui, synthétise les efforts antérieurs de la pensée : il unifie la nature et l'homme, le mécanisme et le dynamisme, par la croyance à la réalité des Idées — qui se révèlent en l'homme. Il donne un premier exemple de ces constructi ons
(1) Voir Robin, pp. 158-159, 177.
(2) Voir H. Carteron, Un nouveau point de vue sur J'hist. de la Phil. grecque (à propos de Dupréel, la Légende socratique et les sources de Platon), dans fa Rev. Philosophique, juillet-août 1923, p. 122.
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qui succèdent à la critique, et où par une dialectique puissante se déploie l'ambition de Pesprit. Il a toutes les audaces et toutes les grâces : il manifeste pleinement le génie grec, <f à la fois hardi et mesuré, intuitif et raisonneur, mystique ei positif, artiste et géomètre » (1).
Les Grecs se sont enivrés de dialectique. C'est un spectacle singulièrement captivant que donne L. Robin en faisant défiler cette multitude de philosophes, les uns penseurs profonds et sincères, les autres jongleurs d'idées et prestidigitateurs de mots ; en fixant la physionomie de ces « scolarques », les uns attachés à une cité, les autres qui voyagent, cherchant à la fois à recruter des disciples ei à acquérir une connaissance plus étendue des hommes et des choses ; en évoquant ces groupements et ces écoles, qui constituent tantôt de véritables confréries (Pythagoriciens, Épicuriens), tantôt de véritables Universités (Académie, „ Lycée). Il montre la Grèce « raisonnante, raisonneuse », qui s'abandonne à celte griserie où la jeune raison découvre son pouvoir, sans reconnaître ses limites.
Une période viendra cependant, celle du moralisme, où la préoccupation de la conduite — qui est impliquée dans la spéculation apparemment la plus désintéressée — passera au premier plan ; où, par suite d'une lassitude intellectuelle et aussi de circonstances politiques (2), ce ne sera plus à l'organisation de la Cité, mais au meilleur emploi de sa vie que travaillera le Sage. Soit sur le scepticisme que produit le pullulement des systèmes, soit sur quelque doctrine éclectique se greffe une loi du souverain bien. Jusqu'au jour où la crise morale s'accentue. Alors, le mysticisme oriental, qui avait filtré déjà dans certaines sectes de la Grèce, étend son influence : et c'est la période hellénistique. Et voici enfin,. £*tr débuts de l'ère chrétienne, que la vague de foi montante
(1) Robin, p. 283. - (2) Ibid., pp. 375-376.
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balaye, pour bien des siècles, le travail de la raison grecque, (f L'infini, qui, pour Platon comme pour Arislole ou pour les Stoïciens, était la marque de l'irréalité ou de la résistance à l'ordre delà raison, devient pour Plotin la puissance la plus pleine et la plus parfaite du moi (1). »
Mais la pensée grecque « renaîtra ». « Les problèmes que se sont posés en philosophie les vieux penseurs de la Grèce, ce sont, ditjusiement Léon Robin, des problèmes éternels » (p. 5). Kr^p-a sU àet, à eux aussi s'applique la formule de Thucydide.
Dans celle évolution intellectuelle, quel rôle a joué la science ? — Au début, philosophie et science ont été mêlées. Leurs solutions, les philosophes les essayent en recueillant, de façon plus ou moins consciente, le savoir de leur temps ; mais ils dépassentce savoir dans leur besoin de tout expliquer. Par l'excès de leurs prétentions et par l'embarras de leurs contradictions, la pensée aboutit, soit à l'abdication de la raison devant la foi, soit à une prudente soumission de la raison à l'expérience. On ne saurait exagérer, nous semblet-il, l'importance des sceptiques grecs — qui nient la science, surtout parce qu'ils s'en font une idée trop haute — et en particulier des sceptiques empiriques, qui sont, comme l'a montré Brochard, les positivistes de l'antiquité. « Si les anciens sceptiques pouvaient revenir, ils seraient, a dit leur historien, de fervents apôtres du progrès (2). »
Quoiqu'il présente la philosophie et la science dans leurs rapports constants, L. Robin fait entre l9hisloire de l'une et celle de l'autre une distinction où apparaît le philosophe.
(1) Robin, p. 444.
(2) Les Sceptiques grecs, p. 416. Sur te rôle du scepticisme^ voir H. Berr, la Synthèse des connaissances et l'Histoire, p. 25, et An jure inter scepticos Gassendus fuerit numeratus, p. 89.
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« L'histoire de la philosophie, déclare-l-il, c'est la philosophie même; elle a pour le philosophe un intérêt éternellement vivant.... L'histoire de la science, au contraire, ce n'est plus la science / c'en est le passé, ce qu'il g a de mort dans son effort vers la vérité, ou bien l'effort oublié quand le but est atteint. Celle histoire satisfait donc la curiosité de l'érudil, mais non, comme l'autre, les besoins les plus généraux et les plus profonds de la pensée » (p. 5). Nous croyons que, du point de vue qui est le nôtre, — l'évolution de l'Humanité et, en particulier, le progrès du psychisme dans l'évolution humaine, — l'histoire de la science n'est pas une chose morte, une curiosité d'érudil. Non seulement elle reproduit l'adaptation de V esprit aux choses et la prise de possession par l'homme de son milieu, mais elle fait suivre la constitution d'une méthode destinée à résoudre les problèmes que se pose l'esprit, et qu'il prétendait trancher dans la religion d'abord, puis dans la métaphysique. La science amasse peu à peu des matériaux positifs qui permettent de soumettre à l'épreuve les vues a priori de l'esprit : elle est bien un organum, l'instrument de résolution des problèmes philosophiques. L'histoire de la science est nécessaire à l'histoire de la pensée, parce que l'instrument du progrès de la pensée, c'est la science (1).
Dans les volumes précédents, nous avons vu le besoin d'être, le principe logique, inhérent à la vie, se nourrir des représentations des choses, permettre l'anticipation des phénomènes, créer un savoir initial, — qui est vécu. Nous avons vu des techniques diverses se constituer, qui impliquent un savoir accru, mais pratique. On verra ici — nous l'avons dit — les Grecs réfléchir sur les techniques, créer les méthodes, s'élever à la méthode générale de la déduction, l'appliquer enfin — parce qu'il y avait là un jeu de la
(1) Voir ma Synthèse en Histoire, pp. 188 el suiv. ; Peut-on refaire PUnité morale de la France ? p. 104 ; A. Georges-Berthier, l'Histoire des Sciences en France, dans la Rev. de Synth, hist., /. XXVIII {1914).
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pure raison, qui leur plaisait — au nombre el à la figure» Les Grecs sonl essentiellement des géomètres., — au sens définitif qu'a pris le mol en opposition avec l'étymologie. Le « mesureur de terre » primitif a mué son nom en celui de « diviseur de terres », géodète (1), tandis que le géomètre est devenu le virtuose de la raison, de la raison qui construit par nécessité interne el non par constatation pure et simple : « Dans tous les domaines de la connaissance, les peuples de l'Orient et de l'Egypte avaient transmis aux Grecs un nombre considérable de données, de règles, de procédés utiles à la vie de tous les jours. Les Grecs ne se bornèrent pas simplement à les enregistrer, sauf à en accroître indéfiniment la lis le.,.. Ils voulurent comprendre la raison de ce qui leur était donné comme un ensemble de procédés empiriques ; ils voulurent justifier par les seules ressources de leur intelligence les règles auxquelles une lente observation avait conduit les hommes. » Dans ses « rêveries abstraites », l'esprit s'affermissait par le résultat éclatant de ses efforts : « le désintéressement, l'éloignemenl de toute préoccupation pratique, chez le géomètre grec, a pu être une des causes profondes des progrès de sa science et, du même coup, de sa fécondité future à l'égard des applications elles-mêmes » (2).
On peut dire que le savant, ici, ne se distingue pas complètement du philosophe, en ce sens qu'il se meut, lui aussi, dans le monde des idées, qu'il a pour objet, comme on l'a observé, le Xoyoç plutôt que le -repaya*, l'intelligible plutôt que le
(1) Voir P. Tannery, revue générale c/'Histoire de la Géométrie, dans la Rev. de Synth, hist., I. II (1901), p. 284.
(2 Voir G. Milhaud, les Philosophes géomètres de la Grèce, p. 368 ; la Pensée mathématique : son rôle dans l'histoire des idées, dans la Rev. Philosophique, avril 1909, p. 350; le Rationnel, chap. III : à propos de la géométrie grecque, p. 81. Cf. Weber, le Rythme du Progrès, p. 222; D. Roustan, art. cité, p. 626 ;L. Brunschvicg, les Étapes de la Philosophie mathématique, nol. livre //, chap. IV. .Sarla psychologie delà mathématique pure, voir Ph. Chaslin, dans le Journal de Psychologie, ocl. 1922.
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fait (1). Orientés vers les formes éternelles, les Grecs se sont détournés de la matière. Ils la considéraient comme une dégradation de l'être, et ils estimaient serviles les activités qui s'y appliquaient (2). D'autre part, « l'idée d'expérimentation était associée pour eux à celles de sorcellerie, de superstition et de charlatanisme » (3). Enfin à ces préjugés, qui ont duré fort longtemps, la préoccupation morale s'est /ointe pour fortifier le mépris de toute industrie (4). // a manqué longtemps à la science expérimentale un milieu sympathique, une organisation, des laboratoires (5).
// ne faut pourtant pas exagérer cette « inattention à la matière
Paul Tannery a fait ingénieusement remarquer le rôle des jouets mécaniques (8au{iaTa) destinés à amuser le public et où s'amusait l'inventeur lui-même : « Semblable au petit enfant dans son berceau, l'homme, en présence des forces physiques, a commencé à jouer avec elles ; il s'est instruit de son pou-
(1) Voir Weber, ouvrage cité, p. 291. Hôffding, dans la Penséejhumaine, exprime 'la même idée dans les fermes suivants: « La pensée antique croyait aux apothéoses, mais non aux incarnations » (p. 129).
(2) Voir G in A Lombroso-Ferrero, Pourquoi le machinisme ne fut pas adopté dans l'antiquité, dans la Revue du Mois 10 nov. 1920 : « Archimède, dit Piutarque,... considérait la mécanique en général et tout ce qui se faisait de pratique comme un art vil et obscur. // ne s'adonna donc quyaux sciences liées à la beauté et à la perfection, à celles qui ne s'attachaient à aucune nécessité de la vie. Et Arisloie s'excuse de parler de telles choses, justement méprisées par les sages et les philosophes », p. 459. Cf. Meyerson, dans le Bulletin de la Soc. fr. de Philosophie, février-mars 1914 (Y a-t-il un rythme dans le Progrès intellectuel?), pp. 100-102 :« Platon, parlant de démonstrations mathématiques où l'on faisait intervenir la mécanique,... déclare que c'est là <r corrompre la géométrie » et « lui enlever sa dignité », en la faisant passer ((comme une esclave fugitive, de l'étude des choses incorporelles et intelligibles à celle des objets qui tombent sous le sens et en employant, outre le "raisonnement, des corps longuement et servilement façonnés par le travail de la main. i> Voir aussi J. Burnet, l'Expérimentation et l'observation dans la science grecque, dans Scientia, fév. 1923, pp. 93-102.
(3) Egger, Science ancienne et Science moderne, p. 22. — Pour la magie, voir t. XL
(4) G. Lombroso-Ferrero, art. cité, pp. 461-463.
(5) Voir Egger, ibid., et Irlande, art. cité de la Rev. de Synth, hist.
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voir en s'amusanl ; la pensée de l'utiliser autrement, celle de s'asservir la nature pour des fins utiles, en multipliant les effets obtenus en petit, n'a germé que bien lentement.... Le rôle de ce mobile du divertissement dans le développement des sciences paraît bien effacé aujourd'hui. Mais qui étudierait, au-dessous des dehors convenus, la psychologie profonde du chercheur scientifique, reconnaîtrait sans doute que... la même impulsion agit toujours au fond de nos âmes (1). j>
Mais ce feu de l'esprit, cette activité qui s'empare de la nature se sont exercés de façon plus relevée et plus profitable. Les besoins de la vie, malgré les préjugés et la force de la tradition, ont amené le progrès de certaines techniques, — telle la médecine (Hippocrate et les Asclépiades) (2) • et le génie de certains individus (Slralon, Euclide, Archimède, Ctésibius, Héron, Thucydide (3)...j a enrichi la connaissance positive.
Aristole, comme savant, a eu de très hautes ambitions, mais une discutable influence. Il a voulu être encyclopédiste : or, son esprit systématique — malgré un souci très vif d'information et de méthode — devait tendre à imposer des solutions là où il fallait laisser les problèmes ouverts. Par contre — mieux encore que Platon — il a ménagé aux spécialistes un cadre général. Il a inauguré cette conception de la science synthétique, de la science une, à laquelle les Sceptiques donneront un caractère nouveau, — puisqu'ils en feront prudemment un idéal inaccessible ou lointain (4).
Nous reprendrons, beaucoup plus lard, l'histoire des progrès
(1) Tan^ery, revue générale d'Histoire de la Mécanique, dans la Rev. de Synth, hist., /. IV (/ 902), p. 198.
(2) Voir Ouvré, les Formes littéraires de la Pensée grecque, p. 457 ; Meyerson, dans le Bulletin cité plus haut de la Soc. fr. de Phil., pp. 95-97 (invention de la poulie, de la presse à vis, de Pastrolabe, de l'horloge à eau, etc.).
(3) Th. Gomperz, dans son grand ouvrage a insisté sur la contribution des Jùstoriens à la formation de l'esprit critique et du savoir positif. — Sur la philologie et, d'une façon générale, V esprit scientifique des Alexandrins, voir A. Croiset, dans PHellénisation du monde antique, p. 270»
(4) Sur la science d' Aristole, voir Gomperz, ouvr. cité, pp. 89, 500,
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de la connaissance el nous retrouverons le problème du rôle de la science (1). Il fallait souligner ici les origines de la pensée scientifique; il fallait marquer l'importance de l'histoire des sciences; il fallait l'assimiler dans l'histoire de la pensée humaine, dans l'histoire générale de la civilisation (2).
Cette histoire de la pensée, sous ses divers aspects, el en particulier celle de la pensée ancienne, est singulièrement difficile à reconstituer. Un des grands mérites de ce livre, — qui répond bien à un caractère de notre œuvre, — c'est de ne pas dissimuler les difficultés, d'insister au contraire sur les incertitudes et les lacunes.
En présence de textes contradictoires, d'interprétations divergentes, les meilleurs historiens de la philosophie comme L. Robin mettent parfois une sorte de coquet erie dans leur altitude de réserve. Mais beaucoup de contradictions s'expliquent, dès lors qu'on ne veut pas « faire un philosophe plus systématique qu'il ne l'a été » ; beaucoup d'interprétations se concilient, quand on considère que la pensce des
(1) Tome XLVIII, la Science du Moyen Age. — On connaît la Ihèse intéressante, mais très exagérée, de Weber, d'après laquelle les civilisations gréco- romaine-, médiévale el moderne «r appartiennent à une même grande phase de l'évolution », qui est spéculative, par opposition à Ici période antérieure el à la période contemporaine, où se développent la technique et l'expérience. Voir l'ouvrage cité (nol. p. 292) el la discussion dans le Bull., également cité, de la Soc. fr. de Phil. — Sur les périodes de l'histoire des sciences, voir Menthé, Une thèse de Cournot, dans la Rev. de Synth. Hr,t., t. XI {f 905), p. i.
(2) Même la mathématique peut être revendiquée par l'histoire de la civilisation. Morilz Canlor distingue l'histoire de la Mathématique, qui est suéciale et abstraite, fachmâssige Entwickelungsgeschicht \ de /'Histoire de ta mathématique, ou « le tableau de la vie civilisée (Kulturleben;- sert de fond, el sur ce fond se dégagent en pleine lumière les traits mathématiques qui la caractérisent » : voir Paul Tannery, de l'Histoire générale des Sciences, dans la Rev. de Synth, hist., /. VIII (1904), p. 8. — SUrr les rapports du développement des sciences el du développement économique, voir G. Richard, Unifé de l'histoire des Sciences et de l'histoire économique, ibid., /. XIII (1906), p. I.
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maîtres, d'un Platon, d'un Aristote, <r a des profondeurs qu'eux mêmes n'ont pas aperçues » .* or n'est-ce pas précisément par les tendances obscures, auxquelles ils ont obéi, sans en avoir une claire conscience, que s'expliquent V influence de leurs doctrines et leurs développements ultérieurs ? » (1). En fait, ce livre prouve que l'histoire de la pensée grecque est possible et qu'elle est fort avancée.
A la fin d'une excellente revue générale de philosophie ancienne, G. Rodier se plaignait que l'immense effort de la philologie n'eût pas encore produit tout son effet pour l'histoire de la pensée : « Les matériaux soigneusement vérifiés s'accumulent à pied d'œuvre, tandis que l'édifice paraît à peine progresser. C'est sans doute que la tâche des architectes est la plus difficile, et leurs constructions souvent hâtives et provisoires. Mais c'est surtout qu'à force de porter son attention sur le choix des pierres, on n'a plus le temps de les assembler en assises (2). » Voici l'édifice complet : l'architecte a su utiliser et dominer sa prodigieuse érudition. Une interprétation sagace et prudente des doctrines ; une caractéristique vigoureuse des systèmes et des écoles, qui fait des débuts et des fins de chapitres de précieuses et lumineuses jointures ; les citations nécessaires, et rien de plus, mais le texte des penseurs formant la substance même de l'exposé ; des portraits singulièrement vivants : il y a là un ensemble de qualités qui comblerait les vœux du prédécesseur de Léon Robin à la Sorbonne.
Henri Berr.
(1) G. Rodier, art. cité dans la Rev. de Synth, hist., /. XIII J906\ pp. 2Î4, 362.
(2) Ibid., p. 361.
If
INTRODUCTION