‹ La pensée grecque et les origines de l'esprit scientifiqueChapitre 13 sur 89 · L'ALTERNANCE DE L'UN ET DU MULTIPLE EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE · texte numérisé non relu

L'ALTERNANCE DE L'UN ET DU MULTIPLE EMPÉDOCLE D'AGRIGENTE

La pensée d'Empédocle semble être un croisement de trois influences, de quelque façon d'ailleurs qu'elle les ait reçues : celle du Pythagorisme, aussi bien dans les croyances religieuses qui l'âpparentent à POrphisme que dans son esprit scientifique; celle de l'Eléatisme ; celle d'Héraclite. Il est douteux, par contre, qu'elle doive rien, ni à Leucippe l'atomiste, ni surtout à Anaxagore ; car, s'il est plus jeune que ce dernier, il lui est du moins, dit Aristote, antérieur par ses ouvrages (1). Il appartenait à une famille aristocratique d'Agrigente, l'une des cités les plus vivantes et le; plus prospères de la Sicile. Sa vie, qui paraît s'être écoulée entre les dix premières années du ve siècle et 430 environ, nous est moins bien connue que sa personnalité, sur laquelle nous éclairent à la fois la tradition et des déclarations personnelles. Il se croit investi d'un pouvoir surnaturel : Amis, déclarait-il solennellement au début de son poème Les Purifications (xa6orofjt.o(),...ye suis venu près de vous comme un dieu immortel, honoré parmi tous comme il convient à ma nature, le front ceint de bandelettes et de couronnes fleuries. Quand je m'avance dans les villes florissantes avec ce cortèg e d'hommes et de femmes, on me vénère : des milliers de gens s'empressent à me suivre ; ils m'interrogent sur la roule qui les mènera à leur bien ; ceux-ci demandent des oracles ; d'autres, qui souffrent de mille maladies, veulent entendre la parole qui

(1) Meiaph., A 3, 984« et LXVm, ch, 21, A 7.

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

guérit (fr. 112). Il sait qu'il apporte la vérité, mais l'assaut de la foi conlre le cœur est jalousement combattu par la méfiance incrédule (fr. 114). D'autre part, la fin de son poème De la nature ne permet guère de douter que l'objet de la physique ne soit, selon lui, de nous mettre en état d'exercer sur les choses, par des moyens magiques, une action arbitraire et absolue : Tous les remèdes qui sont un secours contre les maux et la vieillesse, dit-il à son disciple Pausanias, lu les apprendras... Tu apaiseras l'ardeur furieuse des vents infatigables... et de nouveau lu ramèneras, quand tu le voudras, des haleines réparatrices. Pour le bien des hommes, tu feras, quand il faut, succéder la sécheresse à la pluie, ou inversement. Enfin lu feras sortir de VHadès l'âme d'un homme déjà mort (fr. 111). Or, de son côté, la tradition parle de la sombre gravité de l'attitude d'Empédocle, de l'appareil royal dont il s'entourait, des miracles divers qu'il avait accomplis. Bref, il semble que, comme pour Pythagore, des enthousiastes aient de bonne heure reconnu dans Empédocle l'homme surnaturel que lui-même il croyait être. .

Cette conviction toutefois, au lieu de fortifier en lui ses attaches aristocratiques, le portait au contraire vers le peuple. Égalitaire ombrageux et farouche, il démasque et dénonce sans pitié jusqu'aux moindres menaces contre la démocratie. Il sacrifie sa fortune au bien de ses compatriotes. C'est une sorte de Savonarole ou, comme on l'a dit, de Jacobin mystique. Pui s, à une époque sans doute voisine de 440, l'ami du peuple d'Agrigente se sent appelé à faire le bonheur de tous les Grecs. Il parcourt la Sicile, la Grande Grèce, passe dans le Péloponnèse, vient lire à la grande assemblée d'Olympie ses Purifications, se rend peut-être même à Athènes, à moins que le procès d'Anaxagore (432) ne l'en ait détourné. L'exercice même de cet apostolat, l'ascendant que prend Empédocle sur ceux qui l'entourent, permettent de supposer chez lui des dons oratoires capables de susciter l'enthousiasme des foules. Timon l'a

EMPÉDOCLE d'âGRÏGENTE

appelé une ctaquelle de place publique (1). Peut-être est-ce là qu'il faut chercher l'origine d'une tradition, d'après laquelle Empédocle serait l'inventeur de la rhétorique et le maître de ces autres Siciliens, à qui l'on attribue dans la genèse de cet art une part si importante : Corax, Tisias, enfin Gorgias qui sans nul doute a reçu l'influence empédocléenne (2). Au reste, instruit de la dialectique des Éléates, Empédocle n'avait, pour en faire sortir une technique de la parole, qu'à l'adapter, avec d'autres moyens, à des fins moins restreintes. Quoi qu'il en soit, il semble que, pendant sa mission panhellénique, et faute d'avoir gardé les Agrigentins sous l'autorité de sa parole, il ait perdu auprès d'eux son crédit et ait été l'objet d'une sentence d'exil. Le récit de sa mort est celui d'une apothéose, et il s'est peu à peu grossi de tous les éléments que comportent les mythes analogues. Une nuit, après un banquet de fidèles, il disparaît à l'appel d'une voix ; une lumière brille au ciel ; on ne le retrouve plus ; l'Etna, qui a reçu son corps, a rendu le bronze de ses chaussures ; désormais il est redevenu dieu ; cfti lui doit des sacrifices. Pour le personnage qu'il voulait être, c'était bien, selon le mot qu'on prête à son disciple Pausanias, la fin qu'on devait souhaiter.

La magnificence littéraire des deux poèmas, déjà mentionnés, d'Empédocle, les seuls qu'on puisse lui attribuer avec certitude, leur a valu de si nombreuses admiration (3), qu'un millier de vers, le cinquième environ de l'ensemble, en a été conservé. Récemment contestée, et par des arguments parfois séduisants (4), l'antériorité du poème physique sur le poème cathartique reste cependant vraisemblable. Au surplus, s'il est vrai, comme on a pu le voir, que les deux poèmes témoignent . d'un même esprit et de cette alliance du sentiment religieux avec la science qu'on avait déjà rencontrée chez les Pythago-

(1) Fr. 42, v. 1. — (2) LXVm, ch. 21, A 19 et XCIII.

(3) Voir l'enthousiaste éloge de Lucrèce I, 714-734.

(4) Cf. LXXXIV, 159-174.

riciens, la question ne présente pas, pour l'étude de la pensée du philosophe, un intérêt primordial.

Le trait le plus immédiatement visible de la physique d'Empédocle, c'est la substitution, à la matière unique qui, pour le naturalisme ionien, était le fond permanent du devenir, de plusieurs déterminations élémentaires des choses. A la vérité, il ne les connaît pas sous le nom d'éléments, qui n'est employé en ce sens qu'à partir de Platon (1) : il les appelle les ^racines de toutes choses (fr. 6, v. 1). Puis, quand il s'agit pour lui de prouver que, comme la matière unique des Ioniens, elles sont la substance éternelle des choses, c'est la démonstration parménidéenne de l'éternité de l'Être qu'il traduit en une langue majestueuse (fr. 11-14) : le Tout ne comporte, ni rien de vide où quelque chose, on ne sait comment, devrait venir à l'existence, ni rien en surplus et qui pourrait être détruit. Partout sont ces racines de l'Être. Identiques à elles-mêmes (fr. 17, 32 stI')> elles sont ce qu'elles ont toujours été et resteront toujours ce qu'elles sont.

11 y en a quatre : le feu, l'eau, l'éther (plus rarement désigné sous le nom d'air), la terre. Souvent il paraît les diviniser, quand il les appelle : Zeus brillant, Héra nourricière, JEdonée (Hadès) et Nés lis, qui de ses flots nourrit les sources mortelles (fr. 6). Les dénominations mythiques, sur l'application desquelles il n'est pas toujours aisé de s'accorder, n'enlèvent pourtant rien de leur réalité phénoménale à ces fondements de l'Être. Ils se réalisent dans l'étendue ; ce sont des corps et qui, sans avoir cependant la pesanteur, ont chacun une forme qualitative essentielle. Ces formes sont simples, car le nombre n'en peut être ni plus grand, ni réduit. L'expérience en effet ne nous en révèle ni plus, ni moins : le soleil qu'on voit partout chaud et lumineux, puis les corps immortels (les astres) qui sont baignés de vapeur et de blanche clarté

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