CHAPITRE PREMIER OBJET ET DIVISIONS
C'est, pour tout historien de la philosophie, un précieux avantage de n'avoir pas affaire le plus souvent à des fa ts quelconques, mais à des faits qui parlent à l'intelligence. Car les faits qu'il s'agit pour lui d'étudier, ce sont surtout des pensées, et même des pensées qui prétendent exprimer des vérités, ou la Vérité.
Mais il y a une contre-partie. Car, quelle que puisse être la rigueur avec laquelle un penseur définit ses idées et en explique la liaison, cette rigueur n'est jamais telle qu'elle ne laisse une part aux interprétations subjectives de l'historien. Il essaie de communier avec la pensée d'autrui, mais cet efiort indispen sable de sympathie intellectuelle l'expose fatalement à tirer de son propre fonds ce qui lui semble nécessaire à la réalisation d'une intelligibilité complète. L'accord est-il entier parmi les historiens de la philosophie moderne, même sur des questions essentielles, au sujet de systèmes aussi fortement organisés
N. B. — L'italique sera employée généralement, soit pour les titres d'ouvrages, joit pour signaler la traduction d'une expression ou -l'un texte.
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que ceux de Descartes, de Spinoza, de Leibniz et de Kant? A plus forte raison, cette intrusion de la pensée de l'interprète dans la pensée originale devra-t-elle être redoutée, quand on entreprend d'écrire l'histoire de la pensée antique.
Supposons en effet le cas le plus favorable, celui où nous posséderions l'intégralité d'une œuvre philosophique, où l'état du texte, tel qu'il nous a été transmis, ne donnerait lieu à aucune incertitude sur le sens des idées, où ni l'authenticité, ni la place de chaque morceau dans l'ensemble de l'œuvre, ne prêteraient à contestation. Il n'en serait pas moins très difficile pour l'historien de réaliser cette communion sympathique qu'on attend de lui, sans qu'intervienne, dans cette résurrection de pensée qui en doit être l'effet, sa propre personnalité, tant en ce qu'elle a d'individuel qu'en ce qu'elle tient de la collectivité. S'agit-il par exemple de faire revivre l'auteur en lui-même et dans son milieu social? De l'un et de l'autre, notre connaissance est fragmentaire et mal assurée : qui oserait se flatter de faire revivre dans leur vraie lumière les figures de Platon ou d'Aristote? Se borne-t-on, laissant de côté cet élément de contingence, à considérer les idées et leur relation logique? On risque encore de leur imposer arbitrairement la forme dont une élaboration ultérieure a revêtu les mêmes concepts : ainsi, c'est à travers Kant qu'on tentera de comprendre Platon. Pour ne pas moderniser involontairement la pensée ancienne, il faudrait pouvoir se faire une âme neuve, et la prudence dans l'interprétation est d'autant plus difficile à conserver qu'on s'efforce davantage d'illuminer, pour soi-même et pour autrui, les obscurités de cette pensée.
Or il s'en faut de beaucoup que les conditions réelles ne suscitent pas d'autres obstacles sous les pas de l'historien, dans son aventureux voyage à la découverte de la pensée antique. Les texte? qu'il a en mains supposent une tradition manuscrite de dix siècles et plus, au cours desquels ils ont subi de multiples altérations : fautes de copie, corrections arbitraires, omissions,
interpolations de gloses marginales. Si les papyrus ou les inscriptions mettent parfois à son service des textes plus anciens, ce sont en général de pauvres débris si délabrés que la restitution en est souvent fort incertaine. De toute façon, un travail d'exégèse s'impose, délicat et toujours sujet à caution. Ce n'est pas tout : des problèmes d'authenticité surgissent, que le témoignage des catalogues anciens ne permet pas de résoudre à coup sûr, car nos scrupules en matière d'attribution littéraire étaient dans l'antiquité chose exceptionnelle. On sait d'ailleurs combien l'art des faussaires a été stimulé par l'avide curiosité des amateurs de livres. Enfin, comme la date de chaque écrit, ou sa position même dans l'ensemble d'une œuvre, peuvent très rarement être déterminées avec précision, il est presque impossible d'établir avec certitude une relation de dépendance entre diverses expressions de la pensée d'un même philosophe.
Les difficultés se multiplient et s'aggravent quand on n'a plus à sa disposition que des fragments et des témoignages externes : ce qui est le cas, non seulement pour tous les philosophes antérieurs à Platon, mais aussi pour le plus grand nombre de ceux qui ont vécu après Aristote. Il est rare, par exemple, que nous soyons renseignés sur l'ordre des fragments dans l'ouvrage entier, de sorte qu'il est difficile de dire quelle place tient chacun d'eux dans le développement de la pensée de l'auteur. Au surplus beaucoup de livres, qu'aucune école philosophique .l'avait plus mission de conserver, avaient disparu; on en parlait, on les citait, sans les avoir en mains. En ce qui concerne d'autre part les témoignages externes, bien rares sont, pour les plus anciens philosophes, ceux que nous devons à des contemporains. La plupart nous viennent au contraire de compilateurs érudits, de faiseurs de manuels, qui leur sont postérieurs de plusieurs siècles. Il devient ainsi nécessaire de rechercher quelles sont leurs autorités : recherche laborieuse, qui, même lorsqu'elle semble couronnée de succès, ne satisfait pas toujours complètement l'esprit critique, faute de pouvoir et remonter à
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coup sûr jusqu'à l'autorité primitive, et la confronter avec les alf:rmations tardives qui en dépendent à travers tant d'intermédiaires. 11 est même un cas, celui de Socrate, où l'on doit se contenter exclusivement de témoignages externes, et nulle part le fardeau de la preuve ne paraîtra plus lourd à porter pour l'historien de la pensée grecque.
Bien plus, sa situation n'est pas meilleure quand il s'agit de fixer au mieux la chronologie des philosophes, et surtout des plus anciens. Tâche capitale cependant, dans une étude qui se propose de ranger les faits dans l'ordre de leur succession et de déterminer spécialement l'influence mutuelle des doctrines. La vie de plusieurs de ces vieux maîtres s'est d'ailleurs enveloppée très tôt d'une si épaisse atmosphère de légendes religieuses, qu'allé commence et s'achève dans le mystère des existences divines.
Le sentiment exact et toujours présent de ces difficultés impose donc à la fois la prudence et la modestie. Il fait comprendre aussi à quelle tâche on doit être constamment appliqué. Pour une grande part, cette tâche intéresse, et l'histoire sociale ou politique avec ses disciplines annexes, et la philologie. Celle-ci surtout doit être la pourvoyeuse de matériaux, sans lesquels l'historien de la pensée travaillerait à vide et s'épuiserait vainement à reconstituer un ensemble dont il lui manque trop de morceaux. Ces matériaux sont souvent menus et, en apparence, d'une signification médiocre. Ils constituent cependant une substructure indispensable. Est-ce à dire que, dans l'ordre d'études qui nous occupe, la direction du travail doive être entièrement abandonnée aux philologues, ainsi qu'on l'a fait notamment en Allemagne? Ils ont fait preuve d'une patience et souvent d'une sagacité admirables. Mais un historien de la pensée doit être autre chose qu'un érudit, car il fait effort pour retrouver des méthodes d'atteindre au vrai, pour reconstituer des systèmes d'idées : il est donc philosophe autant qu'historien. Sa fin, c'est moins de déterminer les influences individuelles ou collectives
qui ont pu contribuer à former une pensée, que de comprendre cette pensée en la mettant à sa place et en soulignant les virtualités qu'elle enferme. La pensée philosophique et scientifique est sans doute un produit et une partie d'un développement; mais ce produit peut être étudié pour lui-même et à titre de partie totale.
Une dernière question se pose : quel est au juste l'objet de notre étude et quelles en sont les divisions? Tout d'abord, jusqu'ici nous avons parlé de l'histoire de la pensée grecque. 11 serait plus exact de parler de la pensée gréco-romaine. Certes, ni dans la science, ni dans la philosophie, les Latins n'ont été des inventeurs. Mais, si l'on songe à ce que doit à Lucrèce, à Cicéron, à Sénèque, à d'autres encore, notre connaissance de la pensée grecque, il y aurait injustice à ne pas faire sa part à la contribution de Rome. En second lieu, et ceci est plus important, le mot même de pensée est singulièrement équivoque : la pensée est dans la littérature, dans l'histoire, dans les opinions communes, dans les croyances religieuses, comme dans la science ou la philosophie. Mais elle y est sous une forme qui n'est pas systématique, ou qui n'est pas réfléchie. Ce ne serait même pas assez de parler de pensée rationnelle : est-ce la philosophie seule, ou bien, ensemble, la science et la philosophie? Indissolublement unies aux premiers temps de la penséegrecque, dans la suit e de son développement elles sont toujours restées étroitement solidaires. Mais l'histoire de l'une et celle de l'autre ne peuvent être étudiées dans le même esprit. L'histoire de la philosophie, c'est la philosophie même; elle a pour le philosophe un intérêt éternellement vivant, qui dépasse celui de la pure érudition : les problèmes que se sont posés en philosophes les vieux penseurs de la Grèce, ce sont des problèmes éternels, dont les termes n'ont pas été changés, mais dont la discussion est nourrie d'autres aliments. L'histoire de la science, au contraire, ce n'est plus la science; c'en est le passé, ce qu'il y a de mort dans son effort vers la vérité, ou bien l'effort oublié Quand le but est atteint.
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Cette histoire satisfait donc la curiosité de l'érudit, mais non, comme l'autre, les besoins les plus généraux et les plus profonds
de la pensée.
Quelles seront, d'autre part, les limites et les divisions de notre étude? Au voisinage des origines, elle exclura la forme et le contenu de la conscience collective et ne commencera qu'avec les premières expressions littéraires de la pensée morale, philosophique ou scientifique. A l'autre bout elle exclura (1) la Patristique, c'est-à-dire le développement de la pensée chrétienne, qui, dérivant d'autres tendances et supposant à la philosophie proprement hellénique, appartient à un autre cadre, et elle se terminera à la fermeture de l'Ecole d'Athènes, en 529, par l'édit de Justinien. Dans ce développement organique de quatorze siècles environ, il suffit peutêtre de distinguer une période de formation, une période de maturité, une période de vieillesse, mais d'une vieillesse qui n'est pas pure décrépitude. Chacune de ces périodes, comme il est naturel dans un développement organique, contient en elle le germe des caractères qui spécifieront la suivante.
La première comprendrait deux moments. L'un se caractérise par l'union intime de la science et de la philosophie; improprement appelé période présocratique, il se prolonge dans le temps de Socrate et même après lui. L'autre moment, avec les Sophistes et Socrate, tend à dégager, mais en des directions opposées, les notions de culture générale et de philosophie.
Deux moments aussi dans la seconde période. D'une part, c'est la constitution, par Platon et par Aristote, de la philosophie en une science supérieure aux autres sciences, dont un plus grand nombre s'organise en spécialités distinctes, liées pourtant à l'enseignement de la philosophie. Sur ce tronc se greffent, d'autre part, des développements critiques et épistémologiques, des applications pratiques : œuvre commencée dans
(1) Contrairement à ce qui a lieu dans X.
l'école même de Socrate au moment précédent, et continuée par les grandes écoles post-aristotéliciennes.
Quant à la dernière période, qui s'étend sur six siècles environ, elle ne doit pas être traitée à l'échelle des deux autres. Si en effet, pour une part, elle est, dans son second moment, rénovation, elle est, quant au reste, surtout restauratrice et érudite. Tandis que dans les écoles de Platon et d'Aristote un énorme travail d'exégèse s'accomplit sur l'œuvre de ces maîtres, la tendance, éclectique ou syncrétiste, à rapprocher et à fondre les philosophies antagonistes devient générale. Hellénisé par les conquêtes d'Alexandre, l'Orient exerce une influence nouvelle sur l'esprit grec. La renaissance des anciennes doctrines en reçoit une coloration qui ne leur appartenait pas primitivement. L'irrationalisme mystique s'érige, avec Plotin et son école, en méthode pour s'unir au réel absolu. De la masse confuse des représentations mythiques et des pratiques purement utilitaires ou purement magiques fournies par l'Orient, le génie grec avait jadis fait sortir l'œuvre rationnelle de la science et de la philosophie. A son déclin, c'est encore à la flamme indécise de la pensée orientale que s'allument ses derniers rayons. Ils sont pourtant l'aube d'une pensée nouvelle, mais qui appartient à un autre moment de l'histoire. Ce n'est déjà plus la pensée grecque.